Marc 12, v 28-34 – « Ecoute Israël… »

Dimanche 18 octobre 2009 – par François Clavairoly – Commémoration du cinquième centenaire de Jean Calvin

 

Psaume 84 v12-13

12 Car l’Éternel Dieu est un soleil et un bouclier, l’Éternel donne la grâce et la gloire, Il ne refuse aucun bien à ceux qui marchent dans l’intégrité. 13 Éternel des armées ! Heureux l’homme qui se confie en toi !

Marc 12 v28-34

28 Un des scribes, qui les avait entendus discuter, sachant que Jésus avait bien répondu aux sadducéens, s’approcha, et lui demanda : Quel est le premier de tous les commandements ? 29 Jésus répondit : Voici le premier : Ecoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l’unique Seigneur ; 30 et : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. 31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. 32 Le scribe lui dit : Bien, maître ; tu as dit avec vérité que Dieu est unique, et qu’il n’y en a point d’autre que lui, 33 et que l’aimer de tout son coeur, de toute sa pensée, de toute son âme et de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, c’est plus que tous les holocaustes et tous les sacrifices. 34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec intelligence, lui dit : Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. Et personne n’osa plus lui proposer des questions.

« Ecoute Israël… »

Chers amis, frères et soeurs,

« Quel est le premier commandement ? » demande le scribe à Jésus.

Et voici que derrière cette simple question se profilent les mille questions posées par l’immense cohorte de tous les chercheurs de Dieu, de tous les hommes qui se sont mis un jour en quête d’un salut, les questions de ceux qui se sont demandés sérieusement quelle voie suivre pour se sauver, ou, en terme plus contemporain, quel chemin parcourir pour enfin trouver un véritable sens à la vie ; les questions de ceux qui se sont interrogés pour savoir quelle pratique mettre en œuvre, à quelle obéissance se tenir, quelle exigence se donner à soi-même -au plan religieux, éthique, politique, juridique, diététique, écologique- et quel prix payer, quel renoncement s’imposer à soi-même pour obtenir et le sens et la vérité d’une vie qui vaille vraiment la peine d’être vécue.

Quel premier pas faut-il faire pour avancer dans la bonne direction et ne pas se tromper, et qui donnera l’ordre et la force d’en accomplir le geste ?

Le scribe -nous dirions aujourd’hui l’intellectuel, le chercheur, le sage, le spécialiste, le consultant qu’on invite à l’antenne ou sur les ondes, qu’on aime entendre et dont on respecte le jugement- ouvre un débat de fond avec Jésus et le questionne.

Il demande en quelque sorte « un cœur intelligent » comme jadis Salomon dans sa prière…

(Et l’on pense alors à l’ouvrage que vient de faire paraître A.Finkielkraut, et qui porte ce titre [1])

Jésus qui a le sens de la répartie répond alors avec affection.

Il ne laisse pas en effet son interlocuteur sans réponse. Il ne le méprise ni ne l’humilie, par exemple en le prenant de haut.

Peut-être, d’ailleurs, avons-nous là, avec cette attitude de Jésus telle qu’elle est décrite dans l’évangile de ce jour, à travers notamment l’expression d’un réel respect vis-à-vis de l’interlocuteur (à l’image de ce que Jean Calvin fera plus tard, 1500 ans plus tard, étant à cet égard l’un des premiers à le faire en son temps lorsqu’il portera un regard critique mais positif, en tout cas pas méprisant, sur l’interlocuteur juif, sur le frère, le prochaine, le scribe, l’ami…) [2] , l’illustration de ce que peut être un véritable dialogue. Jésus dira donc en réponse au scribe qui l’interroge, que l’Eternel, précisément, ne donne pas d’ordre ni ne commande, au sens où ce mot de commandement est communément admis et reçu lorsqu’il est question de religion et notamment de christianisme, et lorsque ces notions sont comprises, à tort, comme un corpus de prescriptions, de rites, d’œuvres et d’obligations. Il lui dira, rappelant les textes anciens et les références essentielles reconnues et apprises, que Dieu n’est pas un donneur d’ordre, attendant de ses sujets qu’ils lui obéissent, comme un roi, comme un despote, comme un tyran.

Il lui dira simplement et sérieusement :

« Ecoute Israël… », c’est à dire, et avant toute chose, avant que quoi que ce soit puisse être accompli, avant même qu’il soit demandé de faire ou d’oeuvrer, il lui dira :« écoute » autrement dit :« reçois » ! Il lui dira « écoute », je viens, je me tiens là, je suis même tout près de toi. « Ecoute », tu veux t’approcher et voici, au moment même où ta question jaillit, moi, l’Eternel, je viens vers toi, je me présente : « Ecoute, je suis l’Eternel ton Dieu » et je suis avec toi.

Comme un père qui se tient près de son fils ou de sa fille lorsqu’il ou elle fait son premier pas, lui tendant les bras et lui parlant avec une vraie douceur dans la voix afin que règne la confiance et l’abandon, afin que l’enfant se lance, s’élance et se blottisse, presque tombé, mais embrassé et aimé, et puis serré, et puis redressé, et enfin grandi et réjoui !

« Ecoute Israël », je suis là, c’est moi, ton père, et je ne te lâcherai pas. Ecoute Israël, le « Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ».

Et ce n’est pas une mince affaire que de redire aujourd’hui, que de redire en ce jour d’une mémoire réveillée bien que vieille de cinq siècles, que Calvin avait compris cela.

Lui qui, faisant ses premiers pas dans la foi évangélique, avait, comme ce scribe de jadis, placé toute sa fiance, toute sa confiance en Jésus-Christ au point de tout laisser, de tout risquer, au point de rompre les amarres, de quitter son pays et ses anciennes certitudes pour oser l’aventure des premiers pas vers d’autres terres, d’autres visages, d’autres lectures et d’autres compagnons de route. « Ecoute Israël », écoute Jean, écoutez, vous qui êtes venus en ce lieu : il n’y a en Christ aucun ordre, aucune consigne d’adjudant ou de pontife, aucune obligation, aucune contrainte.

Car la foi chrétienne est avant toute chose confiance, comme l’acte de confiance de l’enfant qui se lance, sachant qu’il va tomber toute façon si personne ne l’attend, mais qui sait et qui croit assurément qu’on l’attend, et qui alors s’élance et s’abandonne enfin. La religion chrétienne, dans sa version réformée, n’a de sens que parce qu’elle est écoute, en premier lieu, (écoute d’un appel, d’une parole, et réception d’un écho renvoyé par l’Ecriture), et par conséquent acceptation d’un appel ; elle n’a de sens que parce qu’elle est exactement « vocation » et qu’elle est sûre que celui qui appelle sauve en même temps qu’il appelle et fait tenir debout, apprend à marcher, à grandir, à se tenir, à se tenir responsable et heureux.

Point n’est besoin, ici, de montrer patte blanche pour écouter et se lancer. Point n’est besoin d’avoir des papiers en règle -je veux dire d’être conforme, de suivre bien la doctrine, d’être « bon catholique », d’accomplir ses obligations religieuses-, point n’est besoin d’être un saint ou de chercher secrètement à l’être. « Ecoute », viens et marche : « je suis qui je suis » et tu es qui tu es, et je te prends comme tu es, dit l’Eternel : paroissien du Saint-Esprit, bon ou mauvais paroissien, pauvre ou riche, de droite ou de gauche, ou même pas paroissien ! Se tenant sur le seuil, ou même pas sur le seuil ! Attentif ou distrait, jeune et sympathique, ou antipathique et même insupportable et pinailleur ! Ecoute, je suis là dit l’Eternel, tout près de toi, qui que tu sois, pécheur honnête ou pécheur malhonnête, mais en tout cas pécheur inlassablement appelé à la grâce, au pardon et à la liberté.

Je suis là, alors même que tu ne le sais peut-être pas. Tel est le message de Jésus que reprendra Calvin comme le fait un disciple des paroles de son maître, tenant que l’évangile, c’est-à-dire l’information principale à connaître et à transmettre au sujet de Dieu, l’information nouvelle, la bonne nouvelle, est cette certitude qu’il prend l’initiative, qu’il s’approche de chacun de nous et qu’il s’adresse à nous : Ecoute !

Et nos oreilles seraient-elles bouchées qu’il nous guérirait à l’instant, comme Jésus guérissait les sourds de l’évangile !

Ecoute Israël, écoutez, qui que vous soyez, car une parole vous est personnellement adressée : « vous avez un message ».

Et puis le texte se poursuit :

« Tu aimeras ton Dieu…et tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Vous direz alors : deux commandements, enfin ! Deux ordres, deux consignes, deux injonctions ! Allez, avouez-le, la religion chrétienne ressortit bien de l’ordre du devoir à accomplir et de l’obéissance à vivre, du salut par les œuvres qu’il « faut » faire, fussent-elles celles de l’amour !

Mais, frères et sœurs, chers amis, où avez-vous vu qu’on pouvait commander l’amour ? Où avez-vous vu que l’amour puisse se commander ? Et quel serait ce Dieu qui nous imposerait une telle injonction paradoxale ?

« Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force et tu aimeras ton prochain comme toi-même, il n’y a pas plus grand que ce commandement ».

Ces mots, en effet, qui tracent comme en verticalité et en horizontalité l’espace symbolique, infini et jamais complet, toujours ouvert, où se tissent et se développent nos liens avec Dieu et avec les hommes, sont en vérité paroles prophétiques dans la bouche de Jésus. Elles résonnent comme les promesses encore inaccomplies sur nos vies fragiles et émiettées, d’un projet qui se déploie devant nous, comme les promesses sans cesse renouvelées à chaque fois qu’elles sont prononcées, entendues et reçues, d’une vie offerte : « Ecoute », voici le chemin que j’ouvre devant toi et que je désire tant te voir suivre : tu es appelé à aimer, tel est le possible pour toi. Tu aimeras ton Dieu et ton conjoint, tu aimeras Dieu et ton voisin, telle est ta vocation, tel est le projet que je formule et que je te propose. Et sur cette route, je serai avec toi. Même si tu hésites à y croire, même si tu doutes, même si tu résistes, même si tu t’éloignes de moi et même si tu me renies, même si un jour tu divorces de ton conjoint et t’en sépares : je te laisse en effet cette promesse ineffaçable, malgré tout et malgré tes rejets, je te l’annonce et te la renouvelle, même si je suis à bout de souffle pour te la rappeler, même exténué, même sans voix, jusque sur la croix.

Car c’est à cet amour que tu es appelé tous les jours de ta vie. Ecoute, dit l’Eternel, tu es appelé à aimer. Je te connais pourtant, et tu n’es pas aimable, ni aimant : tu es impardonnable, à bien des égards. Mais je te garde, qui que tu sois et quoi que tu aies fait, dans les vues de mes promesses, et je m’y engage. C’est là la radicalité et l’absoluité du salut par grâce.

Certes, il y aura toujours quelque grincheux ou quelque « pisse-froid » pour affirmer que l’amour de Dieu n’est pas si grand ni si inconditionnel, pour dire, au fond, qu’il ne peut être si gratuitement offert. Il y aura toujours quelqu’un pour « conditionner » la grâce, d’une façon ou d’une autre, pour ne pas la prendre pleinement comme un cadeau, mais pour la travestir en un moyen, pour pouvoir ajouter ainsi une part possible, même une petite, qui relèverait de l’homme, pour tenter de sauver quelque chose en lui et d’en préserver je ne sais quelle petite activité dans l’ordre du salut, comme pour lui garder un rôle, malgré tout, alors qu’il s’agit d’écouter et de recevoir. Mais il y a le récit, il y a l’Ecriture, il y a ce geste immense et généreux où souffle l’Esprit : Il y a bien la promesse et l’évangile, l’évangile contenu dans la promesse, le premier et le second testament tenus ensemble, et il y a maintenant l’histoire de ce scribe pour rappeler qu’à Dieu et à lui seul appartiennent la gloire et la vertu, c’est-à-dire la puissance et la volonté de sauver chacune de ses créatures qui sans cesse se perdent et dérivent loin de lui.

Et dans ce registre de l’annonce d’une grâce inconditionnelle, dans ce « registre authentique » comme l’écrit Calvin, désignant par ces mots l’Ecriture toute entière, ancien et nouveau testament, nous découvrons la trace vive d’un amour invincible qui nous « redresse » lorsque nous pensons que tout est perdu, qui nous « console » et qui « restaure nos âmes » brisées lorsque l’épreuve vient et que la mort rôde, lorsque nos corps fragiles souffrent trop et que nos blessures secrètes et intimes rongent nos forces peu à peu et nous empêchent d’aimer et d’exister.

Ecoute, je me tiens près de toi, et toi qui vis et qui exerces tes dons dans le monde par ta profession, ton travail, ou par quelque autre engagement que ce soit, même le plus humble, qui que tu sois, « tu n’es pas loin du royaume ». Tu y es même déjà, toi qui écoutes.

Sache, mon ami, chercheur de Dieu, « incapable par toi-même de faire le bien… » comme l’énonce la prière de Calvin [3] c’est moi qui, le premier, part à ta recherche et qui te trouve.

Ecoute et reçois ce message : dans le monde troublé que tu habites, dans la méchante société où tu es engagé mais où tu es appelé à assumer tes responsabilités, ne désespère pas. « Je suis un soleil et un bouclier » (Ps.84) [4]. Marche, avance, tu te tiens debout en toi-même désormais, « ressuscité », car tu es marqué du sceau de la grâce et du salut. Tu es appelé enfant de la promesse. En effet, ces deux commandements d’amour -amour de Dieu et amour du prochain- que Jésus et le scribe reconnaissent d’un commun accord pour paroles essentielles après leur dialogue confiant ne sont pas des ordres irréalisables, paralysant les consciences qui se découvriraient à coup sûr impuissantes et coupables sous un tel joug, mais ils sont prophéties et promesses de celui qui appelle, prophéties et promesses de celui qui ouvre chaque jour un chemin, illumine les vies qui sont sans amour, et donne et renouvelle sens, espace, profondeur et hauteur à l’espérance des hommes qui les écoutent, les reçoivent, et, rendus « heureux, se confient en lui »,

Amen


[1] Cf. Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Stock/Flammarion, Paris 2009.

[2] Cf. Myriam Yardéni, Juifs et huguenots, Honoré Champion, Paris, 2008.

[3] Cette prière dite de Théodore de Bèze est issue de la liturgie réformée Strasbourg où Calvin, qui l’a peut-être écrite à partir d’un original allemand, a été pasteur des protestants réfugiés, avant qu’il ne se rende à Genève.,

[4] Ce verset 12 du psaume 84 est cité comme devise de l’Eglise réformée de Genève : sol et scutum Ecclesiae Genevensis