Matthieu 21, v. 1-11 : « La foi atteste de la présence du Christ dans nos vies, irréductiblement »

Dimanche 16 mars 2008 (Rameaux) – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Tous les évangiles racontent l’entrée de Jésus à Jérusalem.

Mais cet épisode est à la fois joyeux et tragique.

Joyeux car il y a là une entrée triomphale du Messie dans sa ville, avec pour monture singulière un âne, un animal paisible, selon ce qu’annonçait précisément Zacharie le prophète, non pas un cheval tirant un char de guerre.

Cette messianité pacifique et annonciatrice de réconciliation réjouit tout le peuple. L’acclamation de la foule et les gestes qui l’accompagnent pour faciliter la marche du roi qui arrive – on dispose en effet des vêtements, des rameaux, des palmes dans les rues comme pour dérouler un tapis en son honneur – signifient l’immense communion entre le peuple et son chef [1]. Tous attendent le miracle de la délivrance !

Mais déjà, après les cris de joie lancés dans les rues :« Hosanna pour le fils de David ! », voici que l’on s’interroge sur son identité.

Et l’on alors est amené à dire, de proche en proche , qu’il ne s’agit en fait que d’un prophète, le prophète Jésus ; qui plus est un prophète venant d’un bourgade inconnue, Nazareth, en Galilée…

De Messie à roi, fils de David, puis de fils de David à prophète, bientôt la foule déçue, et manipulée demandera la mort de celui qu’elle désignera finalement comme « blasphémateur » ! Les Rameaux sont donc une fête tragique comme souvent les fêtes excessives.

Le malentendu durera tout au long de la semaine sainte, jusqu’au reniement, jusqu’à l’arrestation et l’exécution, hors de la ville, au Golgotha.

Mais ce malentendu n’est-il pas le fait même de Jésus qui prend le risque d’une entrée triomphale ?

N’est-ce pas lui qui décide d’effectuer ce geste prophétique, n’est-ce pas lui qui assume l’annonce de la venue du Messie en sa propre personne ? Oui, c’est effectivement lui qui assume l’annonce anticipée de la mort de ce Messie, mort incompréhensible pour les foules.

Et déjà les rumeurs et les cris de colère s’entendent dans la ville : scandale ! Incohérence ! Contradiction ! Le Messie est vainqueur, il ne peut pas mourir ! Et le Seigneur tout-puissant ne peut laisser faire une chose pareille ! Car, s’il existe, comment peut-il accepter la mort de celui-là même qu’il envoie pour sauver le monde !

Frères et sœurs, la fête de Rameaux commémore bien l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Elle est aussi très exactement la fête qui célèbre l’entrée dans nos vies, dans le plus secret de nos vies, de ce Messie paradoxal, tout-puissant et en même temps sans aucun pouvoir. Son royaume n’est pas de ce monde, en effet, car c’est avec les yeux de la foi seulement que nous pourrons discerner et voir ce qu’il nous révèle en vérité. C’est avec le regard de la foi qu’il nous faudra comprendre et accepter ce qu’est notre finitude, le tragique de la mort lorsqu’elle nous guette, l’abjection de la souffrance quand elle nous étreint, et l’horreur de la méchanceté des hommes. Et c’est avec les yeux de la foi qu’il nous faudra saisir sa présence, là où précisément tout le monde dit autour de nous qu’il n’est pas là, qu’il est absent, qu’il a abandonné ses enfants à leur malheur, et déserté le monde.

Son royaume n’est pas de ce monde. Mais il s’y trouve cependant mystérieusement présent. Telle est notre certitude.

Et celui dont l’évangile nous raconte qu’il entre à Jérusalem, c’est-à-dire en chacune de nos vies, signe sa présence au plus secret de nos vies.

Certains pourront croire alors, un peu naïvement, que puisqu’il est déclaré « roi », il peut sans aucun doute délivrer et guérir [2] encore, comme un roi en son royaume !

Ceux-là courent cependant au devant de belles désillusions, ayant de sa présence et de son pouvoir une compréhension toute matérialiste, et de la foi une vision utilitariste.

D’autres, au contraire, diront, sceptiques, qu’il n’y a là qu’un prophète. Et ils ne voudront courir aucun risque, restant prudents et n’engageant pas leur foi, demeurant sur une position d’attente [3]. Mais nous, humblement, nous attesterons aujourd’hui même que cette présence est bien celle d’un Messie, mais un Messie inattendu, discret, pacifique, et tout-puissant dans sa faiblesse même, car manifestant son amour pour nous : sans jamais se prévaloir d’une quelconque force triomphale, d’une quelconque force miraculeuse qui en impose, qui sidère les témoins, qui fascine, qui aliène, pour tout dire.

Ce Messie inattendu laisse en revanche, à nos yeux -les yeux de la foi- la liberté de croire, de discerner, et de reconnaître qui il est.

Quelques versets avant notre texte, Jésus ouvre les yeux de deux hommes qui vont décider de le suivre et de devenir ses disciples.

Et juste après notre récit, il entre dans le temple de Jérusalem, renverse les tables des changeurs. Ces gestes prophétiques -ouvrir les yeux des aveugles et redire ce pour quoi est fait le temple, à savoir la prière et l’action de grâces – ces gestes ont ici pour but de redire l’essentiel de la fête des Rameaux que je vous laisse en forme d’impératifs :

Ouvrez les yeux !

Ouvrez les yeux de la foi, acclamez votre roi et priez le Seigneur, en toute circonstance !

Car il est entré dans votre vie.

Il est entré dans votre vie y compris là où votre foi se trouve mise en question, y compris là où la royauté du Christ semble mise en doute, et y compris là où votre prière même semble vaine, inopérante, sans efficace aucune, là où précisément il n’y a ni miracle, ni guérison ni triomphe : il est là, présent, mystérieusement vivant, maître de votre vie,

Amen


[1] « Acclamons-le, non pas avec des branches d’olivier mais en nous honorant mutuellement dans la charité. Etendons à ses pieds, comme des vêtements, les désirs de nos cœurs, afin qu’il porte vers nous ses pas et fasse en nous sa demeure. » Sermon pour les rameaux, André de Crète, (660-740).

[2] Certains courants chrétiens comme les courants évangéliques mettent en valeur cette idée d’un Christ qui délivre et guérit, encore aujourd’hui, et encouragent la pratique de délivrance et de guérison.

[3] Beaucoup hésitent, à cet égard, à confesser leur foi, et se tiennent à distance, sympathisants ( ?) mais non-croyants.

Jean 11, v.1-45 : « La victoire sur la mort ! »

Dimanche 9 mars 2008 – par Serge Gligoric

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Nous sommes à une semaine des Rameaux. La Pâque est presque là. Il est donc approprié que nous parlions de la résurrection de Lazare, cette victoire de la vie sur la mort. Ezéchiel nous offre une image de ce Dieu puissant prêt à utiliser son souffle pour ranimer les corps sortant de leurs tombes. Une autre puissance, cette fois manifestée dans le récit de l’Evangile selon Jean, où Jésus réveille Lazare d’entre les morts, est le dernier des sept signes qui témoigne que Jésus est vraiment le Christ, le Seigneur qui est venu nous aimer et nous sauver. Justement, lorsqu’un épisode lui paraît signifiant, l’évangéliste l’exploite pour sa catéchèse, comme un tableau vivant, comme une leçon doctrinale. Cette dramatisation qui est au service d’un enseignement offre ici une culmination qui décrit Jésus comme la lumière de ce monde, donnée par Dieu pour que nous ne nous perdions pas dans les ténèbres.

Si l’on cherche en effet quelle résonance ce récit pouvait évoquer dans la communauté chrétienne, il faut se rappeler les questions aiguës qu’avait posées la mort des premiers chrétiens à ceux qui les aimaient (1 Th 4.13-14). Sans doute aussi dans la communauté johannique, confrontée à la gnose, circulaient des courants d’idées qui, méprisant le corps et la matière, niaient la résurrection des morts – comme autrefois à Corinthe (cf. 1 Co 15.12). Face à la détresse de familles en deuil, le récit évangélique allait montrer deux sœurs qui perdaient leur frère (et en lui leur appui). La désolation des sœurs et leur demi-reproche (un reproche qui supposait cependant la foi) : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort » (Jn 11.21, 32), ce cri si naturel (« Seigneur, où étais-tu ? Pourquoi n’as-tu rien fait ? ») pouvait être celui de bien des chrétiens. Mais dans la foi des deux sœurs, les chrétiens trouvaient un modèle. Ils confessaient, eux aussi, que Jésus est la résurrection.

Gloire de Dieu et gloire du Fils sont équivalentes. Or en quoi consiste cette « gloire » ? C’est que les disciples « croient ». Jésus dira : « Je me réjouis de n’avoir pas été là, afin que vous croyiez » (Jn 11.15) ; dans sa prière au tombeau, il englobera la foule entière dans le même désir : « Père, je te rends grâce de ce que tu m’as entendu. Quant à moi, je savais que tu m’entends toujours, mais j’ai parlé à cause de la foule qui se tient ici, pour qu’ils croient que c’est toi qui m’as envoyé » (Jn 11.42). Ainsi Jésus donne dès le début le sens de l’épisode et l’oriente vers le Signe qui sera posé. La gloire de Dieu, c’est que les hommes croient que Jésus est l’Envoyé du Père : dans ce « croire » ils trouvent la vie et la délivrance.

Lazare est dans la tombe depuis déjà quatre jours. Ces quatre jours sont importants. On les explique par la croyance, attestée chez des rabbins de la fin du second siècle, que l’âme (principe de vie qui anime le corps) tourne trois jours autour du cadavre, le temps qu’elle le reconnaisse. Mais lorsque le visage se décompose, alors elle quitte pour toujours les alentours de la tombe. Marthe dit : « Seigneur, il sent déjà : c’est le quatrième jour ! » (Jn 11.39), parole qui confirme le lien entre la décomposition et le quatrième jour. Lazare aura connu, comme tous les morts, la pourriture de la tombe ; cela est essentiel pour signifier la puissance de résurrection de Jésus. Ici, il ne s’agit pas seulement de croire – comme beaucoup de juifs – à la résurrection des justes au dernier jour. C’est Jésus lui-même qui est dès maintenant la résurrection et la vie. « C’est moi qui suis la résurrection et la vie. Celui qui met sa foi en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et met sa foi en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (Jn 11.25-26). La question posée à Marthe l’est à tous les chrétiens. Croient-ils que dès maintenant ils ont la Vie en adhérant à Jésus ? Par la bouche de Marthe, la communauté confesse sa foi : « Oui, Seigneur, moi, je suis convaincue que c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde » (Jn 11.27). A cet acte de foi, Jésus répondra par un signe visible aux yeux de la chair, un signe « dans la chair », qu’il est Résurrection et Vie. Ni la mort, ni la corruption du tombeau ne peuvent entamer cette certitude. Dans le Christ, le mort est un vivant.

L’esprit de Jésus s’emporta, il frémit (embrimaomai), devant quelques-uns parmi les juifs qui disaient : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas aussi faire en sorte que cet homme ne meure pas ? ». L’indignation de Jésus est ici interprétée de deux façons : indignation contre l’incrédulité de ceux qui se lamentent et désespèrent et indignation contre la condition humaine soumise à Satan et à la mort. Une explication n’exclut pas l’autre, elles peuvent être en continuité. Mais Jésus s’indigne-t-il contre Marie et les juifs qui l’accompagnent ? A travers ces manifestations de désespoir et au-delà d’elles, Jésus voit la condition humaine d’aveuglement et de désespérance, la cécité qui empêche de croire qu’il y a un Sauveur, cécité qui vient du mystère des ténèbres qui entourent l’homme, ténèbres qui le tiennent asservi et qui s’apparentent au mal et à la mort. Jésus est le contestataire du Mal fondamental.

« Il se trouble » (tarattein) va dans le même sens. Jésus se trouble en esprit à la pensée de celui qui le trahit, Judas qui a formé le projet de le livrer à l’instigation de Satan… C’est toujours le même mystère du Mal dont Jésus discerne ici l’emprise et dont la manifestation visible est l’empire de la mort. Jésus pleure en marchant vers la tombe de Lazare ; il pleure devant cette mort qui le touche en sa chair. Il ne se lamente pas, mais la mort de Lazare exprime pour lui toute la détresse humaine. Jésus se rend donc au tombeau pour affronter et vaincre la Mort.

En criant d’une voix forte, « Lazare, sors ! », Jésus préfigure la résurrection des derniers jours, mais il donne aussi le signe que, en lui, cette résurrection est déjà là. Lazare est apparu « ligoté » par ses bandelettes. Ses liens figurent les liens de la mort dont il est si souvent question dans la Bible (cf. Ps 18.6 ; 116.3 ; Jonas 2.6-7). Jésus a brisé les entraves de la mort.

Lazare est vivant. Jésus va mourir. Cependant, la mention du ressuscité oriente aussi vers la résurrection de Jésus. Lazare portait avec lui dans sa tombe, l’odeur de la mort qui avait triomphé de lui. Au contraire, dans la scène de l’onction de Béthanie, qui est, dans sa version johannique, colorée toute entière de la présence du ressuscité Lazare (Jn 12.1-8 ; cf. Mt 26.6- 13 et Mc 14.3-9), c’est Marie qui prend « une livre d’un parfum de nard pur de grand prix » (Jn 12.3) et le verse sur les pieds de Jésus. La maison est alors remplie de sa merveilleuse odeur, qui est interprétée par lui comme préludant à son ensevelissement. Autrement dit, le corps de Jésus échappera à l’empire de la mort, à la corruption du tombeau (cf. Ac 2.24, 27, 31).

Lazare avait été ligoté par la mort. Jésus se laissera ligoter par les hommes (Jn 18.12, 24) mais il se libérera lui-même des liens de la mort : les bandes et le suaire du visage ont été calmement rangés dans sa tombe vide (Jn 20.5-7). Lazare est une figure. La réalité sera donnée en Jésus qui pour toujours a vaincu la Mort, lui qui ne reviendra pas à une vie mortelle mais sera glorifié dans l’Esprit. « Et si l’Esprit de celui qui a réveillé Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a réveillé le Christ d’entre les morts fera aussi vivre vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8.11).

Amen.