Luc 4, v1-13 – « La tentation de n’être pas humain… »

Dimanche 21 février 2010 – par François Clavairoly

 

Le récit de la tentation de Jésus a pris la forme d’un débat : le Fils et le diable luttent à l’aide de citations bibliques comme deux rabbins dans un dialogue théologique.

Il semble ainsi que la polémique des premiers chrétiens avec les juifs que retranscrit ce récit dans un dialogue étonnant constitue l’enracinement sociologique de la tentation, et que les discussions entre Jésus et le pharisaïsme en illustrent la réalité.

Et c’est sans doute pourquoi l’un des principaux enjeux de ce dialogue est la définition de l’identité de Jésus, comme il est de savoir en particulier s’il est le Messie, s’il est le Fils de Dieu.

S’il l’est, et s’il l’est comme les rabbins se le représentaient en ce temps-là, et comme beaucoup de nos contemporains se l’imaginent encore, alors il doit disposer de pouvoirs extraordinaires, et la réalisation de miracles doit être à sa portée. Dans la proximité qui est la sienne avec Dieu, l’autorité royale et sacerdotale ne doit, dans ces circonstances, plus faire aucun doute : il dispose de tout pouvoir sur ces deux plans, il peut tout guérir avec des miracles, comme jadis les rois les écrouelles, et tout purifier, comme jadis les prêtres et leurs rituels, les pécheurs et les malades impurs…

Or le récit de la tentation nous présente un dialogue dont l’aboutissement est le refus ferme et définitif de la part de Jésus de toute prétention à se prévaloir de quelque pouvoir que ce soit.

Et sa messianité – si tant est qu’elle est maintenant déchiffrable- est entièrement paradoxale :

Il faudra attendre, en effet, la résurrection, c’est-à-dire la fin du récit évangélique, et même la parousie, c’est-à-dire la fin de l’histoire ( !) pour en parler vraiment en connaissance de cause. Autant dire, alors, que ce temps n’est pas encore venu…à moins d’en parler dès aujourd’hui, dans un discours de foi. Et c’est ce que fait le discours de l’évangile.

Car ce qu’il nous reste pour le moment, ce sont les paroles de Jésus.

Et l’interprétation qu’il donne du message dont il est le héraut.

De sorte que ce conflit entre Jésus et le pharisaïsme, entre les premiers chrétiens et les juifs, ne se résout pas, ici, par la défaite des juifs ou la victoire des chrétiens mais par la présentation d’un messie aux caractéristiques inattendues, interprétation qui énonce que Jésus est un homme, déclinant tout offre de service de quelque puissance que ce soit à son profit, et qu’il est un homme sans pouvoir, simple serviteur et en même temps véritable interprète.

Au fond, la disputatio en le diable et Jésus qui renvoie à la question centrale de l’interprétation de la bible hébraïque, ne permet pas de dire que Jésus est le messie ou le Fils tel qu’on se le représentait alors, car Jésus recadre par trois fois cette représentation au point d’en contester finalement les caractéristiques essentielles.

Les juifs, et avec eux nous aussi par la même occasion, sont enseignés sur ce qu’est le Fils de Dieu dans une perspective délibérément christologique :

Il est celui qui est choisi pour être envoyé [1] : le récit du baptême raconté quelques versets auparavant, en constitue la marque, le signe singulier.

Et il est celui qui est désarmé, et pour ainsi dire dépouillé de tout l’équipement mythologique, symbolique et thaumaturgique du messie tel qu’il était attendu : le récit de la tentation nous le révèle brusquement à travers ces trois recadrages de Jésus.

En ce sens bien particulier, il est Fils et messie, mais non comme possédant un héritage ou un pouvoir divin mis à sa disposition, héritage et pouvoir dont nous pourrions nous aussi nous prévaloir ou profiter en prétendant que nous nous trouvons à ses côtés ou à sa suite.

Il est Fils parce que vivant de cette façon et le premier une relation intime, indéfectible de dépendance et de confiance, de totale confiance -nous qualifierons maintenant cette relation de relation d’amour- avec son Père.

Ce récit de la tentation comme celui du baptême, qui sert d’introduction littéraire et programmatique au ministère de Jésus, ce récit qui avec celui du baptême « qualifie » Jésus de Fils [2] , ne nous demande donc pas d’entrer dans une compréhension mythique à son égard, par une sorte de sacrifice de l’intelligence ou par un renoncement à la raison exigeant que nous endossions comme jadis, en un discours religieux et périmé, toutes les représentations anciennes que constituent ces titres divins de Fils ou de messie, et tout ce qu’elles contiennent.

Au contraire, il nous autorise à les relire et à les revisiter à jour nouveau de façon critique.

le Fils est alors ici celui qui nous invite à élaborer une nouvelle formulation de notre discours quant à ce que signifie cette identité et quant à la nature de cette filiation :

Serviteur sans arme, sans pouvoir, sans prétention royale ou sacerdotale, Jésus est dans le récit évangélique celui qui dispose d’autres clefs d’interprétation du texte biblique, et donc d’une autre compréhension du message que le Seigneur lui demande de délivrer. Et son autorité est par conséquent celle d’un interprète inédit, au sens étymologique du terme, autrement dit celle du « prophète », de celui qui parle « pour » quelqu’un, « en lieu et place » de quelqu’un qui n’est pas là mais qui annonce un fait, un événement, une nouvelle et qui réalise dans cette parole tout ce qui advient.

Le Fils est littéralement construit, dans le récit de la tentation, comme porte-parole légitime et autorisé, comme fidèle témoin, comme représentant ou « lieu-tenant », comme tenant lieu de « la » parole venant du Père, et ne s’écartant pas de lui.

Cela, Jésus le revendique devant le diable, le diable qui, selon l’étymologie de son nom, encore, veut « diviser » « séparer » le prophète de celui sui l’envoie, séparer le locuteur de celui qui le mandate, diviser, mettre en doute, mettre en crise ou soupçonner la vérité et l’unicité inaugurale de la relation du Fils avec son Père.

Les trois réponses de Jésus au tentateur redisent donc sans contestation possible la dépendance et l’union entre lui et celui qui l’envoie, et elles attestent de ce lien :

« L’homme ne vivra pas de pain seulement », « C’est devant le Seigneur que tu te prosterneras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte », « Tu ne provoqueras pas le Seigneur ton Dieu », autrement dit, toute vie humaine est dépendante de Dieu et toute prétention à l’autonomie sur le plan spirituel et quant à la question de l’identité humaine comme identité toujours en relation avec un Autre, relève de la tentation.

Jésus, rappelant cette entière dépendance, cette entière appartenance, réalise en sa personne même la vérité de la relation entre Dieu et sa créature, telle qu’elle est promise à tous.

Et c’est ici l’enseignement du récit :

Le Fils n’est ni messie au sens d’une toute puissance à l’œuvre ou d’une fin des temps paradisiaque toute proche, mais il l’est au sens d’une proximité vécue avec Dieu, que chacun peut désormais recevoir et vivre comme lui, dès aujourd’hui.

Le Fils n’est pas un maître de sagesse, détaché du monde et des dieux, délivrant une philosophie, un savoir vivre, une vision des choses de la vie, une « théorie » complétée par des préceptes de vie pratique aidant à affronter le réel, seul et face au monde ou aux autres.

Le Fils n’a pas de recettes, et nous ne somme pas ses patients, attendant ses potions magiques.

D’après ce récit de la tentation qui précise en son dernier verset que « le diable le laissa pour un temps » -et l’on sait que le diable reviendra, au moment de l’épreuve et de la mort, à Gethsémané et au Golgotha- Jésus est Fils et pleinement humain, il est Fils parce que pleinement humain. Et Jésus est messie, tout à fait fragile et vulnérable, messie en même temps que fragile et vulnérable.

Mais il est celui, le premier, qui ouvre la voie possible de cette proximité où chacun découvre dans le secret de son cœur un amour paternel indéfectible qui nous attend, un pardon et un accueil qui ne se démentent jamais.

Le Fils nous mène donc auprès du Père, auprès de « Notre père ».

Le diable rôdera, certes, toujours, encore, ici et là. Il voudra nous faire croire à une vie possible et libre, enfin émancipée de cette proximité, sans aucun besoin de cet accueil, une vie totalement « déconcernée » par la question du pardon et du lien avec le Père. Une vie quasi « inhumaine », quasi divine [3] !

Jésus, pour sa part, nous rappelle aujourd’hui que notre véritable humanité est l’humaine confiance du Fils au Père, l’humaine confiance de l’homme en Dieu qui nous aime et qui a confiance en nous,

Amen


[1] « Tu es mon Fils bien-aimé ; c’est en toi que j’ai pris plaisir » Lc 4, 22.

[2] Cf. La phrase mise dans la bouche du diable au sujet de cette filiation divine dont il ne comprend pas le sens : « Si tu es Fils de Dieu, … » Lc 4, 3.

[3] Nous retrouvons dans cette tentation la stratégie évoquée dans le récit de la Genèse en Eden.