Marc 5, v 21-43 – « La vérité de nos existences fragiles »

Dimanche 28 juin 2009 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Jésus se laisse toucher par l’humanité. Comme cette femme malade qui se faufile dans la foule jusqu’à lui, le touche et l’émeut.

Et ainsi touché, « contacté », ému, il offre sans tarder ce pour quoi il est présent au milieu de nous : il offre la possibilité de découvrir la vérité de nos existences blessées.

« La femme, sachant ce qui s’était passé en elle, lui dit toute la vérité. »

Et la réponse de Jésus, en forme de bénédiction, lui affirme cette bonne nouvelle :

« Ma fille, ta foi t’a sauvée, va en paix ! »

C’est donc ce rapport entre vérité, foi et paix qui est le cœur de l’évangile de ce jour, et qui constitue l’annonce de notre bénédiction.

La vérité de cette femme, jusque là, était pourtant son malheur. Elle était impure, malade et exclue.

Impure à cause du sang ; malade « depuis douze ans », c’est-à-dire depuis toujours, selon ce que ce nombre douze signifie de plénitude, c’est-à-dire depuis trop longtemps ; et enfin exclue socialement et affectivement. Elle ne pouvait pas même « habiter son corps » sereinement. Anonyme, discrète, elle s’approche et tente non pas d’interpeller Jésus -elle ne possède pas la faculté de parler aisément comme l’a fait Jaïrus avant elle- mais au moins de le toucher.

Et ce rapport difficile au corps, ce corps à corps problématique qu’elle vit dans le malheur se trouve soudain transfiguré : la vérité, c’est que jusque-là elle n’avait, en fait, pas de corps, ou tout au plus un corps interdit, infirme et intouchable. Le rapport entre vérité foi et paix se réalise donc au moment crucial de la rencontre comme un rapport heureux et béni.

Jésus réintègre une intouchable.

La question de ce jour n’est par conséquent pas celle de la véracité du miracle, de sa plausibilité comme guérison au sens physiologique du terme, mais plus profondément celle de la vérité retrouvée de cette femme qui « croit », qui a confiance et qui se retrouve maintenant debout dans son intégrité de personne humaine à part entière, après avoir été désintégrée et déshonorée par le malheur.

Jaïrus, lui, est intègre.

Il est décrit comme l’un des chefs de la communauté. Il est reconnu et connu. Il n’est ni anonyme ni malade. Il maîtrise le langage et sait s’adresser clairement à quelqu’un en public.

Sa faille et sa fragilité extrême sont ailleurs : ce n’est ni son corps ni lui-même en tant que personne, mais la personne qu’il considère comme la plus précieuse, sans doute : sa propre fille de douze ans -nous retrouvons le nombre douze encore, comme pour dire une autre plénitude, celle d’une grâce immense qu’est l’existence d’une enfant- .

Or cette enfant est malade et même mourante.

Alors, à cause de cette mort annoncée et à cause de l’épreuve terrible qui peut lui advenir, Jaïrus risque lui-même de n’être plus intègre, de perdre ses repères, de ne plus avoir cette assurance, de ne plus maîtriser la parole même et de tomber dans le malheur à son tour. Il s’exprime donc, et sait ce qu’il faut demander à Jésus : une imposition des mains et la vie pour son enfant.

Jésus ne se presse pas devant cette demande. Il va d’abord résoudre le problème posé par la femme à la perte de sang.

Et ensuite seulement, alors que les amis du chef de la synagogue annoncent malheureusement la mort de la fillette et qu’il est trop tard pour faire quoi que ce soit, il se rend chez Jaïrus.

Et l’on pense immédiatement alors à un autre récit, celui tiré de l’Evangile de Jean, où le même Jésus, dans le dialogue essentiel et intense avec Marthe, en plein cœur du récit, révèle en premier lieu et prioritairement cette femme à elle-même en lui permettant de confesser personnellement sa foi au Christ vivant. Ce dialogue essentiel de vérité a lieu, là encore, avant que Jésus ne se rendre auprès du mort, ici Lazare, et ne le ressuscite en un geste certes étonnant mais comme en une sorte de conclusion devenue finalement presque superflue au regard de la rencontre en vérité avec Marthe, rencontre spirituelle qui apparaît comme centrale.

La fille de Jaïrus sera donc ressuscitée, comme Lazare. Mais en réalité c’est Jaïrus son père qui est sauvé, qui est définitivement maintenu dans sa foi et qui se trouve d’une façon extraordinaire « ressuscité » comme Marthe, la soeur de Lazare, après avoir reçu personnellement ces mots de Jésus, un peu comme certains catéchumènes retrouvent ces mots écrits par leur pasteur dans leur bible de confirmation : « Sois sans crainte, crois seulement ! » et ne doutent plus un instant, alors, de la vérité de leur salut.

Ainsi, chers amis, frères et sœurs, la bonne nouvelle de l’Evangile est présente en ce récit biblique à double titre, exactement comme il raconte un double miracle : A ceux qui savent parler comme à ceux qui n’ont que leur corps pour s’exprimer ;

A ceux qui ont un nom comme à tous les anonymes de ce monde ;

Aux hommes et aux femmes, le Christ se rend présent. Il se laisse toucher et fait accéder chacun à sa vérité : La vérité fragile d’un homme, ici Jaïrus, pour qui cette fille est toute sa vie et dont la disparition remettrait tout en cause ;

La vérité tout aussi fragile d’une femme, perdue dans la foule, et à qui la maladie empêche toute vie sociale et affective.

Jésus vient, et il se laisse chercher et toucher.

Il est au milieu de nous et se laisse trouver. Cette bonne nouvelle est pour vous.

Avez-vous remarqué, pour finir, comment Jésus recommande vivement que ces choses ne se sachent pas ? Avez-vous noté combien il souhaite que tout cela reste discret ?

Alors même que les Evangiles, nous venons de le lire, vont s’empresser de garder en mémoire les termes de ces récits et tout faire pour les transmettre et les diffuser le plus largement possible ! Peut-être y a t’il là quelque chose qui nous échappera toujours, de ce qu’est la stratégie de communication du maître.

Peut-être devrons-nous nous contenter de constater sans la comprendre tout à fait cette injonction paradoxale à garder ce que les commentateurs nomment le « secret messianique ».

Peut-être y a-t-il aussi, cependant, une raison à cela. Une raison contenue dans le récit lui-même et que je vous laisse :

-  Lorsque la femme malade touche Jésus et qu’il la guérit, les disciples, c’est-à-dire les plus proches, ne la voient même pas. Ils ne voient pas ce qui se passe ni ne comprennent ce qui se joue sous leurs propres yeux dans l’existence de celle qui a, pourtant, tout compris du maître. Ils ne voient pas le miracle. Quand l’essentiel est la rencontre avec cette femme, quand les plus proches ne réalisent pas cela, à quoi bon passer pour un guérisseur seulement !

Mais il y a plus encore :

-  Lorsque la fille de Jaïrus est sauvée, les témoins se moquent et se mettent même en colère. Ils n’acceptent pas ce qui les dérangent et qui ne correspond pas à leur monde. Ils sont prêts à s’énerver, pressentant qu’en Jésus un autre monde s’ouvre, peut-être, une autre espérance. Ce qui est alors en jeu dans la recommandation de Jésus ne ressortit pas à un désir de discrétion ou d’humilité-il y a bien deux miracles publics ici, et Jésus les assume l’un et l’autre !- mais à ce souci de faire en sorte que ces événements soient véritablement compris dans la foi par le plus grand nombre mais progressivement et profondément. Non pas comme un spectacle qui épaterait les foules et les feraient vainement applaudir, non pas comme une menace pour l’ordre établi, menace prophétique qu’il faudrait annuler en se débarrassant physiquement du maître -et c’est certainement ce que pressent Jésus devant la colère des témoins- mais bien comme le lieu véritable et authentique, le « topos », le « kaïros » intime et indépassable d’une rencontre où se dit et se vit en même temps la vérité de nos existences brisées mais reconstruites, fragiles mais restaurées, pécheresses mais pardonnées, et orientées vers leur salut.

C’est ce message que vient annoncer le Christ, et que l’Evangile nous rapporte :

Un message de réconciliation et de réintégration des personnes humiliées, exclues ou qui se trouvent dans une telle détresse qu’elles vont tout perdre et ne pourront certainement pas se relever. Un message qui ne nie pas le mal, la maladie ou la mort, mais qui les conteste ! Un message adressé, par conséquent, aux forts et aux faibles, à Jaïrus, apparemment si solide, ou à cette femme apparemment si faible, comme à chacun de nous. Frères et sœurs, chers amis, sachez-le, tant par les pauvres mots de nos prières secrètes et anonymes que par les gestes hésitants de nos corps fragiles, Christ se laisse toucher. Il se laisse toucher et il nous fait accéder par la foi, à la vérité de nos existences et nous oriente vers la paix promise et offerte à l’humanité depuis la fondation du monde,

Amen