Luc 15, v. 11-32 : « La parabole du Père prodigue » – Baptêmes et confirmations

Dimanche 25 mai 2008 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Je m’adresse ce matin à ceux qui ont demandé le baptême ou la confirmation, c’est-à-dire à ceux qui ont osé faire un pas, qui sont sortis du rang et qui ont répondu lorsque le Seigneur appelait.

Je m’adresse en outre à ceux qui sont baptisés depuis longtemps déjà et qui ont été confirmés.

Et puis je m’adresse à ceux qui entendent cette histoire pour la première fois de leur vie et qui se demandent vraiment du fond du cœur qui est ce père aux largesses infinies, accueillant le fils rebelle, l’insupportable enfant, celui qui est parti et qui a tout gâché, qui a dilapidé sa part et qui revient sans gloire et sans aucun mérite.

Je m’adresse à eux pour leur affirmer que la parabole du fils prodigue est, avant tout et quoiqu’on en dise, la parabole du père prodigue, c’est-à-dire d’un père qui ne compte pas son amour pour ses enfants et qui les attend et les espère inlassablement, qui les aimes quoi qu’ils aient fait : tout autant le plus jeune, insolent lorsqu’il entreprend de devancer le moment du partage et tout penaud -pénitent- lors du retour, que l’aîné qui reste à demeure, qui travaille et qui s’enferme dans ses discours et ses attitudes de jalousie et de mépris révélant un fraternité tellement réaliste et crédible.

Ce père aime ses fils quoi qu’ils aient fait, quels qu’ils soient et comme ils sont.

Et il court au devant de l’un qu’il croyait mort ou perdu à jamais, tout autant qu’il il veut encore inviter l’autre, qui se scandalise, à une fête de retrouvailles, cette fête qui aura lieu mais sans être complète puisque l’aîné, par son refus d’y participer, s’en exclura lui-même.

Au fond, cette parabole nous dit un père, je veux dire nous parle d’un Dieu qui aime et qui ne juge pas, et de deux fils -c’est-à-dire de nous- qui s’imaginent bien à tort qu’il est un Dieu juge, sévère et peut-être même dangereux.

Voici donc la bonne nouvelle de l’évangile qui retourne nos idées à son sujet : voici ce que dit le texte, notre référent biblique, sur celui qui nous rassemble : il ne nous juge pas. Au contraire, il nous aime tels que nous sommes, alors que nos esprits fâcheux et tortueux construisent et transmettent de lui un image incroyable de noirceur et de mauvais penchants, et alors que de nos rangs mêmes, parfois, j’entends dire qu’il serait dieu méchant, pervers ou pire indifférent…

Ecoutez encore ce qu’énonce le récit : « un père avait deux fils ». Or c’est à lui qu’il arrive une bien triste histoire : Il perd, en effet, le cadet qui veut s’éloigner. Il ne lui dit rien ni ne le brime ni ne l’empêche, et il le laisse libre. Et de cette liberté, malheureusement, ce fils fait sa réelle perte : il part, selon la belle expression de Saint Augustin « dans le pays de l’oubli », le pays de l’oubli de Dieu. Il oublie Dieu et oublie de ce fait qui il était lui-même. Il croit exercer sa liberté et il s’aliène et se perd. Il pensait qu’en se tenant loin du père, enfin seul, en fin grand, autonome, il allait se réaliser et réaliser sa vie. Et voici qu’il lui faudra tout un détour de sagesse et d’épreuve, d’épreuve et de sagesse, pour comprendre enfin que c’est dans la maison du père, c’est-à-dire dans un relation retrouvée de confiance et non plus de crainte, dans une relation en fin réconciliée et non plus méfiée, qu’il trouvera sa paix et sa véritable identité de fils.

Voici donc que tout se passe pour lui comme s’il fallait connaître Dieu tel qu’il est, à savoir comme un père aimant et pardonnant, pour qu’enfin il se connaisse lui-même et se réconcilie.

N’est-ce pas Jean Calvin, chers catéchumènes, chers membres de notre Eglise, qui avait écrit précisément cette phrase extraordinaire que je vous laisse méditer, ouvrant son livre majeur, l’Institution de la religion chrétienne, adressé au roi de France et rédigé à l’âge de 27 ans… : « Toute la somme ou presque de notre sagesse est située en deux partie : c’est qu’en connaissant Dieu, chacun de nous se connaisse… » Se connaître donc, comme le disait le jeune Réformateur, mais pas n’importe comment ! Se connaître soi-même à travers ses failles et ses faiblesses, ses blessures secrètes mais aussi et surtout à travers ses aveuglements sur Dieu. Et reconnaître en particulier que nous attendons de lui pour vivre humainement, enfin, pardon, réconciliation, guérison et joie profonde, et finalement paix avec nous-mêmes. Reconnaître que nous ne sommes pas seuls ou abandonnés, et qu’il nous attend, les bras ouverts. Cette sagesse là, qui est certitude d’un salut, est véritablement celle du fils qui après s’être éloigné, est rentré en lui-même, et qui a fait ce travail de réflexion, de retour sur soi, de retour en soi. Comme si, partant loin du père, loin de Dieu, il était aussi parti loin de lui-même comme l’écrit finement Saint Ambroise, et s’était rendu compte alors qu’il lui fallait maintenant se retrouver, se restaurer, se reconstruire et pour cela, se laisser humblement et simplement accueillir et retrouver par le père.

Mais le père de la parabole va devoir perdre encore l’autre fils, l’aîné qu’il croyait pourtant près de lui. En réalité, il était là mais comme absent, parce que méfiant. Il avait tant de griefs inexprimés qui s’expriment soudain à l’occasion du retour du cadet… : « Je t’ai obéi, clame t’il, j’ai été un bon fils, j’ai bien travaillé, j’ai accompli tout ce qu’il fallait, j’ai rangé ma chambre, j’ai fait mes devoirs, j’ai réussi mes partiels, j’ai même fondé une famille bien sous tout rapport, j’exerce désormais un métier honorable…et sans m’en rendre compte peut-être, et c’est vraiment là mon tort, je me suis défini devant toi comme devant quelqu’un dont je pensais qu’il allait me juger, me jauger, m’évaluer sans cesse, et je n’ai rien compris à ton sujet. J’étais inquiet, avec ce sentiment terrible d’être en permanence en probation…Je n’ai pas saisi l’occasion de te dire une seule fois que je t’aimais, parce que je ne croyais même pas que tu étais capable, toi, de m’aimer… »

Le fils aîné s’est effectivement construit une image de Dieu fallacieuse et inquiétante, et même menaçante. Et tout ressort soudainement : sa jalousie vis-à-vis du frère de même que son ressentiment vis-à-vis du père. Il y a tant de fils aînés parmi nous ! Et la famille a donc éclaté. Il est peu probable qu’une cohabitation, dès lors, soit possible à nouveau, comme avant. Cette parabole, chers catéchumènes, chers membres de l’Eglise, est la parabole d’un père aimant qui perd ses deux fils. Mais elle est l’histoire d’un père qui ne désespèrera pas : il a retrouvé le prodigue, il fera tout, à partir de ce jour, pour retrouver l’aîné.

Dans votre parcours, quel qu’il soit, n’oubliez jamais cela.

Que vous soyez un jour, saisissant une occasion, amenés à partir, à découvrir le pays séduisant et difficile à vivre de « l’oubli de Dieu », que vous fassiez votre fils prodigue pendant quelques temps, pendant longtemps, sachez que votre plus grande sagesse sera de rentrer en vous-mêmes, de vous retrouver, de rentrer en vous-mêmes, en prenant la question du sens de votre vie au sérieux, sans vous laisser balader ni tromper par quiconque, en vous référant avec discernement aux textes qui portent la trace de celui qui vous aime, qui vous attend et qui vous oriente.

Ou bien que vous soyez un jour l’aîné, plein de ressentiment et la mémoire encombrée de comptes imaginaires à régler violemment avec vos frères ou avec Dieu, leur reprochant ici leur manque de reconnaissance, ou là leur dureté de cœur et leur égoïsme, alors que vous n’aviez qu’un mot à dire que vous n’avez pas dit : « je t’aime » et « c’est avec joie que je suis près de toi, dans ta maison, à ton service… », oui, que vous soyez l’aîné, sachez que Dieu le père vous attend et vous invite à la fête, sachez que votre place restera toujours marquée.

Exactement comme tout à l’heure, lors de la célébration de la cène, autour de la table, quand nous accomplirons ensemble ce signe partagé et commun, ce geste bien imparfait et bien incomplet d’une fête à venir, où toute l’humanité sera réconciliée, nous attesterons qu’il vous attend et qu’il vous accueille !

C’est donc qu’au-delà de cette parabole, au-delà de ce petit récit familial et dramatique, le message est profond, et même plus profond qu’on ne le dit parfois : Désormais, devant nos yeux, l’horizon avec Dieu est celui d’une fête, d’une joie, d’une retrouvaille, d’une vraie réconciliation. Ne tardez plus, alors, catéchumènes et vous tous réunis ici, fils et filles d’un même père :

Vivez réconciliés, et où que vous vous trouviez, dans votre vie, faites œuvre de réconciliation. Ne vous laissez pas impressionner par les frontières, réelles ou supposées, qui séparent les hommes. Et apprenez à débusquer les constructions imaginaires qui nous divisent et nous éloignent de Dieu. Et par conséquent, à l’image de Jésus-Christ notre frère, qui a ouvert ce chemin de réconciliation avec nous -mêmes et avec celui qui nous espère, aimez votre prochain comme vous-mêmes…

Amen