Jean 15 v 9-15- « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis… »

Dimanche 17 mai 2009 – par le docteur Jean Vitaux

 

Le texte de ce jour fait partie de l’ensemble littéraire de l’évangile de Jean connu sous le nom du second discours d’adieu du Christ. Il fait immédiatement suite à la parabole du cep et des sarments dont il réalise un commentaire théologique : il ne me paraît pas inutile de relire les principaux passages des versets 1 à 8 de Jean 15 : « Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite…. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car en dehors de moi vous ne pouvez rien faire ». Cette parabole johannique rappelle que si la vigne de Dieu représentait Israël dans l’Ancien Testament, Jésus se décrit comme la vigne du Nouvel Israël, la vigne de la Nouvelle Alliance. Comme des sarments greffés sur Christ, les chrétiens, émondés par la parole, porteront du fruit qui plaira à Dieu, le vigneron.

L’amour est le maître mot de ce texte : il existe en grec trois mots pour amour, alors qu’en Hébreu, comme en français, il n’y en a qu’un. Dans le nouveau testament, il n’y en a que deux car l’éros, amour passion n’y apparaît jamais. Restent philos, aimer d’amitié ou être attaché à quelqu’un ; c’est le mot que place l’évangéliste Jean dans la bouche de Pierre après son reniement du Christ (Jn, 21,16) ; et surtout agapè, peu employé dans le grec classique, qui a donné le latin caritas et le français charité. Agapè est le mot employé tout au long de ce passage de l’évangéliste Jean : il exprime toujours dans les évangiles un lien durable : il s’étend de Dieu à son fils, du Christ aux hommes, aux hommes entre eux, qu’ils soient amis, ennemis, indifférents, chrétiens ou païens : le prochain est universel : c’est tout homme.

L’explication théologique que déroule ce texte commence par la nature impérative du nouveau commandement que donne le Christ : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Le Christ utilise l’impératif de commandement, et ce commandement est sans appel : il existe un parallèle strict entre la relation entre Dieu le Père et Jésus, et entre la relation entre Jésus et les hommes, ce qui relève de la théologie classique, mais la nouveauté est « aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimé ». Il faut donc que les Chrétiens se comportent entre eux et s’aiment mutuellement comme Dieu aime le Christ et comme le Christ aime ses apôtres. C’est à ce prix que les chrétiens pourront demeurer en Christ dans le Seigneur. Cela nous paraît un objectif difficile à atteindre, puisque le Christ précise dans l’évangile de Matthieu : « Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs » (Mt, 5, 44). C’est une caractéristique des discours du Christ à ses disciples que de leur imposer des objectifs qui nous paraissent irréalisables : c’est le cas du discours d’adieu du Christ chez l’apôtre Jean et du sermon sur la Montagne. Dans la parabole du cep et des sarments qui précède ce texte, Jésus menace sévèrement ceux qui ne demeureront pas en lui : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent ». Le verset 10 élucide la formule « Demeurer en moi » : c’est à dire, selon les termes propres de Jésus « Demeurer dans son amour » : le problème est donc beaucoup plus complexe : c’est à la fois le don du Christ et l’exigence qui gouverne la vie des disciples.

Les versets suivants détaillent les devoirs des disciples : le Christ les considère comme des amis et non comme des serviteurs : en effet « Les serviteurs restent dans l’ignorance de ce que fait leur maître » : Jésus condamne là l’observance scrupuleuse et obsessionnelle des juifs restés fidèles à l’Anciennes Alliance, à ses lois et à ses prescriptions tatillonnes, et il y oppose son modèle personnel : « Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime » : c’est une annonce de la Passion du Christ ». Cette phrase annonce la mort de Jésus sur la Croix, et le don de lui pour sauver l’humanité. Les disciples, même s’ils n’en ont pas encore perçu toute la réalité tant de la passion, de la mort du Christ, que sa résurrection, qu’ils ne percevront dans sa réalité qu’après les apparitions du Christ à Emmaüs, l’Ascension du Christ et la Pentecôte, ont été instruits par le Christ. Le Christ leur a fait connaître tout ce qu’il a appris lui-même du Père, et il leur annonce qu’ils devront, par leur amour mutuel, témoigner du message du Christ pour l’humanité entière. C’est en quelque sorte l’annonce de la Pentecôte : « C’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure » (Jn, 15,16) ».

Reste le message fondamental de ce second discours d’Adieu du Christ à ses disciples : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués » : C’est l’annonce en une seule phrase de la grâce, de son caractère gracieux et gratuit, don incommensurable donné par le Seigneur Jésus à ses disciples pour témoigner, porter la bonne parole et ses fruits, sans autre contrepartie que de « demeurer en l’amour du Christ ». Nous retrouvons là les exégèses de Jean Calvin, résumés par cet adage fameux : « solo fide, solo scripture » (une seule foi, une seule écriture) : la foi, don gratuit accordé à tous par Jésus, relayée par l’Ecriture et le témoignage de tous ses disciples à travers le temps permet d’assumer la grâce de Dieu, et son unique commandement : « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimé ».

Amen.