Matthieu 22, v. 34-40 : « Le geste protestant… »

Dimanche 26 octobre 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Plusieurs niveaux de lecture de ce texte de l’Evangile sont possibles. Et en ce jour de la Réformation, nous voici placés face à la belle responsabilité d’interpréter, dans l’Esprit, en toute liberté, le message polyphonique d’une bonne nouvelle :

Nous pouvons en effet comprendre ce récit comme la trace écrite d’une controverse entre Jésus et ses interlocuteurs les plus proches quant à la question de l’interprétation de la Loi. Et il vrai que dans notre Evangile, nombreuses sont les polémiques entre le maître et les pharisiens qui cherchent à comprendre qui il est et quelle est la vérité de son enseignement, nombreuses sont les disputes qui finiront par créer un chemin de conflit et d’incompréhension.

Dans la même ligne, mais plus en profondeur, nous pouvons aussi lire cette péricope comme un portrait de Jésus que dessine l’évangéliste Matthieu : le portrait d’un Jésus enseignant, didascale, et, au fil de la controverse, un Jésus devenant même figure d’un nouveau Moïse, habilité à donner à ses contemporains la véritable leçon d’interprétation de la Loi. Cette lecture correspond d’ailleurs assez bien à ce que l’Evangile de Matthieu déploie dans l’ensemble de son texte, notamment lors du compte rendu du fameux discours qui place Jésus comme orateur et interprète, quasi législateur de l’Evangile, un discours nommé sermon sur la montagne et dont la référence au Sinaï n’est évidemment pas absente.

Enfin, nous pouvons recevoir ce texte comme la mise en récit d’une forme de catéchèse résumée, une catéchèse adressée à l’Eglise et placée sous l’autorité du maître, rappelant l’essentiel de la foi et de la pratique chrétiennes que la communauté matthéenne se transmet en cette fin du premier siècle de notre ère : le double commandement d’amour de Dieu et du prochain constituant un élément d’enseignement facile à comprendre et à mémoriser.

Mais quelle que soit notre lecture, et les trois présentées ici ne sont ni incompatibles ni contradictoires, il apparaît que le geste de Jésus est fondamentalement celui d’un interprète. Or ce geste d’interpréter a quelque chose à voir, de façon décisive, avec la foi chrétienne, et, partant, avec le geste même de la Réforme. Nous y reviendrons.

Que se passe-t-il dans ce petit récit ? Les pharisiens et les spécialistes de la Loi veulent déstabiliser Jésus par une question apparemment anodine, mais qui porte en elle un piège redoutable : « Quel est le grand commandement de la Loi ? » demandent-il. Autrement dit quelle interprétation de la Loi peut-on s’autoriser au point d’établir une sorte de hiérarchie ou de classement dans les commandements, qui feraient ressortir l’un d’entre eux au-dessus de tous les autres ? Or il se trouve précisément que dans la grande tradition d’interprétation rabbinique, il n’est évidemment pas question de négliger ou, à l’inverse, de préférer tel ou tel commandement de la Loi. Il est même important de lire l’ensemble des prescriptions mosaïques en tenant compte du fait que chacune d’entre elles est de grande valeur et doit faire l’objet d’une attention toute particulière.

Le piège tendu est donc celui de la tentation de hiérarchiser, de choisir, d’opter, de prendre le risque d’une ligne interprétative particulière qui ne prenne pas en considération l’ensemble de la Loi.

Dans la formulation de sa réponse, Jésus ose. Il ose tout d’abord répondre en citant des versets de la Loi connus de ses interlocuteurs. Et dans le choix de ces citations il opère une sorte de synthèse, une forme de concentration d’un message qu’il articule autour d’un axe central énoncé par un verbe : aimer.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence » (Dt 6,5), et puis « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18). Cette injonction -ici sous la forme d’un futur- ouvre un chemin, offre une voie d’accès à l’ensemble si complexe et si dense de tout le dispositif législatif contenu dans le pentateuque, grâce à la clef d’interprétation qu’est l’exigence d’aimer. Et pour Jésus, l’option est celle de s’en tenir à cette règle d’interprétation qui donne la ligne : là où ne se vit pas l’exigence d’aimer Dieu et d’aimer son prochain, là n’est pas réalisé le commandement de la Loi. Ce geste de Jésus qui manifeste publiquement sa méthode de lecture de la Torah s’inscrit donc, dans le grand débat avec ses contemporains, comme la revendication assumée de la liberté d’interprétation.

Ce choix interprétatif très risqué de Jésus -en grec ce terme « choix » a donné aussi, ne l’oublions pas, celui d’αἱρέσεις (factions, sectes) autrement dit hérésies…- va orienter toute la littérature chrétienne, biblique d’abord, puis ecclésiale, celle des Pères et des théologiens jusqu’aujourd’hui. Et le commandement d’amour sera pour toujours au cœur du message chrétien.

En ce jour de la Réformation, il ne serait pas opportun de ne pas évoquer l’attitude d’un autre enseignant [1] , d’un autre interprète qui a fait, lui aussi, un choix interprétatif en son temps, celui du XVIè siècle, un choix qui va provoquer un bouleversement au sein de l’Eglise occidentale et de la société toute entière. Et il ne serait pas juste non plus de ne pas voir que la Réforme est, à sa façon, et principalement, le fruit elle aussi d’un geste interprétatif risqué, soumis à la même critique des tenants de la tradition de lecture et aux mêmes soupçons d’hérésie…

De quoi s’agit-il ? Depuis Origène et la mise en oeuvre de ce qu’il appellera la lectio divina, la lecture autorisée et l’interprétation classique par les théologiens au sein de l’Eglise d’occident devaient, pour être les plus exhaustives et justes possibles, faire nécessairement droit à la recherche de ce qu’on appelait les quatre sens de l’Ecriture : Le sens littéralou historique, tout d’abord, qui prend le texte tel qu’il est et en cherche simplement le sens premier. Et puis le sens spirituel qu’on déclinait en trois formes : le sens allégorique, permettant de lire l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau par exemple, le sens tropologique, développant un lecture morale, et enfin le sens anagogique, scrutant et enseignant les réalités dernières concernant le salut et la fin des temps.

Martin Luther, intellectuel et professeur à la jeune université de Wittenberg, va se trouver engagé avec un cercle d’autres enseignants, en une sorte d’école de pensée réformatrice, citons ici Petrus Lupinus, Andreas Bodenstein, Nikolaus von Amsdorff, neveu de Staupitz, le maître du Réformateur, et quelques autres, dans une série de débats, de recherches et de déclarations -c’est alors la pratique académique de la disputatio publica, qui lanceront le mouvement dans toute l’Europe chrétienne, dans une perspective critique à l’égard de cette tradition de la lectio divina. Après les 151 thèses de Bodenstein, d’avril 1517, celles de Luther en octobre, les fameuses 95 thèses sur les indulgences, affichées sur la porte de la chapelle du château de la ville, dit-on, vont mettre le feu aux poudres d’un débat qui ne cessera plus depuis. Lui-même est étonné de l’ampleur que prend la controverse, et il écrira à Léon X à ce sujet les mots suivants en mai de l’année suivante : « Je ne puis comprendre comment mes thèses, plus que mes autres écrits et même ceux des autres professeurs, peuvent s’être répandus en de si nombreux endroits. Elles s’adressaient exclusivement à notre présent cercle académique…Elles étaient rédigées dans un langage tel que les gens du commun ne pouvaient guère les comprendre… »

Mais cet étonnement, peut-être un peu feint, correspond cependant à une réalité : l’enseignement biblique universitaire de Luther et ses recherches sur les psaumes notamment, puis sur l’ensemble des textes bibliques, vont l’amener à s’éloigner en effet de la recherche classique des quatre sens de l’Ecriture et à privilégier une lecture savante, informée des découvertes de son temps, mais surtout une lecture toute entière centrée sur une compréhension christologique de la Bible. L’Ecriture « porte » le Christ, affirme-t-il, et c’est cette parole qu’il faut y découvrir, son message, et principalement le message du salut par grâce d’un Dieu aimant et miséricordieux, celui de la justification par la foi.

Cette clef de lecture va périmer, en quelque sorte, la pratique traditionnelle et académique d’interprétation, et ouvrir d’autres perspectives que les seules littérale, allégorique ou morale. Les textes bibliques seront alors valorisés à la mesure du salut offert gratuitement qu’ils annoncent, et retrouveront l’autorité sur le lecteur, quel qu’il soit, et sur toute instance -y compris l’Eglise et la tradition- qui s’y réfère. Le statut de l’Ecriture, par ce geste interprétatif de Luther, changera profondément, et, de prétexte à des commentaires savants, à des gloses traditionnelles et un peu vaines, à des rappels à la loi, deviendra le lieu d’une Parole vivante, viva vox, celle du Christ qui nous commande d’aimer Dieu et d’aimer son prochain, car Dieu, lui, nous a aimés le premier en nous offrant sa grâce.

Liberté d’interprétation, choix d’une clef de lecture, risque d’une parole publique qui dérange mais qui recadre le message contenu dans les textes comme message de salut en Christ, ce triangle-là est typique du processus symbolique que la Réforme met en oeuvre, instaurant le lecteur comme sujet, le texte comme autorité qui libère, l’Eglise comme messagère et témoin. C’est ici, dans l’immense débat interne au christianisme et dans la grande conversation que tiennent les chrétiens avec le monde, le geste protestant et sa signature, l’expression d’un choix pour annoncer un message d’espérance,

Amen


[1] Martin Luther a été professeur d’université, et se présentait comme « docteur ».

Matthieu 22, v. 15-22 : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu »

Dimanche 19 octobre 2008 – par Jean Vitaux

 

Cet épisode est rapporté presque mot pour mot dans les trois évangiles synoptiques Matthieu (22), Luc (20) et Marc (12). Le rapport à l’argent de Matthieu est cependant très différent de celui des deux autres évangélistes. La tradition rapporte que Matthieu, nommé Lévi par Marc et Luc, était certes un des douze apôtres, mais exerçait, avant de suivre Jésus, la profession de publicain, ou péager, c’est-à-dire de collecteur des impôts pour Rome. Les publicains étaient méprisés et dans le même évangile de Matthieu, ils sont rangés au même niveau que les pêcheurs (ch. 9), les prostituées (ch. 21) et même les païens (ch. 18). Cependant le Christ nous affirme que les collecteurs d’impôts et les prostituées précèdent dans le royaume de Dieu – les pharisiens (ch. 21). C’est donc un orfèvre en la matière, Matthieu, qui nous rapporte les paroles du Christ sur l’impôt du à César.

Ce passage commence par nous avertir : la question que posent les pharisiens est un piège. Se mêlant aux hérodiens, proches du roi Hérode Antipas, vassal de Rome, ils essayent de mettre le Christ en porte-à-faux vis-à-vis du pouvoir séculier et du procurateur de Judée, Pilate. En effet, toute réponse s’opposant à Rome serait un bon motif pour s’emparer du Christ et le remettre au pouvoir séculier de Rome, pour insubordination et rébellion, les révoltes ayant déjà souvent sous l’Empire romain, une cause fiscale, comme dans notre Ancien Régime. Jésus voit d’emblée le piège et traite d’hypocrites les pharisiens. Le Christ qui affiche un mépris pour l’argent et renverse les tables des changeurs des marchands du Temple (où l’on changeait la monnaie courante impure contre une monnaie « du temple », avec bénéfice), va appliquer le commandement rapporté à Moïse du Mont Sinaï : « tu ne feras pas d’idole, rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là haut, sur terre ici bas ou dans les eaux sous la terre » (Deutéronome 5). Comme l’image de Dieu, et donc du Messie, son fils unique, représentant de Dieu sur la Terre, ne peut être représentée, il est donc facile au Christ d’opposer le profil de César, ou plutôt du César, car ce terme s’appliquait à tous les empereurs romains après Jules César (c’était Tibère à l’époque du Christ), à l’absence d’effigie de Dieu. Le Christ s’adresse aux pharisiens et leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » et les pharisiens de répondre « de César ». Le piège est donc déjoué : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu ».

Le Christ sépare donc de façon très moderne ce qui revient à César, et ce qui revient à Dieu, ce qu’en termes plus actuels nous pourrions qualifier de séparation de l’église et de l’état. Le Christ nous prévient dès à présent que son royaume n’est pas de ce monde. Bien qu’il ne soit pas compris, comme le jour des Rameaux, où on l’acclame comme le roi, sa problématique est très claire : le royaume de Dieu n’est pas le monde des hommes, et César n’est pas Dieu. Cependant, tout n’est pas si simple : le Christ est Dieu et les hommes vivent dans le monde. Le Christ recommande de s’acquitter de l’impôt de César, de le reconnaître pour ce qu’il est, mais non comme un Dieu. De là venaient les persécutions de Rome contre les chrétiens, qui ne voulaient pas sacrifier sur l’autel de César déifié, même si dans la pratique romaine, très syncrétique, ce geste assurait plus la reconnaissance de l’empire et de l’état qu’une réelle reconnaissance de la divinité.

Paul suivra Jésus et va même beaucoup plus loin que lui. Dans le chapitre 13 de l’épître aux Romains, Paul nous dit : « que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. Ainsi, celui qui s’oppose à l’autorité se rebelle contre l’ordre voulu par Dieu et les rebelles attireront la condamnation que eux-mêmes ». C’est sans doute le citoyen romain Paul qui parle en même temps que l’apôtre. Mais aux temps troublés de la Réforme, ces pages ont eu leur écho. Si les anabaptistes, conduits par Tomas Münster, violemment rebelles contre l’ordre établi, ont mal fini, Luther pendant la guerre des paysans s’est résolument rangé du côté de l’ordre et a aidé à leur écrasement.

L’apôtre Paul va encore plus loin : il glorifie les impôts « c’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts : ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office ». Si je ne peux que souscrire au premier terme de cette phrase, je m’étonne que le deuxième terme n’ait pas pu servir d’exergue ou d’épître dédicatoire au code des impôts.

En pensant à notre temps, l’application de la phrase fameuse : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu, ce qui est à Dieu » nous laisse cependant beaucoup de questions. Si cette dichotomie s’imposait au Christ, elle nous pose dans notre vie quotidienne de nombreuses questions. Les conflits entre la politique et le service de Dieu sont en effet innombrables à toute époque : comment appliquer cette phrase lorsque le roi Louis XIV et son ministre Louvois appliquaient aux protestants récalcitrants les dragonnades pour les faire abjurer. Comment souscrire aux horreurs des dictateurs de ce siècle de feu que fut le XX° siècle, et ne pas discuter cette phrase. Dans notre état, certes Dieu et ses églises et l’état sont certes séparés, mais il existe toujours des interférences, sur les droits de l’homme, les problèmes du droit d’asile et de l’immigration, la politique sécuritaire, les prisons, les secrets d’état, etc…

C’est pourquoi je pense que s’il faut rendre à César ce qui est à César, il ne faut pas sous-estimer la part de ce qui revient à Dieu : certes les églises, notre église, notre foi, appartiennent à ce domaine, mais également nos principes moraux, éthiques et notre libre arbitre, face à de multiples situations. L’apôtre Paul a sans doute raison de dire, « rendez à chacun ce qui lui est du : l’impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez », mais ne faut-il pas ne plus mettre encore plus haut le plus grand commandement du Seigneur « aimes ton prochain comme toi-même » et l’appliquer ou au moins essayer de l’appliquer. C’est pourquoi, si la rébellion violente est à proscrire, il faut sans doute s’armer de courage et ne pas hésiter à dire fermement ce que nous pensons, quitte à être incompris ou mal compris. C’est après avoir rendu à César ce qui est à César, notre devoir de le dire pour rester fidèles à notre foi en le Seigneur, que ce soit à titre individuel ou dans le cadre de nos églises.

Amen