Marc 13, v 24-32 Apocalypse de Marc – « l’Eglise comme prophète »

Dimanche 15 novembre 2009 – par François Clavairoly

 

24] Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, [25] les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. [26] Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. [27] Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. [28] Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. [29] De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. [30] Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. [31] Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. [32] Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. [33] Prenez garde, veillez et priez ; car vous ne savez quand ce temps viendra. [34] Il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, laisse sa maison, remet l’autorité à ses serviteurs, indique à chacun sa tâche, et ordonne au portier de veiller. [35] Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, ou le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin ; [36] craignez qu’il ne vous trouve endormis, à son arrivée soudaine. [37] Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.

Chers amis, frères et sœurs,

Ce discours d’apocalypse [1] barre, comme une limite enfin posée à notre hubris [2], et comme un garde- fou devant notre orgueil et notre démesure, toute envie de connaître les secrets infinis du monde, et le désir de toute puissance sur les choses et le destin :

L’envie de savoir « avant » les autres, de tout savoir « sur » les autres et « sur » soi, de même que le désir de pouvoir, c’est-à-dire de pouvoirsauver sa vie, avec ou sans les autres, et la prétention de connaître enfin quand et comment ce salut viendra.

L’envie de savoir se trouve, en effet, critiquée frontalement par l’affirmation du Christ selon laquelle précisément, en matière de salut « personne ne connaît le jour et l’heure, ni les anges ni le Fils, mais le Père seul… ».

Et ce « non-savoir » quant aux choses essentielles -c’est-à-dire l’impossible maîtrise d’un savoir permettant de connaître le jour de son salut- devient alors, selon l’évangile, constitutif de la condition de disciple. Nous ne savons pas. Personne ne sait. Et nous n’avons pas à savoir.

Et contre tous ceux qui scrutent les textes et les signes des temps pour acquérir ce savoir, contre ceux qui sans cesse disent qu’ils pressentent, eux, ou qui font mine de redouter le grand jour ou la catastrophe, le moment m, le temps t, l’heure h qui ne sauraient tarder, contre tous ceux qui s’enthousiasment secrètement à l’idée qu’enfin le messie va révéler sa force, tel un roi puissant prenant sa revanche, et contre les prophètes de malheur, les pessimistes ou les exaltés de toutes sortes qui veulent faire croire qu’ils en savent plus que quiconque, le discours d’apocalypse de Jésus renvoie, non sans une certaine ironie mais avec un grand calme, au bon sens paysan, grâce à cette évocation du figuier qu’il décrit ainsi : « Recevez l’enseignement de la parabole du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que les feuilles poussent, vous savez que l’été est proche. De même vous aussi, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le fils de l’Homme est proche, à la porte. » Or justement, le figuier, quand on l’observe sagement, marque effectivement les saisons. Et chacun sait que les saisons se succèdent depuis longtemps et pour longtemps encore. Et que chaque été, le figuier a des branches qui deviennent tendres et des feuilles qui poussent !

C’est donc bien, selon ce qu’enseigne le figuier, que le temps nous est donné abondamment, et surtout qu’il nous est renouvelé saison après saison, année après année, pour que puisse se déployer largement, dans la durée, dans l’espace de notre monde et de nos vies, le témoignage auquel nous sommes appelés. L’exemple du figuier montre ainsi que nous avons du temps [3].

Et par conséquent, le discours de Jésus vise les impatients, les chercheurs inquiets, les angoissés du lendemain et les obsédés du calendrier de l’apocalypse qui s’imaginent que l’été prochain sera le dernier ou que 2012 – pour faire référence ici au film catastrophe qui porte ce nom et qui sort sur nos écrans de cinémas en ce moment même- sera notre dernière année.

Il n’y a dans le récit aucune révélation quant à des signes précurseurs que nous pourrions apprendre à déchiffrer.

Et le seul exemple que nous donne Jésus, et qui pourrait être perçu comme tel, est celui qui décrit non pas un signe précurseur de l’événement de la fin du monde, mais l’événement lui-même ! Le soleil s’éteint, les étoiles tombent du ciel, le cosmos est bouleversé…De sorte que quand cela arrivera, il sera bien tard et il ne restera plus grand-chose à faire… !

Le discours de Jésus vise les impatients et les orgueilleux dévorés par l’hubris, mais pas seulement eux : il vise aussi tous ceux qui sommeillent et ne regardent plus le monde tel qu’il est, tous ceux qui se sont enfermés en eux-mêmes. Il s’adresse à ceux qui se sont laissés aller à la quiétude, à force de consentement aux choses, à la routine et aux recommencements tranquilles tout au long de leur existence. Et il leur rappelle la vocation de sentinelle à laquelle ils sont appelés. Les derniers mots de Jésus sont en effet ceux d’une exhortation à la veille et à la vigilance.

Ainsi, la communauté des disciples telle qu’elle est présentée ici, la figure de l’Eglise qui se dessine face à cette exhortation, est celle d’une communauté de veilleurs, de sentinelles, d’hommes et de femmes vigilants et critiques, toujours aux aguets, mais cependant ni affolés ni endormis, gardant les yeux ouverts sur le monde et le regard lucide.

Une Eglise pleinement dans ce monde mais aussi emplie d’espérance, telle est donc la communauté qui se lève dans ce récit. Avec la certitude que son horizon est celui de la grâce, même si aujourd’hui, dans l’entremêlement des choses et des événements, les idées de mort et de chaos comme l’expression de sentiments de crainte devant de réelles menaces, prévalent autour d’elle et dans bien des discours.

Le sage dira alors, dans sa grande patience, et pour se rassurer ou se prémunir contre ces troubles qui l’assaillent : nihil sub sole novum !

Mais Jésus, plus sage que lui encore, à la fois patient et impatient, lui répondra vigilate ergo…omnibus dico : vigilate, invitant derechef au témoignage et non pas au désabusement ou au cynisme.

Le témoignage du Christ, en effet, lorsqu’il évoque la venue à l’improviste du messie (v 33-36), n’a pas pour fonction de créer un stress supplémentaire qui se transmettrait à des hommes déjà suffisamment inquiets par ailleurs, et qui les paralyserait, ni celle de réveiller soudainement et d’apeurer à leur tour ceux qui, croyant jusque là vivre tranquillement et en sécurité, n’avaient aucune conscience de la brièveté de leur vie et des dangers qui la guettent. Le témoignage du Christ interpelle et les uns et les autres, parce qu’il rappelle la promesse qui est en train de se réaliser : une promesse offerte à ceux que le Seigneur a choisis de toute éternité et à qui il ouvre un chemin et un horizon [4].

Cette promesse offerte et reçue par l’Eglise la met en route pour qu’elle témoigne à son tour. Car cette promesse porte en elle une tension féconde, tension entre le passé d’une parole prononcée jadis, et le futur d’un royaume qu’elle annonce.

Ainsi, l’Eglise, comme un arc tendu, nourrie et portée par la promesse et appelée au témoignage, se trouve être l’instrument qui s’apprête à décocher la flèche pour donner un signal d’espérance au monde qui désespère ; elle se trouve être exactement comme la sentinelle sur le rempart, regardant au loin et criant de joie à la venue du roi qui s’approche enfin, annonçant le message de l’évangile, autrement dit une bonne nouvelle et non pas l’annonce d’une catastrophe. Annonçant une bonne nouvelle selon laquelle le Seigneur vient bientôt, sans que quiconque sache ni le jour ni l’heure, évidemment, mais, dans la certitude joyeuse de sa venue.

Ici s’origine vraiment la qualification de disciple, de veilleur ou de chrétien, de celui, quel qu’il soit, qui entend la parole de Jésus : dans cet indépassable « non savoir » quant au jour et quant à l’heure, et en même temps dans cette confiance imprenable en un salut qui vient bientôt, afin qu’aujourd’hui le monde présent, informé de cette venue promise, devienne vivable et non pas absurde ou insensé.

Cette qualification du disciple ou de l’Eglise par le Christ comme « sentinelle » [5] ou comme veilleur équivaut à celle de prophète : l’Eglise comme prophète, c’est-à-dire choisie et établie en tant que porte-parole d’un message d’espérance, y compris dans les moments et les situations les pires qui soient – maladie, haine, détresse, fin de vie, impasse, guerre…- l’Eglise est celle qui se tient présente et qui parle sans orgueil, avec calme et discernement là où à vues humaines l’espoir disparaît, là où la mort semble l’emporter, là où, en ce moment même, le Christ est crucifié [6].

Elle est, telle que Jésus la met en chemin avec de pauvres disciples, avec des hommes et des femmes de peu de foi, le lieu d’un témoignage unique et irremplaçable, d’où l’écho de la Parole de Dieu résonne pour le salut du monde et pour tous ceux que le Seigneur appelle ; elle est notre lot, notre vocation, notre mission,

Amen


[1] Ce style n’est pas réservé au livre de l’Apocalypse. Nous le trouvons aussi chez les prophètes (Es, Ez, Dn) et dans l’évangile (Mt 25).

[2] Hubris est une divinité grecque personnifiant l’hubris, c’est-à-dire la démesure de l’homme et son désir insatiable d’obtenir plus que ce que le destin lui offre. Analogie du péché, hubris est alors cause de destruction et de mort

[3] En ce sens, le discours apparemment apocalyptique de Jésus peut être qualifié d’anti-apocalypse : il n’invite pas tant à lire les signes des temps qu’à entrer dans une pratique du témoignage et de la vigilance.

[4] Ce terme d’horizon a de nouveau toute sa place ici, puisqu’il vient du grec et qu’il a donné un verbe construit pro-orizw qui, traduit en latin, est arrivé jusqu’à nous en français avec le mot de prédestination. Et c’est précisément ce grand dessein de Dieu, autrement dit cette prédestination, illustrée par la vie des prophètes comme Jérémie, Daniel ou Jonas, évoquée et suggérée dans des textes comme Gen 27, Ex 33 ou Pr 31, rappelée chez Paul en Ephésiens 1 ou dans les évangiles de Matthieu, de Marc ou de Jean, reçue, assumée et interprétée dans la tradition des Pères, de Saint Augustin à Saint Thomas et reprise chez Luther et chez Calvin, qui élargit l’horizon du salut au bénéfice des hommes appelés par le Christ.

[5] Cf. Ez 3, 17.

[6] Le chapitre 13 de l’évangile se clôt ici et le récit de la passion s’ouvre juste après, au chapitre 14 : « …ils cherchaient comment se saisir de Jésus…et le mettre à mort. » (Mc 14, 1)

Marc 12, v 41-44 – « La pauvre veuve, une figure insensée de la grâce »

Dimanche 8 novembre 2009 – par François Clavairoly

 

« 41 S’étant assis en face du Trésor, il regardait comment la foule y mettait de la monnaie de bronze. Nombre de riches mettaient beaucoup. 42 Vint aussi une pauvre veuve qui mit deux leptes valant un quadrant. 43 Alors il appela ses disciples et leur dit : Amen, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus que tous ceux qui ont mis quelque chose dans le Trésor, 44 car tous ont mis de leur abondance, mais elle a mis de son manque, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

« Jésus se reconnaît dans la veuve pauvre, non parce qu’elle est plus généreuse que les riches ni parce qu’elle est victime d’un système, mais parce qu’elle est figure insensée d’une grâce ».

Chers amis, frères et sœurs,

Deux types de lectures apparaissent comme légitimes concernant ce récit de l’évangile de Marc : un type de lecture que l’on pourrait dire moral, et un type de lecture, qui pourrait être qualifié de socio-politique ou critique.

Le geste de la veuve est en effet compris, selon la première lecture, comme un geste qui compte, qui coûte, et qui illustre positivement l’authenticité d’un engagement et la fidélité d’une conviction.

Ici, une veuve pauvre exprime sa foi par le geste d’un don que remarque Jésus, au moment même où la générosité des riches semble plus facile à vivre puisque ce que ces derniers placent dans le tronc placé devant le temple de Jérusalem une somme qui ne leur coûte pas autant : ils donnent de leur « superflu »…

Le don qui coûte contre l’engagement superficiel, tel est l’argumentaire de la première lecture dont la résonance éthique n’est évidemment pas sans pertinence au plan de l’exemplarité : le lecteur que nous sommes est replacé par ce biais dans un contexte de jugement dont on voit bien que le prononcé du verdict plane sur quiconque triche avec sa conscience et avec Dieu.

Et la parole évangélique trouve alors un de ses accents si particuliers contenus et transmis par la proclamation prophétique, exigeant la vérité et l’honnêteté dans les comportements, dans une vision intransigeante quant à l’éthique du don, du partage et de la justice : que l’on se rappelle les mots sévères et les adresses très vives d’Amos ou d’Esaïe sur le même thème, devant la cour du roi ou devant le peuple, et l’on percevra que Jésus s’inscrit à son tour dans la longue tradition des prophètes d’Israël et de leurs injonctions, dont la morale se fonde sur l’exigence de Dieu qui requiert de ses créatures non pas seulement des paroles de remerciements concédés du bout des lèvres mais de réels sacrifices et un authentique abandon de soi.

Les termes du récit présentent en contraste l’attitude des riches et celle de la veuve, cela est vrai. Cependant, à aucun moment du récit Jésus ne donne cette femme en exemple ni ne la félicite. Il constate, il fait le constat qu’elle donne « plus » que les riches dans la mesure où elle « se donne » dans cette offrande apparemment insignifiante d’un quart de sou.

Et c’est bien là ce qui fait la limite de la lecture de type moral. Aucune leçon n’est en effet tirée de cette anecdote, permettant à Jésus de développer un enseignement qui prônerait l’encouragement donné aux pauvres et aux autres qui ne le sont pas, de faire comme la veuve de sorte que tous continuent, à sa suite, à se saigner aux quatre veines. Aucune leçon n’est évoquée, dans le sens inverse, qui autoriserait à dénigrer ou à insulter les riches. Le constat suggère, laisse entendre, désigne, met en route une réflexion, mais n’établit pas, précisément, les termes d’un jugement. Tout est et tout reste comme en suspens.

Certes, la tradition de lecture de l’Eglise ne s’est pas privée de suivre cette piste, en exaltant le sens du sacrifice de la veuve et en culpabilisant, de fait et sans nécessairement le vouloir, tous les autres. Mais le texte reste sobre à cet égard.

La deuxième lecture est sociale et politique. Elle dénonce froidement une injustice.

Le contexte du récit éclaire en effet d’un jour singulier cet épisode biblique : juste après les versets qui racontent la scène de l’offrande, Jésus annonce ou prophétise en quelques mots la destruction du Temple de Jérusalem.

Autrement dit, Jésus promet la fin du système religieux, économique et symbolique représenté par le Temple : un système qui crée une situation d’injustice telle que des pauvres qui veulent y participer sont amenés à donner, proportionnellement, beaucoup plus que d’autres. Cette femme, si elle veut exprimer sa foi et sa reconnaissance, ne donne t-elle pas en effet mille fois plus que les riches ?

Cette injustice là est donc promise à la disparition, en Christ, et du coup toute injustice sociale et religieuse se trouve prise sous le feu de la critique du Christ.

La guerre juive de l’année 70 provoquera de fait cette destruction, et Jésus, prophétisant l’événement, anticipe cette situation. Il réalise en avant première et par ses propres paroles -à savoir le constat d’injustice et l’annonce de la destruction du Temple- la promesse de libération d’un tel système.

Prenant au sérieux ce deuxième type de lecture et en l’actualisant, nous pouvons alors nous demander si nos propres systèmes religieux ne tombent pas eux aussi sous le coup de la prédiction de Jésus et sous la critique implicite de son constat. Et nous pouvons nous interroger aussi sur le fait de savoir s’ils ne génèrent pas en eux-mêmes des situations complexes et contraignantes faites d’injustice, où les pauvres, en particulier, sont finalement exclus, comme la veuve, d’une pratique qui n’est plus à leur portée…

Je vous laisse méditer cette question aux conséquences étonnantes, provoquant d’autres questions en chaîne, par exemple : est-ce que nos Eglises ne « pensent » pas trop souvent à la figure du pauvre (représentée ici par la veuve) seulement ou prioritairement en terme de personne à « accompagner » à « aider » et à « soutenir », plutôt qu’en terme de personne « avec qui vivre authentiquement » une relation de fraternité, d’accueil et de partage, de sorte que l’Eglise soit enfin et véritablement ce lieu où « il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre » ni pauvre ni riche… ?

Bref, est-ce que nos sociologies d’Eglise -je veux dire nos pratiques, nos systèmes, nos fonctionnements, et nos propres auto-compréhensions d’Eglise- ne sont pas devenues telles que les pauvres, bien que tout à fait présents dans l’horizon de notre pensée, sont en même temps rejetés de fait sur le parvis même de nos temples et du sein même de nos communautés ? Et est-ce que nous ne sommes pas en train de construire peu à peu une sorte d’Eglise à deux vitesses, l’une, la nôtre, à l’image du temple de Jérusalem, et l’autre, à l’image de celle du parvis, celle des pauvres en leurs lieux, celle des autres, étrangères par leurs spécificités (nationales, ethniques, culturelles…) et dont nos diaconats ou nos missions auraient parfois la charge, le cas échéant, et en une forme d’aumônerie, alors qu’il s’agit de la « même Eglise une » et de nos propres frères et sœurs en Christ ? Devant l’abîme de perplexité que provoque une telle lecture, et devant la critique violente de nos systèmes qu’elle porte en elle, poursuivons notre chemin et arrivons à une troisième lecture du récit, qui ne serait ni morale ni politique, c’est-à-dire ni culpabilisante ni violente, mais qui, les assumant toutes deux, serait une lecture christique et du coup, propbablement, libératrice :

Le récit, en fait, décrit l’absurdité du geste de cette veuve pauvre prise dans un réseau d’injustice. Prisonnière d’un système qui l’oblige, si elle veut y participer, à tout donner d’elle-même, elle donne, en effet, tout d’elle-même.

Mais ce don ne peut-il alors être relu comme parabole du don et de la mort de Jésus ?

Prisonnier d’un système où le don devient un sacrifice insensé puisque ce système est voué à disparaître, et où la loi devient tellement absurde qu’elle en arrive à ce que les responsables religieux « dérobent le bien de la veuve », Jésus ne veut-il pas rappeler qu’il existe un autre chemin pour découvrir l’amour incommensurable de Dieu ?

Et en voyant cette veuve, ne se voit-il pas lui-même comme en un miroir, donnant bientôt sa vie, sa pauvre vie, apparemment pour rien ?

Si c’est le cas, « peut-être faut-il alors cesser de voir cet épisode évangélique comme un enseignement moral ». La morale suppose en effet une finalité constructive du geste. Or ce récit nous parle d’une mort apparemment pour rien -le texte grec qui décrit l’offrande de la veuve écrit littéralement, comme pour évoquer une mort, justement (celle de Jésus ?) : « elle a jeté toute sa vie ! »-.

Non, l’Evangile ne relève pas de la morale. Il est ici parole et parabole ultime nous suggérant que c’est de la mort scandaleuse et insensée de Jésus, exactement à l’image de la « vie jetée » de cette veuve pauvre, que surgira la vie véritable qui est au-delà de la morale. L’Evangile nous suggérera que c’est de cette gratuité, de ce don gratuit, autrement dit de cette grâce insensée, que le Seigneur veut nous combler.

Et le Seigneur nous le montre. Il le met en pratique lui-même, le premier, en Jésus qui meurt sur la croix. Cet Evangile nous rappelle ainsi que quiconque entend et comprend dans le geste de la veuve comme dans la parole de la croix du Fils « jeté hors de la vigne », qu’un autre a perdu sa vie pour que beaucoup la gagnent et puissent vivre librement, donnant à leur tour, s’ils le veulent, donnant autour d’eux en générosité et sans contrainte, car ce sera désormais sans culpabilité, sans ressentiment ni violence,

Amen

Matthieu 5 v1-12 – « Les Béatitudes, une grâce et une promesse »

Dimanche 1er novembre 2009 – par Simone Bernard

 

Nous avons sous les yeux un texte bien connu, souvent mémorisé. Ils est adopté par certaines communautés. Je pense aux sœurs de Pomeyrol, aux Diaconnesses ou à la Fraternité des Veilleurs. Vous connaissez au moins de nom cette fraternité fondée en 1923 par le pasteur Wilfred Monod et son fils Théodore. Les membres décident de vivre par l’Esprit du Christ et acceptent ensemble un minimum de nécessaire discipline spirituelle. A heures fixes, là où ils se trouvent, les membres récitent des prières, en particulier le Notre Père et les Béatitudes. Le pasteur Daniel Bourguet en est actuellement l’animateur.

A quel moment Jésus délivre-t-il cet enseignement ? Il a commencé son ministère et prêche en Galilée. Il a déjà entraîné à sa suite les premiers disciples : Pierre et André, Jacques et Jean. Sa renommée gagne les foules qui le suivent, de Syrie comme de Galilée, de la Décapole et de Jérusalem, comme en Judée.

Mais il semble que les Béatitudes soient adressées uniquement aux disciples. « Ses disciples s’approchèrent de lui. Et prenant la parole, il les enseignait ». Voilà ce que rapporte l’évangéliste Matthieu. Je précise que si Luc en fait une relation un peu différente, ni Marc ni Jean ne relate cet épisode.

Les Béatitudes sont composées de phrases courtes, percutantes, commençant par le même mot « heureux ». A chaque ligne correspond une promesse. Mais en relisant attentivement les versets qui nous sont proposés, nous relevons ce que nous pourrions qualifier d’anomalies, de paradoxes.

« Heureux les pauvres de cœur » « Heureux les doux » « Heureux les cœurs purs »

Voilà qui ne choque pas, d’autant plus que ces affirmations s’accompagnent de promesses.

Mais voyons la suite :

« Heureux ceux qui pleurent » « Heureux ceux qui sont persécutés »

Ce sont là des assertions que nous comprenons beaucoup moins bien à première lecture, même si elles sont assorties de promesses réconfortantes : jouir du royaume des cieux, avoir la terre en partage, être consolés, être rassasiés ; voici des options que l’on accepte aisément.

Arrêtons-nous sur les derniers versets :

« Heureux êtes-vous lorsque l’on vous insulte », que « l’on vous persécute » et que l’on dit faussement « contre vous toute sorte de mal à cause de moi ». « Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense est grande dans les cieux ».

Toutes ces observations nous plongent dans un réel désarroi.

Faut-il vraiment, pour être heureux, recevoir des injures, être persécutés ?

Nous avons quelque envie de nous rebeller contre ce Dieu qui nous entraîne à sa suite sur un chemin quelquefois semé d’herbe tendre, douce à nos pas ; mais à d’autres endroits, nos pieds rencontrent la pierraille ou les épines. Essayons de voir cela plus en détail.

« Heureux les pauvres de cœur » : ce sont les gens qui se tournent en toute simplicité vers Dieu dont ils attendent tout. Et la réponse est là : le royaume des cieux est à eux.

« Heureux les doux : ils auront la terre en partage ». Dans notre monde de violence qui s’agite en tout sens, où l’actualité nous offre chaque jour son lot d’attentats, de meurtres, voire de suicides, saurons-nous discerner ces « doux » capables de remplir la terre ?

« Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés. » Peut-on prononcer sans frémir de telles paroles devant une famille endeuillée ? Dieu est là, certes, pour apporter soulagement et espérance, mais il y faudra du temps.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés. »

Dès son plus jeune âge, l’enfant s’insurge devant des situations qui l’agacent. « C’est pas juste », s’exclame-t-il devant des interdictions ou des reproches. Et la vie sociale réserve bien des cas d’injustices en nombre de domaines. Même ce que l’on nomme Justice avec une majuscule semble recéler bien des cas d’injustices. En fait, il s’agit plutôt ici de la fidélité à la loi de Dieu qui est la source des relations justes entre les hommes.

Comment comprendre le mot « rassasiés » ? Peut-on faire régner un climat de concorde, de paix autour de soi, en dépit des agitations sociales et politiques ? Certes, nous rêvons tous d’une existence harmonieuse, sans tiraillements, mais savons-nous toujours établir l’harmonie autour de nous ?

« Heureux les miséricordieux : il leur sera fait miséricorde. » Miséricordieux : voici un terme inusité de nos jours, où l’on parle plus volontiers de pardon. Pardonner n’est pas facile, et demander ne l’est pas plus. Il faut cependant reconnaître les fautes que l’on a pu commettre, afin de recevoir le pardon de la personne offensée. Alors, quand il s’agit de Dieu, le pardon est acquis car Il est tout amour.

« Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. » La promesse est merveilleuse, mais la condition difficile. Notre pauvre humanité compte-t-elle des cœurs purs, vraiment purs ? L’homme est pécheur notoire sans le secours de Dieu. Au fil du temps, il y eut des âmes qui semblaient vraiment habitées par l’Esprit Saint. On les trouve parmi les saints et les saintes que nos frères catholiques célèbrent aujourd’hui, jour de Toussaint. Mais nous sommes tous appelés la sainteté. Nous lisons dans le Lévitique (19/2) : « L’Eternel dit à Moïse : « Parle à toute la communauté des fils d’Israël ; tu leur diras : soyez saints, car je suis saint, moi le Seigneur, votre Dieu. » »

« Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » Faire œuvre de paix est un programme ambitieux. Nous savons qu’est décerné chaque année le Prix Nobel de la Paix, récompensant des personnalités issues de milieux divers. Les lauréats, s’ils tendent à instaurer la paix dans leurs pays et dans le monde, parviennent-ils toujours à leurs fins ? Ont-ils présent à l’esprit le texte des Béatitudes quand ils reçoivent leur récompense ? Fils de Dieu est un titre bien plus merveilleux que le prestigieux Prix Nobel.

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice : le royaume des cieux est à eux. » Nous trouvons là un changement total. Le lecteur n’est plus l’acteur faisant œuvre de paix, de miséricorde, de justice ; il est confronté aux rudesses du monde, à l’injustice, aux insultes. Comment est-ce possible ? Il est un refuge où règnent la joie et l’amour : c’est le royaume des cieux promis à ceux qui aiment Dieu.

Parvenus à la fin de notre lecture, nous sommes partagés entre joie et crainte, entre confiance et doute. Le programme proposé peut-il vraiment être suivi dans sa totalité ? Non, bien sûr, si nous nous appuyons sur nos propres forces. Mais avec l’aide de Celui qui nous a laissé ces promesses, nous serons capables de suivre le chemin tracé.

Nous pouvons découvrir dans les Béatitudes à la fois une grâce et une promesse.

La grâce, c’est qu’elles sont un portrait, celui de Jésus qui a vécu pauvreté et larmes, douceur, justice et paix. Il est allé jusqu’au sacrifice suprême.

La promesse, c’est que toutes les béatitudes commencent par le même mot « heureux ». Elles sont une aspiration au dépouillement, à la compassion, à la générosité afin de pouvoir habiter la joie de Dieu. La lettre de Jean nous l’atteste : « dès à présent nous sommes enfants de Dieu » et « Quiconque fonde sur lui une telle espérance se rend pur comme lui, Jésus, est pur. »

Unis les uns aux autres et unis au Christ, nous pourrons affronter les difficultés de l’existence sans nous laisser abattre, disant avec le psalmiste : « Le Seigneur, le tout-puissant, c’est lui le roi de gloire. »

Amen.