Matthieu 21, v. 28-32 : « La parabole des deux frères »

Dimanche 28 septembre 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Alors qu’une définition de la religion comme « instance symbolique de conservation » – conservation des Ecritures saintes, des textes sacrés, conservation des rites et des usages, de la doctrine, et mise en mémoire (pour na pas dire mise au tombeau) du message sinon du messager -, alors que cette définition est largement admise et finalement assez valide encore aujourd’hui [1] , le récit de la parabole des deux fils lui articule une autre définition possible, non pas contradictoire avec elle, mais critique :

La conservation des lois et des usages, la conservation du dépôt de la foi est ici mise en tension vive avec la conversion. Et la religion peut et doit être comprise aussi comme le lieu par excellence de la conversion.

En Christ, la conservation se chamaille sans cesse avec la conversion. Et la Tradition avec la liberté, la liberté de mouvement et de pensée.

Il en est ainsi dans la parabole :

Le fils conservateur dit « oui » et « amen » à la tradition, mais il s’agit d’un oui prononcé par lui du bout des lèvres seulement, car son comportement le trahit : il ne bouge pas, ne fait rien, ne se rend pas à la vigne comme le père le lui demande.

Le fils révolté, le fils prodigue, le rebelle inconstant ose dire « non » de tout son cœur ! Et librement, il revient et accomplit ce qui lui est demandé. Il est converti. Son cœur est remué. Mais que s’est-il passé ?

C’est qu’entre la conservation qui tend à paralyser et la liberté qui entraîne le mouvement, se situe et s’expérimente la conversion, le changement de regard sur soi, sur Dieu et sur le monde, le tout suscitant l’initiative d’un geste.

Or c’est exactement ce que requiert après Jean Baptiste, le Christ lui-même dans l’appel qu’il lance à la conversion : il n’exige pas pour autant un faire, ou l’accomplissement déjà répertorié selon les usages et les conventions de la loi religieuse tel ou tel acte précis qui la prouverait (rien n’est dit dans le récit sur les termes exacts du travail demandé), mais il attend une disponibilité, un cœur libre, un assentiment, un élan. Il ne demande pas une observance mais une confiance. Un crédit qui lui serait accordé, un crédit illimité… De sorte que ce crédit s’exprime en un credo. Dans la joie retrouvée d’un service effectué librement dans la vigne…

Mais il y a autre chose en plus de tout cela : les deux fils sont en vérité une image de nous-mêmes, et comme le symbole de notre vie partagée, où sans cesse nous essayons de faire coïncider notre parole à nos actes, et où nous n’y parvenons guère, où sans cesse nous espérons changer, nous renouveler enfin, nous convertir pour dire « oui » et y aller !

La parabole des feux fils est bien notre parabole. Tous, un jour, nous avons dit « oui » et n’avons rien entrepris ; tous un jour nous avons dit « non » et l’avons finalement fait ! Et chacun a ressenti à ce moment là, au moment où après le « non » nous sommes passés à l’acte, ce qui se jouait réellement dans nos cœurs : une conversion, c’est-à-dire l’acceptation libératrice de n’avoir pas été sur la bonne voie, sur la « voie de la justice » comme dit le texte biblique de l’évangile, et la reconnaissance d’une erreur -un remord- en tout cas une humilité qui nous a fait discerner, avec soulagement, qu’un changement au plus profond de nous-mêmes, heureusement, devenait possible. Que nous nous étions trompés de route, mais qu’enfin l’histoire n’était pas irrémédiablement bloquée par notre parole et notre propre refus.

La parabole des deux fils est ainsi ce tout petit récit, très apprécié des enfants parce que très fin au plan pédagogique, qui énonce une bonne nouvelle selon laquelle au plus profond de notre refus, au plus profond du « non » que nous opposons parfois à l’appel du maître, un non que nous voulons ou croyons définitif et qui n’est en réalité que l’expression d’un orgueil et la tentative d’exercer un pouvoir contre lui, il agit, il travaille en nous et nous convertit secrètement à sa grâce.

Cela vaut pour nous comme pour chacun de ceux qu’il convie, et cette bonne nouvelle nous confirme dans la certitude que la foi, inlassablement nourrie à la Tradition de l’Eglise et sans cesse transmise grâce à la conservation des Ecritures et des usages, peut parfois, cependant, se laisser enterrer, enfermer et mourir lorsqu’elle devient la foi d’un « oui » qui ne porte aucun fruit, d’un oui sans conséquence, sans espérance et sans initiative, la foi d’un « oui » mort né, d’un « béni, oui, oui »…

Mais cette bonne nouvelle nous confirme aussi dans la certitude que la foi, même lorsqu’elle se révolte, lorsqu’elle doute et prononce alors un « non », peut être convertie et se trouver remise sur le chemin de la justice et porter alors de beaux fruits, signes du royaume.

Que chacun, donc, dans le oui ou le non, s’accorde avec Christ qui appelle, et tire les conséquences des termes de sa réponse.

Certes, il y a beaucoup de travail dans la vigne – fidélité, témoignage, enseignement, diaconie, prière, discernement, engagement personnel, disputes, fatigues, doutes, colères, et joies, etc.- mais avant toute chose, il s’agit de répondre à un appel, de se laisser convertir, et par dessus tout de découvrir que la relation au maître est profondément relation de confiance. Que votre oui soit oui, et que vos actes soient des actes suscités par cette confiance, c’est-à-dire qu’ils soient en vos cœurs délivrés des « actes de foi, dans la joie de celui qui vous attend,

Amen


[1] Aucune tradition religieuse, y compris la tradition de la Réforme, ne peut se passer de ce processus de conservation. Même si la critique toujours vive de ce processus en protestantisme fait penser que sa tradition est comme « auto-nettoyante », selon un bon mot du professeur O.Abel… !

Matthieu 20, v. 1-16 : « La bible ne prend sens qu’à la lecture…et à l’interprétation. »

Dimanche 21 septembre 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

La 11è heure correspond à 17h ou 18h aujourd’hui, c’est-à-dire à la fin d’une journée de travail, ici dans le contexte d’un monde agricole. Et à cette heure là, il est bien tard pour entreprendre quoi que ce soit d’important. Mais dans la parabole, autrement dit « en Christ », il n’est jamais trop tard.

Les ouvriers de la 11è heure sont ceux que l’on n’embauche qu’en dernier, à la fin du jour. Sans doute sont-ils les moins qualifiés ou les moins compétents et font-ils partie de ceux que l’on ne prend finalement avec soi que parce qu’il manque vraiment de la main d’œuvre et que le travail doit être fini avant la nuit. Mais dans la parabole, ce n’est pas le cas. Ils sont embauchés dans la vigne du maître comme les autres, et, qui plus est, le contrat convenu est le même pour tous, ceux du matin comme ceux de la dernière heure : un denier, équivalent au salaire d’une journée travaillée qui permet de nourrir toute une famille. C’est donc vers la vision de cette économie d’une justice étonnante, celle du royaume, que le Christ tourne nos regards et attire l’attention : non pas l’économie, devenue folle, de notre monde d’aujourd’hui, « une économie de casino », comme l’écrit l’un des plus grand spécialistes du sujet et conseiller bien connu, où l’on gagne soudain beaucoup et où l’on perd aussi tout autant, et par qui les écarts se creusent comme jamais dans l’histoire entre riches et pauvres, créant un état de fait où la pauvreté prend ses quartiers, accomplit ses ravages dans les pays riches et jette sur les routes de l’exil des millions de migrants dans les pays les plus pauvres.

La parabole nous invite en effet à comprendre que le monde du Christ qui se déploie dans cette curieuse histoire, avec les critères qui la caractérisent -les critères d’un royaume où chacun à sa place, quelle que soit l’heure du jour et quelle que soit la situation de chacun-, ce monde du Christ et de l’évangile devient instance critique de notre monde et de notre mode de fonctionnement si injuste. Et toute la question est de savoir que faire de cette histoire. Et quel crédit lui accorder, car nous ne sommes pas dans le royaume ni dans cette économie si étonnante : Le monde réel est ce qu’il est, avec ses réalités et ses contraintes…

Au fond, la question est bien celle de savoir quel type de référence à la bible mettre en œuvre, et que signifie par conséquent le fameux sola scriptura de la Réforme qui considère ce genre de texte (notre parabole par exemple) comme un jalon nécessaire à notre réflexion et à notre méditation. Il vaut la peine de s’arrêter sur cette question que je formulerai ainsi : que faisons-nous donc de la bible ?

En faisons-nous un prétexte, comme s’il s’agissait d’une sorte de préface à l’histoire de nos vies, mais une préface inconnue que nous ne lirions jamais. Une préface dont nous savons bien qu’elle indique l’intention de l’auteur à notre égard, mais une intention, précisément, que nous ne voulons pas découvrir ni connaître ? En faisons-nous une idole domestique -domestiquée- la voyant comme un objet précieux que nous gardons dans nos logis, comme un talisman, comme un objet cultuel dont la présence suffit et dont il ne faut en aucun cas activer le potentiel en l’ouvrant ? La réduisons-nous à un code -un code de vie- où puiser, à l’occasion, une directive morale ? Mais nous pressentons tellement de quelle directive il s’agit : faire le bien plutôt que le mal, que l’on ne s’en préoccupe plus guère ? Peut-être, cependant, que la parabole des ouvriers de la 11è heure nous ouvre d’autres horizons et nous permet de mieux comprendre encore notre rapport à la bible, ce lieu étrange qu’est la bible, et le monde qu’elle ouvre devant nos yeux lorsque nous la lisons un tant soit peu. La bible, de la Genèse à l’Apocalypse, d’Adam à Abraham, de Moïse à David, de Pierre à Paul et à Jean, est effectivement un « lieu », un lieu de vie d’ordre spirituel pour tous les hommes :Elle est à la fois le lieu d’une utopie, d’une prophétie et d’une éthique. Elle est enfin le lieu, pour chacun de nous, ouvriers de la 11è heure, d’une promesse inconditionnelle et d’un accueil exceptionnel.

-  La bible est le lieu d’une utopie. C’est ce qu’énonce le récit qui présente un maître décidé à ne laisser personne sur place et sans emploi, ni aucun ouvrier ni aucune des personnes qui attendent sans travail, afin qu’il puissent exercer leur dignité d’homme, un maître qui offre à l’ensemble de ceux qu’il appelle le salaire d’une journée pleine, de sorte qu’aucun ne soit lésé. Et surtout pas ceux qui sont les derniers dont personne ne veut, les moins qualifiés, les moins reconnus, surtout pas les plus faibles. L’utopie est ici celle d’un royaume où quiconque se reconnaît comme ouvrier, c’est-à-dire disponible -et non pas déjà plein de soi ou suffisant quant à ses qualités et ses biens propres- reçoit la grâce d’une visite et d’une embauche au grand chantier du maître d’oeuvre. L’histoire est riche de ces hommes et de ces femmes ouvriers disponibles à la grâce de Dieu, plus ou moins préparés, plus ou moins adaptés, et qui sont entrés dans ce beau lieu de l’utopie du Christ. Doux rêveurs, disaient certains en se moquant devant Saint Bernard, François d’Assise, Pierre Valdo, Albert Schweitzer, … Et puis voici que leur rêve devint réalité ! L’on pense encore à Martin Luther King et à tant d’autres, connus ou anonymes d’hier et d’aujourd’hui, faisant un rêve et lisant la bible comme lieu d’une utopie portant une promesse de réalisation. Ces ouvriers de la 11è heure, car avant eux, d’autres, nombreux, avaient travaillé depuis longtemps sur les mêmes terres, contre la pauvreté, contre la maladie, contre le racisme, ont obtenu leur denier et toute leur place dans la vigne du maître. La bible comme lieu d’une utopie nous offre ainsi à voir le royaume, nous le désigne, de loin certes, et pas encore achevé, mais elle tourne sans conteste les yeux de ceux qui la lisent dans la bonne direction du royaume qui vient.

-  La bible est le lieu d’une prophétie. Elle présente des situations humaines et en critique les injustices. Les prophètes qu’elle met en scène sont alors décrits comme des sentinelles, des hommes qui avertissent, s’indignent, s’insurgent quand il le faut. Dans le récit de l’évangile de Matthieu, le maître lui-même devient prophète. Il reprend ceux qui murmurent contre lui. Ceux-là « l’ont mauvaise », en effet, eux qui ont été payé de la même somme que les derniers venus. La traduction littérale serait à cet égard la suivante : « Leur œil est mauvais », et « Ils râlent. » Et voici que le maître leur assure que dans son économie, dans son souci de justice, même les derniers sont comme les premiers. Même les oubliés, les recalés, les fils prodigues, les Marie Madeleine, les exclus, les petits nouveaux, les hésitants ont leur place dans le champ, dans le projet, dans l’aventure humaine et spirituelle qui s’ouvre devant eux. Pas de privilège, ou bien, dit autrement, il se trouve qu’en Christ chacun est attendu comme il est, tel qu’il est. Notre parabole prend à son tour des accents prophétiques car elle alerte chacun sur la nature du regard que nous portons sur notre (petit ?) frère -mauvais œil, murmure et jalousie ou bien alors accueil, sourire et communion – Et la bible, en cette page, devient lieu de prophétie mettant en cause les injustices de ce monde où sont laissés de côtés, sur la route, sur le carreau, ici sur la place du village, tous ceux qui ne sont pas jugés rentables, au sens le plus exact de ce terme.

-  Enfin, la bible est le lieu d’une éthique. Non pas une éthique d’évidence car les choses sont complexes, mais une éthique intelligible parce que marquée par quelque indices lisibles que Christ lui-même nous laisse. Et ces marques sont les suivantes : Le don de soi, l’attention portée au plus petit, la lucidité des situations, la justice du royaume. Le texte de l’évangile, par cette parabole, met en récit précisément ce don de soi, cette attention, cette lucidité et cette justice nouvelle : Et la phrase clef illustrant tout cela est la réponse du maître à celui qui lui reproche son étonnante comptabilité : « Mon ami, lui dit-il, je veux donner à ce dernier autant qu’à toi ». Nous comprenons alors que le maître, disant cela, ne donne pas un denier seulement mais se donne lui-même à son ami, lui donne sa grâce, lui offre le salut autant qu’au dernier venu, et, le nommant « ami » non pas ouvrier, le tient désormais dans une proximité faite de miséricorde de pardon et de communion. Le denier offert évoque bien, en vérité, le don de soi que Christ réalise pour l’humanité, et c’est pourquoi les versets qui suivent annoncent le don à venir, la mort de Jésus, la passion… La parabole, ensuite, est tout entière tournée vers le message de l’attention à l’autre plus petit. Et elle révèle une réelle lucidité quant à sa situation de souffrance et d’attente. Elle annonce enfin la promesse de l’établissement d’une justice nouvelle que l’on peut désormais annoncer nous-mêmes à notre tour, et espérer sans cesse. Voici donc en quoi la bible est le lieu d’une éthique : elle trace des chemins possibles vers cette justice à vivre, refusant la situation présente et injuste comme immuable et définitive, et saluant de loin la promesse d’un autre possible dont la parabole se fait signe. La parabole, et avec elle tant d’autres récits de la bible, est sans aucun doute ce qu’ont voulu transmettre comme lieu d’utopie, de prophétie et d’intelligence éthique les auteurs chrétiens et après eux, les recevant et les interprétant, les Réformateurs, assurés qu’ils étaient de la centralité de ce texte, un texte devenant instance d’autorité critique de tout discours et de toute pratique politiques, économiques ou religieuses. Aussi bien, en prélude à une rentrée paroissiale comme la nôtre, en ouverture à toutes nos activités d’Eglise, mais aussi en introduction à nos engagements professionnels et associatifs, nous pouvons recevoir ce texte comme un signe faisant percevoir l’utopie de l’évangile, la prophétie d’une parole qui interroge notre monde et ses injustices à l’égard des derniers de toutes sortes, et l’intelligence d’une éthique qui nous guide vers la reconnaissance de notre prochain comme un autre soi-même, invité dans la vigne du maître, appelé à la même communion et à la même joie,

Amen