Romains 10, 5-10 et Luc 16, 19-31 – Le riche et Lazare

Dimanche 26 septembre 2009, par Rodolphe Kowal, stagiaire en Master professionnel (IPT)

 

La parabole du mauvais riche et de Lazare est souvent abordée sous l’angle social – de la richesse et de la pauvreté – ou lue à travers le thème de la rétribution, car ces deux éléments (question sociale et théologie de la rétribution) y sont présents. Nous choisissons de l’aborder sous l’angle de la polémique du christianisme du Ier siècle avec la synagogue. Nous rappelons notre bienveillance envers le judaïsme, qu’il soit biblique, historique ou contemporain et l’appel historique que nous recevons de la part de Dieu à la paix et à l’intelligence avec les autres religions.

Le thème de la polémique avec la synagogue dans le Nouveau Testament peut être lu comme un exemple. Il s’agit de l’exemple de la synagogue comme un lieu qui résiste au christianisme. Cette résistance doit nous permettre de mieux connaître les contours bibliques du christianisme, c’est-à-dire ce qui diffère fondamentalement entre le judaïsme – dont est issu le mouvement de Jésus – et le christianisme primitif.

L’apôtre Paul dans l’épître aux Romains (Rm 10) traite de ce même thème (celui du judaïsme et de la foi chrétienne). La foi chrétienne y est exprimée positivement dans ces termes : reconnaître de la bouche que le Jésus-Christ est le Seigneur, croire dans son cœur que le Christ a bien été relevé d’entre les morts (Rm 10,9). Il y tant d’analogies entre l’enseignement de Paul dans ce passage de l’épître aux Romains et notre parabole du riche et de Lazare, qu’il peut sembler que la parabole soit comme une illustration, un récit imagé de cet enseignement. En dépliant ce récit et en découvrant son intrigue, nous trouverons une sorte d’argumentation imagée de l’enseignement de Paul sur la foi chrétienne et sa différence radicale avec la pratique du judaïsme contre laquelle l’apôtre bataille.

La parabole comporte trois personnages principaux : le riche, Lazare et Abraham, et quelques personnages secondaires : les cinq frères du riche. Il y a aussi un autre personnage : quelqu’un qui serait relevé d’entre les morts… Les lieux de l’histoire sont : la maison du riche, le sein d’Abraham, le séjour des morts. Le temps du récit s’étend sur la vie de deux hommes, le riche et Lazare.

Lazare représente la condition humaine, radicalement, caricaturalement. C’est l’homme fragile, faible, vulnérable, qui souffre du handicap ou de la maladie. Cela pourrait bien aussi représenter la précarité du chrétien du Ier siècle en face des traditions religieuses bien implantées. C’est le personnage auquel nous nous identifions. Il connaît la fin heureuse que nous voudrions tous connaître.

Le riche représente sans doute une figure du responsable pharisien de la synagogue, en conflit avec les premières communautés chrétiennes. Il reconnaît Abraham comme père. Il a cinq frères. Il est sensé avoir Moïse et les Prophètes. En prenant ce point de vue, alors il est aussi permis de voir dans les nombreuses fêtes celles de la religion juive, dans la richesse et l’opulence les qualités d’une tradition ancienne et depuis longtemps établie dans la confiance de l’Alliance avec Dieu.

Le grand gouffre entre les deux positions est une image terrible, celle d’une distinction radicale. L’existence de ce gouffre est présentée comme un constat. Le texte ne dit pas que c’est Dieu qui a creusé ce gouffre. Ce gouffre est sans aucun doute une image de la distance qui s’est créée au Ier siècle entre juifs et chrétiens.

Nous pouvons repérer un usage de l’ironie dans la manière qu’a Abraham de s’adresser au riche : les frères du mauvais riche sont invités à relire les Écritures pour éviter le tourment du séjour des morts, alors qu’en fait il a simplement vécu sans amour envers le pauvre qui mendiait à sa porte.

À partir de la grille de lecture que nous nous sommes donnée, la parabole offre, avec le personnage de Lazare, toute une série d’arguments positifs sur la position chrétienne et des arguments négatifs contre la position du mauvais riche :
-   Lazare, un pauvre dont le but ultime de la vie est accompli. Son but, c’est d’être en Dieu. Le ciel lui est ouvert. En se retournant, du lieu et du temps du bilan dans lequel on se trouve (ce qui est figuré par le sein d’Abraham) nous découvrons l’action juste d’un homme. Le sein d’Abraham peut être interprété comme un lieu d’évaluation de notre action. L’action est ici représentée par une vie complète. Le temps de l’évaluation est un temps joyeux, c’est la joie de l’esprit qui comprend. Le mauvais riche quant à lui, poursuit une autre fin, représentée par la richesse : les biens extérieurs fixés comme but ultime d’une vie. Le bilan de son action est un sujet de tourment.
-   Lazare est modeste, il ne dit rien tout au long du récit. Il souffre puis il est recueilli dans le sein d’Abraham. Tout est vécu par le cœur. Cette émotion est représentée par l’affection, la tendresse paternelle d’Abraham. Le riche a une attitude insolente. Il dispute avec Abraham. Abraham réfute chacune de ses interventions.
-   Lazare vit l’amour du père. Le riche est renvoyé à la lecture des Écritures.

Entre ces deux dispositions, il y a un grand gouffre qui exprime une différence radicale. Moïse et les Prophètes, cela ne suffit pas. Disposer de préceptes, des principes et d’une tradition d’interprétation, d’une tradition critique – même vénérable -, tout cela ne suffit pas. Nous savons bien qu’il ne suffit pas de cela pour déduire que Jésus est le Messie. Cela ne passe pas par la simple reconnaissance par la raison. Tout cela ne sert à rien, pour reprendre l’affirmation de Paul (1Cor 13) s’il n’y a pas l’amour.

Au terme du récit du mauvais riche et de Lazare, nous percevons un élément qui constitue un contour important de notre foi chrétienne. Ce qui résiste à la foi chrétienne, c’est un corps de lois, de préceptes, une tradition certes riche, mais cause de tourment pour l’homme s’il est dépourvu d’une véritable compassion. Nous vivons aussi cela dans l’Église chrétienne.

Dans l’attitude modeste mais véridique de Lazare, nous recevons un enseignement de la foi chrétienne, celui d’un homme tourné de la bouche et du cœur vers le Seigneur. C’est une attitude qui est le point de départ de notre action quotidienne.

Amen