Jean 10, v. 1-10 : « Le Bon Berger »

Dimanche 13 avril 2008 – par Serge Gligoric

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Jésus, avant l’Ascension, a partagé son temps avec les disciples. Il est vu dans Jean comme le berger qui est au devant de sa troupe de moutons. Il s’agit d’un symbole pour les membres de l’Eglise qui, au lieu de rester dans son bercail, sont guidés en dehors de l’enclos pour rayonner leur message à tout le monde. Pourtant, un autre thème tout aussi important se dessine. Il s’agit de l’amour ou, autrement dit, d’agapè et sa relation avec l’autorité et le pouvoir. Agapè est dit dans un sens où l’on exprime cette affection fraternelle qui partage, qui aide, qui soulage, mais qui ne blesse pas et qui n’inspire pas l’intolérance envers les autres. L’Evangile selon Jean invoque le message que Jésus est le Christ, le Messie selon la tradition hébraïque, le bon berger qui est venu nous sauver. Comme nous avons constaté dans les autres lectures bibliques, Pierre a appelé tout le monde, Juifs et non Juifs, à se convertir et à se changer radicalement. Il a parlé de la culpabilité envers Jésus à travers deux idées : tout d’abord parce qu’il n’a pas été reconnu et, deuxièmement, parce qu’il a été crucifié. La réponse de Pierre est de se baptiser et de transformer sa vie d’une manière décisive. On voit d’ailleurs dans le texte qui suit sa déclaration que la première communauté chrétienne était organisée selon les principes du partage et de la mise en commun de tout (Actes 2.42-47).

Le mur qui sépare les moutons peut être utilisé comme symbole des murs d’une ville qui séparent les citoyens d’un pays des autres qui ne sont pas forcement des citoyens et qui peuvent même être considérés, surtout à l’époque, comme des barbares. Marcher en dehors de l’enclos a un double sens : le fait de confronter les inconnus avec un message d’espérance et d’amour, mais aussi de franchir finalement ce mur de division qui guette tout rapprochement entre les peuples. L’amour porte ici le sens de couper contre les attentes sociales, de franchir le mur de l’indifférence et de haine pour investir le monde tout entier par une autre façon de vivre.

Au début, quand les communautés chrétiennes étaient en train de se former, l’image artistique de Jésus était celle d’un jeune homme sans barbe qui portait un mouton égaré sur ses épaules. Cette image parlait de la proximité de Jésus avec ses disciples et de l’amour fraternel entre eux. Plusieurs siècles plus tard, au sixième notamment, on peut constater à Ravenne une mosaïque de Jésus au milieu d’un champ avec de nombreux moutons autour de lui. Cette fois-ci, il porte la barbe et est vêtu d’un costume riche, réservé à l’aristocratie et même à la royauté. Sa main va vers le premier mouton avec un air d’une indifférence totale. Ces exemples sont donnés pour vous décrire l’étonnant changement dans la représentation de Jésus par rapport à ses disciples. D’un bon berger qui évoque la proximité au roi distant et intouchable.

La marque du temps, qui a débattu le dogme de la trinité et a vu plus tard la venue du code de Justinien, a incorporé la notion de Dieu, provenant d’Aristote, comme « moteur immobile ». « Le code et la théologie de Justinien sont deux oeuvres exprimant un seul et même mouvement de l’esprit humain. La brève lueur d’humilité venue de Galilée traverse les siècles, vacillante et incertaine. Dans la formulation officielle de la religion, elle se réduit à l’insignifiante accusation adressée aux Juifs de s’être attachés à une fausse conception de leur Messie. Mais l’idolâtrie plus profonde, consistant à façonner Dieu à l’image des chefs d’empire égyptiens, perses et romains demeure : l’Eglise attribue à Dieu ce qui appartient exclusivement à César. [1] »

Malgré la richesse de la pensée grecque, cette interprétation aristotelienne, mais aussi néo-platonique, fut comme le voleur qui n’entre pas par la porte, mais par un autre côté. Suivi par de nombreux pères de l’Eglise, incluant Augustin, elle a égaré des chrétiens en utilisant les mêmes mots, les mêmes types de phrases, mais avec un autre message que celui de l’Evangile. La simplicité d’un amour envers son prochain, sans violence ni envie, a été transformée dans un amour plus spirituel que terrestre, plus théorique que réel où tout pouvait être justifié si nécessaire. D’un amour sans frontière, sans distinction était substitué un amour hiérarchisé, avec des degrés où le spirituel, bien entendu, avait la première place. Ce n’était pas seulement l’amour qui subissait ces changements, mais la vie sexuelle elle-même où la virginité était supérieure au mariage.

Cette conception de la hiérarchie a déjà été établie dans les paroisses dès la fin du premier siècle, l’exemple étant les épîtres à Timothée, qui témoignent, certes, de l’adaptation social du christianisme, mais aussi de la perte, dans ce compromis, du message de l’Evangile. Quelle similarité entre le système où tout était mis en commun, comme le livre des Actes l’indique, et celui d’évêques ? Quelle association y a-t-il entre aimez vos ennemis et la guerre justifiée d’Augustin ? D’un berger qui s’occupe de ses moutons à un être froid qui ne les touche même pas, ce n’est pas seulement l’image de Jésus qui a traversé une révolution. Dieu lui-même était vu à l’instar des empereurs, une éternelle puissance qui ne change pas, mais reste immobile dans les cieux. Ainsi est dit, « Jésus leur tint ce discours figuré, mais eux ne surent pas ce qu’il leur disait. »

Au contraire, comme Bonhoeffer a expliqué, « Dieu se laisse déloger du monde et clouer sur la croix. Dieu est impuissant et faible dans le monde, et ainsi seulement il est avec nous et nous aide. Le Christ ne nous aide pas par sa toute-puissance, mais par sa faiblesse et ses souffrances. La Bible le renvoie à la souffrance et la faiblesse de Dieu ; seul le Dieu souffrant peut aider. Dans ce sens on peut dire que l’évolution du monde vers l’âge adulte, faisant table rase d’une fausse image de Dieu, libère le regard de l’homme pour le diriger vers le Dieu de la Bible qui acquiert sa puissance et sa place dans le monde par son impuissance. [2] »

C’est dans l’origine galiléenne du christianisme qu’on trouve une autre suggestion qui ne met pas en avant le César souverain, le moraliste impitoyable ou le moteur immobile. Elle insiste, au contraire, sur les éléments de tendresse du monde qui lentement et en silence opèrent par amour ; et elle trouve sa raison d’être dans l’immédiateté présente d’un royaume qui n’est pas de ce monde. L’amour ne régente pas, il n’est pas immobile et, de surcroît, il a tendance à oublier la morale. Il ne se préoccupe pas de l’avenir, car il trouve sa récompense dans le présent immédiat. [3]

Amen.


[1] Op. cit., p. 526-528 (traduction modifiée) ; p. 342-343 dans l’édition américaine établie par D. R. Griffin et D. W. Sherburne d’un œuvre écrit par Alfred North Whitehead, Process and Reality. An Essay in Cosmology, New York, The Free Press, 1978.

[2] Dietrich Bonhoeffer, Résistance et soumission, trad. de l’allemand par Lore Jeanneret, Eberhard Bethge, éd., Genève, Labor et Fides, 1973, p. 367.

[3] Whitehead, p. 526-528 (traduction modifiée) ; p. 342-343