Matthieu 16, v. 24-27 : « Il ne s’agit pas de « sauver » sa vie …mais de la trouver ! »

Dimanche 31 août 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

J’aimerais porter mon attention sur ces mots de Jésus adressés aux disciples : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il porte sa croix, et qu’il me suive », et puis « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais qui perd sa vie à cause de moi, la trouvera. » Je voudrais m’arrêter en particulier sur le sens général de cet appel fameux du maître : « et qu’il me suive » [1].

Nous essayons tant bien que mal, en effet, de marcher à lui suite du Christ. Un peu comme les disciples de notre récit, qui ne comprennent pas tout ce que demande leur maître mais qui pressentent qu’il y a là, dans cet appel à le « suivre », quelque chose d’essentiel. Et que cette « suivance » [2] donnera réellement sens à leur vie. Marcher à la suite du Christ peut évidemment se décliner de mille manière dans la vie des hommes et leur histoire, et chaque chrétien, depuis les premiers temps de l’Eglise jusqu’aujourd’hui, a tenté à sa façon d’expérimenter le mieux possible cette marche, dans la fidélité et la persévérance, selon ses moyens et ses forces, et dans les circonstances si diverses des temps et des lieux. Mais j’aime à penser qu’il y a au fond deux manières générales et typiques de vivre cette marche, deux façons de « perdre sa vie pour la sauver » !

L’une est faite principalement d’ascèse ; et les mots qui qualifient cette marche, cette « suivance » résonnent durement à nos oreilles, comme un écho de la parole du Christ : « porter sa croix, se renier soi-même… » : Il s’agit du mot renoncement, du renoncement à tout ce que peut proposer la vie comme jouissances vaines et éphémères et comme possessions trompeuses et futiles. Il s’agit du mot dénigrement, dénigrement du monde à cause de ses pièges mortels, de ses tentations qui font tomber les plus solides des hommes, à cause aussi de tout ce qui tire la personne vers le bas et la défigure au lieu de l’ élever. Il s’agit du mot refus, du refus des plaisirs qui font si facilement dériver les esprits loin de l’essentiel. Il s’agit du mot évitement, l’évitement de tout engagement dans le réel de la vie et du politique, qui est traversé tout entier par l’orgueil et la violence. Il s’agit là finalement d’une forme de retrait, de sage retrait à l’image de ces retraites spirituelles de quelques jours vécues en des lieux isolés et qui ont quelque succès ici et là, et, si nous poussions le raisonnement à l’extrême, il s’agit aussi d’austérité, de pauvreté, où finalement, l’accomplissement de soi se réalise dans la solitude, dans l’isolement, dans la prière, accomplissement dont la figure ecclésiale est portée, très tôt dans l’histoire chrétienne, par le monachisme. Dans cette perspective, ce qui fonde la démarche et ce qui anime la marche à la suite du Christ, est bien cette certitude que le royaume n’est pas encore là, qu’il n’est, en tout cas, pas de ce monde. Et que dans ce « pas encore » se nourrit et se joue une attente faite d’évitement et de prise de distance prudente, en une posture religieuse de disciple qui juge et qui se tient comme en surplomb du monde.

L’autre manière de comprendre l’appel à suivre Jésus peut se trouver qualifiée par le terme d’acceptation. Car il s’agit, ici, non seulement de consentir au monde et à ses réalités, mais bien d’accepter la vie telle qu’elle est promise et offerte, et d’accepter ce monde pleinement. De l’accepter comme le seul lieu possible, comme le lieu par excellence de l’épanouissement de la vie. Il s’agit aussi de reconnaissance, reconnaissance envers la grâce merveilleuse offerte à chacun, dans un parcours humain unique et de grand prix fait de bonheur et de malheur, de joies et de détresses, mais un parcours toujours ouvert sur cette terre. Il s’agit de témoignage, d’action et d’ouverture aux autres, il s’agit d’audace, en tout cas celle qui consiste à intervenir dans les affaires de ce temps, à interpeller ceux qui gouvernent, à s’indigner devant l’injustice, à interférer dans le cours des choses et du monde. L’acceptation est ici de l’ordre de l’engagement. Dans cette perspective, ce qui fonde la démarche et qui anime la marche à la suite du Christ est cette certitude que le royaume, sans être pleinement réalisé, est pourtant déjà la au travers de quelques signes prometteurs et visibles. Et dans ce « déjà là » se nourrit et se déploie la possibilité d’un faire et d’un témoignage qui se risquent dans le monde, avec le risque réel et conscient de se perdre.

Il est clair que ces deux manières, ces deux types de vivre la « suivance » du Christ sont ici décrits en termes très généraux, et il faudrait sans doute, à cet égard, affiner le discours, et montrer les nuances, les possibles complémentarités. Il est clair aussi que ces deux types de « suivance » recouvrent mille façons d’être disciple. Et peut-être même que dans une vie de disciple il arrive qu’on passe d’un type de démarche à un autre… Toujours est-il que le choix de l’ascèse ou du renoncement comme celui de l’acceptation et du témoignage dans le monde, ont à recevoir encore des mots de Jésus une interpellation prompte et vive, et c’est ici que je voudrais en arriver pour finir :

Si, en effet, l’ascèse et le renoncement sont compris comme une obéissance aux propos du Christ qui demande de « prendre sa croix, de se renier, et de perdre sa vie pour la sauver », dans le sens où serait délivrée dans ces quelques mots une recette, certes bien amère, pour acquérir le salut, s’il s’agit d’accomplir ainsi quelques gestes qui coûtent, s’il s’agit de se conformer à un certain nombre de règles, de convictions et de pratiques contraignantes dans l’idée d’une récompense acquise, enfin, dans l’au-delà, alors cette ascèse et ce renoncement demeurent dans le registre de la Loi et des œuvres qui justifient et ne sont ni évangéliques ni inscrites dans la « suivance » authentique du Christ.

De même, l’engagement et le témoignage dans le monde, s’ils sont compris par ceux qui les vivent comme des risques à encourir, certes, mais en vue d’une reconnaissance, d’une gratification, en vue de l’obtention de quelque décoration ou de quelque brevet de fidélité à recevoir ici et maintenant, dans un déjà là du salut, ne relèvent l’un et l’autre que des œuvres de la Loi et de l’orgueil humain, et non du témoignage chrétien au sens humble, gratuit et discret qu’exprime le terme si riche de martyre.

C’est que la phrase de Jésus est étonnante, et elle nous mène vers un chemin de foi : « Porter sa croix » ne serait-ce pas, comme il l’a fait lui-même, assumer notre vie, toute la vie, et jusqu’au bout, comme étant guidée par la volonté du Père, non par la nôtre ? « Se renier soi-même », ne serait-ce pas changer d’opinion, ne serait-ce pas orienter sa vie « autrement » que ce que nous ferions sans lui ? Enfin, et surtout « perdre sa vie » non pour la sauver, mais « pour la trouver » [3] : Ne serait-ce pas là l’essentiel du propos ? Ne s’agirait-il pas, en effet, de comprendre le salut comme découverte, comme trouvaille soudaine, comme événement inattendu à vivre, précisément, et non pas comme un objet à acquérir, comme un état supérieur à obtenir, comme un bien à posséder, comme une œuvre méritoire à accomplir, comme une récompense à recevoir en échange d’un certain comportement ?

Découvrir la vie, trouver la vie, trouver notre propre vie, tel est le chemin sur lequel il nous emmène, tel est le chemin où il nous précède, lui, le premier « trouveur », le premier découvreur de cette vie nouvelle -le premier né de cette nouvelle vie-.

Par conséquent, pour « trouver » la vie, comme il l’énonce, à nous de le suivre, mais alors librement et sans contrainte et avec les yeux de la foi, à nous de discerner qui il est, à nous de « voir » en lui « le Fils de l’homme venir comme un roi » [4] … »déjà là mais pas encore pleinement », « pas encore mais déjà là, pleinement ». Cette vision là est possible, offerte, c’est celle de notre vie, trouvée en Christ,

Amen


[1] Le verbe grec a donné le terme français « acolyte »

[2] Le mot dans son sens actif n’existe pas dans notre langue, seulement en allemand : « Nachfolge ».

[3] Trouver est traduit par le verbe euriscw

[4] Il s’agit du dernier verset du texte du jour : Mt 16, 28