Luc 18, 9-14 : « Une parabole pour dire l’Eglise, non pas propriétaire mais témoin du salut. »

Dimanche 28 octobre 2007 (dimanche de la Réformation) – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Le dimanche de la Réformation est le jour mémoire d’un geste de Martin Luther mettant en cause la pratique de l’indulgence dans l’Eglise. Ce geste est un des éléments clef de la Réforme. Il met en cause la pratique de l’indulgence et la théologie qui la fonde, il remet à jour une autre version du christianisme et propose une compréhension de l’Eglise qui avait été largement occultée jusqu’alors. Cette compréhension rétablit et réforme la mission de l’Eglise comme étant avant tout témoin du salut, et non pas gérante ou comptable d’un patrimoine spirituel dont elle aurait l’usage. L’Eglise, comprise dès lors comme témoin, se trouve elle-même bénéficiaire du salut, non pas détentrice et distributrice de grâces dont elle s’arrogerait le droit de disposer à sa guise. La Réforme est ce mouvement, ce geste qui recadre la mission de l’Eglise qui s’était positionnée progressivement en un lieu que le message même de l’Evangile n’autorisait pas : comme en surplomb des hommes et des fidèles, au dessus d’eux, se définissant elle-même comme nécessaire interface, et, à ses yeux, seule habilitée pour cela, considérant sa fonction comme exclusive de toute autre Eglise. La pratique des indulgences [1] avait, certes, déjà fait l’objet de critiques de la part du moine augustin avant 1517, notamment lorsqu’il avait remplacé le curé de Wittenberg. Mais le geste du 31 octobre de cette année et la diffusion des 95 thèses, de même que la lettre envoyée à l’archevêque Albert de Mayence, contribueront à ouvrir un immense débat théologique dans toute l’Europe.  [2]

Aujourd’hui, le Catéchisme romain ne renie pas cette pratique mise en œuvre au Moyen-âge, pratique dont l’assise non seulement biblique mais aussi théologique apparaît évidemment plus que fragile, et que les mots qui suivent tentent d’exposer :

1475 « Dans la communion des saints  » il existe donc entre les fidèles – ceux qui sont en possession de la patrie céleste, ceux qui ont été admis à expier au purgatoire ou ceux qui sont encore en pèlerinage sur la terre – un constant lien d’amour et un abondant échange de tous biens  » (ibid.). Dans cet échange admirable, la sainteté de l’un profite aux autres, bien au-delà du dommage que le péché de l’un a pu causer aux autres. Ainsi, le recours à la communion des saints permet au pécheur contrit d’être plus tôt et plus efficacement purifié des peines du péché. »

1476 « Ces biens spirituels de la communion des saints, nous les appelons aussi le trésor de l’Église,  » qui n’est pas une somme de biens, ainsi qu’il en est des richesses matérielles accumulées au cours des siècles, mais qui est le prix infini et inépuisable qu’ont auprès de Dieu les expiations et les mérites du Christ Notre Seigneur, offerts pour que l’humanité soit libérée du péché et parvienne à la communion avec le Père. C’est dans le Christ, notre Rédempteur, que se trouvent en abondance les satisfactions et les mérites de sa rédemption (cf. He 7, 23-25 ; 9, 11-28) « . »

1477 « Appartiennent également à ce trésor le prix vraiment immense, incommensurable et toujours nouveau qu’ont auprès de Dieu les prières et les bonnes œuvres de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints qui se sont sanctifiés par la grâce du Christ, en marchant sur ses traces, et ont accompli une œuvre agréable au Père, de sorte qu’en travaillant à leur propre salut, ils ont coopéré également au salut de leurs frères dans l’unité du Corps mystique  » (Paul VI, const. ap.  » Indulgentiarum doctrina  » 5). »

1478 « L’indulgence s’obtient par l’Église qui, en vertu du pouvoir de lier et de délier qui lui a été accordé par le Christ Jésus, intervient en faveur d’un chrétien et lui ouvre le trésor des mérites du Christ et des saints pour obtenir du Père des miséricordes la remise des peines temporelles dues pour ses péchés. C’est ainsi que l’Église ne veut pas seulement venir en aide à ce chrétien, mais aussi l’inciter à des œuvres de piété, de pénitence et de charité (cf. Paul VI, loc. cit. 8 ; Cc. Trente : DS 1835). »

1479 « Puisque les fidèles défunts en voie de purification sont aussi membres de la même communion des saints, nous pouvons les aider entre autres en obtenant pour eux des indulgences, de sorte qu’ils soient acquittés des peines temporelles dues pour leurs péchés. »

En ce moment même, et dans la ligne de l’enseignement de ce catéchisme romain, à l’occasion des prochaines JMJ, le pape Benoît XVI a accordé une indulgence plénière du parcours de la croix des JMJ en Australie. Voici le texte qui l’annonce : « Les indulgences sont une expression particulière de la miséricorde de Dieu et sont liées aux effets du Sacrement de Pénitence. Le pardon des péchés restaure notre communion avec Dieu, rompue par le péché grave. Les attachements malsains entraînés par le péché ont besoin de purification, soit ici-bas, soit après la mort. Ils sont appelés par l’Église « peines temporelles du péché ». L’Église, en tant que dispensatrice de la rédemption du Christ, distribue les grâces, y compris les indulgences, provenant du trésor des dons donnés par le Christ, par sa mort et sa résurrection, et les met à la disposition de ceux qui les recherchent d’un cœur sincère. Les indulgences ne sont pas magiques. Comme toutes les grâces, elles requièrent une bonne disposition pour être reçues. Elles ne peuvent en aucun cas être achetées ou vendues et n’ont aucun effet si la personne n’est pas repentante ni n’a pas reçu le pardon de ses péchés.

Comme tous les dons de Dieu, matériels et spirituels, elles doivent être partagées pour l’édification du corps du Christ, soit ici-bas, en voie de purification vers le Paradis, soit dans le bonheur éternel. Ceux qui sont au Paradis n’ont pas besoin de notre aide contrairement à ceux qui sont au Purgatoire. Nous pouvons donc recevoir une indulgence pour nous-mêmes ou pour eux. Les saints au Paradis, en particulier Marie, la Mère de Dieu, peuvent nous être d’une grande aide. Les motions spirituelles s’expriment par des actes physiques. Pour obtenir l’indulgence « Plénière », ou indulgence totale, les fidèles doivent réaliser certaines actions physiques dans une juste attitude du cœur : Prendre part avec dévotion à une cérémonie sacrée donnée en public en l’honneur de la Croix des JMJ exposée solennellement, ou tout au moins, manifester une attitude attentive, soit dans une foule nombreuse soit tout seul, en présence de cette même croix exposée dans un lieu public. »

Cette compréhension du rôle de l’Eglise, ni les orthodoxes, ni les anglicans, ni les luthériens, ni les réformés, ni les baptistes, ni les évangéliques, ne la considèrent comme valide : elle requiert une vision du monde et de l’économie du salut qui inclut des idées pour le moins discutables comme celle du purgatoire, et elle sollicite des fidèles le consentement à un curieuse interprétation du pouvoir de l’Eglise sur l’octroi du pardon et du salut aux personnes décédées. Mais surtout, elle empêche de voir que si le pardon, tel que l’énonce l’Evangile, appartient à Dieu seul en Jésus-Christ, si la rémission des péchés est accordée par grâce, et si, comme l’écrivait encore récemment le texte de l’Accord sur la Justification de 1999 [3], la justification est don de grâce immérité, l’Eglise ne peut alors être comprise que comme humble servante du Christ son Seigneur, et non pas comme autre chose, et que sa mission est principalement d’être appelée à témoigner par sa prédication et ses sacrements de cette offre du salut.

La parabole du pharisien et du collecteur d’impôts peut illustrer à sa façon ce débat important, et en donner des éléments de compréhension : Les deux personnages sont pécheurs, en effet, et tous deux ont une certaine conscience de leur péché, mais l’un est honnête et l’autre malhonnête. L’histoire du pécheur honnête, le pharisien, et du pécheur malhonnête, le collecteur d’impôts, apparaît ainsi très édifiante. Le pharisien, en premier lieu, compte vraiment sur la légitimité et la régularité de ses actes religieux, tous absolument conformes à un commandement, un précepte ou une loi, pour obtenir de Dieu le gain de sa justification. Le collecteur d’impôt, d’après les termes de sa prière, convient pour sa part qu’il ne pourra jamais effacer les fautes qu’il a commises, et la honte qui est la sienne, la conscience vive de sa dérive loin de Dieu, ne l’autorisent plus à croire que la mise en œuvre de quelques moyens religieux, même les plus contraignants et le plus sincèrement accomplis, le rapprocherait de lui. Dieu seul, selon sa foi, est en mesure de franchir la distance qui les sépare. Et nulle pratique, nulle observance, nulle intervention de quelque instance ecclésiale intermédiaire que ce soit, à moins de conférer à celle-ci un caractère sacré -mais Dieu seul est Saint- ne peut avoir la capacité de refaire ce chemin.

Si le pharisien est dans une logique que l’on pourrait ici qualifier d’ « ascendante » et d’active -il monte en effet au temple, comme le collecteur d’impôts, et fait monter sa prière vers Dieu, et s’il se monte lui-même du col en se comparant avantageusement à l’autre, le collecteur, pour sa part, renonce, en présence de Dieu, à faire jouer en sa faveur, à son profit, ses relations, ses actes et ses bonnes intentions : il sait de quoi les hommes sont faits. Il sait ce qu’est l’humain, lui qui a acheté sa charge de collecteur à la puissance romaine et qui paie son salaire au détriment de tous en profitant, comme tant d’autres, d’un système fiscal tellement injustice. Entre lui et Dieu, un abîme, il le sait, comme aussi le sentiment d’une immense solitude et d’une grande impuissance. Entre lui et Dieu, l’attente d’une grâce.

Or Jésus, concluant son propos, énonce précisément la grâce, une nouvelle fois, la grâce qui libère de l’obsession de bien faire, et de celle de se sauver soi-même par ses bonnes oeuvres : Du pharisien, il dénonce sans ambages l’illusion de croire qu’il pourrait agir pour son salut. A l’autre, il apporte la certitude de la justification, par la foi.

Aujourd’hui où il est si difficile de vivre sa relation à Dieu selon une juste mesure (car soit cette relation est trop relâchée, et Dieu échappe à notre prière à force d’être tenu à distance, à force d’être oublié, à force de méfiance de notre part, soit elle est très resserrée, et elle sature alors l’espace de nos vies et nous obsède inutilement, nous fatigue et nous culpabilise), la parabole qui met en scène deux personnages qui, en réalité peut-être, n’en font qu’un, nous rappelle la tension féconde, libératrice et bénéfique dans laquelle nous nous tenons : à la fois pécheurs et justifiés, à la fois loin de Dieu, mais pourtant profondément assurés qu’il nous aime. Simul justus, simul peccator, semper penitens, écrivait si justement Luther : à la fois justes et pécheurs, et toujours pénitents, reconnaissant que c’est sa grâce qui nous libère, et non nos pauvres prétentions humaines, pour le service du Christ et des hommes. Nous voici donc à la fois assurés de sa grâce, comme le pharisien, à la fois conscients de notre finitude, de notre fragilité et de notre impuissance, comme le collecteur d’impôts, et toujours pénitents, mendiants mais rendus immensément riches de la pleine et entière indulgence du Christ -ce terme d’indulgence, ici, équivalant à celui de salut -.

Cette situation de tension vive entre une réelle certitude du salut et la conscience que tout nous est donné à cet égard car nous n’y sommes pour rien, s’appelle, en terme théologique, la justification par la grâce, et nul autre don que la foi ne peut nous en faire prendre la mesure.

Dans notre monde où beaucoup s’inquiètent, à juste titre parfois, de la préservation de leur statut, si fragile, de leurs acquis ou de leurs dus, plus ou moins justifiables, de leur identité personnelle, professionnelle, sexuelle ou sociale, peu assurée, et où l’on se compare alors aux autres, en jalousant le frère, en enviant le voisin, en critiquant le prochain, l’Evangile vient proclamer que notre unique et véritable identité est en Christ. Non que le monde, le statut, les acquis et les biens n’aient plus aucune importance -loin de là- mais l’essentiel de ce qui fait nos situations, quelles que soient ces situations, peut être placé devant Dieu, dans la prière, et rapporté à sa parole. De sorte qu’au travers même des possibles épreuves personnelles, des éventuelles mises en question, des déceptions intimes, des pertes et des échecs, rien de ce qui nous constitue comme enfants de Dieu ne peut être remis en cause, et rien de notre identité en Christ ne peut nous être ôté ni effacé. Dans le dénuement, dans la déréliction, dans les pleurs, dans l’humilité, à l’image de ce qu’éprouve par exemple le collecteur d’impôts de la parabole, mais aussi dans la confiance, à l’image de ce que vit le pharisien, le Seigneur accueille, le Seigneur pardonne, le Seigneur redresse, le Seigneur justifie. Telle est la bonne nouvelle de l’Evangile dont l’Eglise veut humblement témoigner, par la proclamation joyeuse de la miséricorde de Dieu, c’est-à-dire de son indulgence définitive et gratuite pour tous et pour toujours, en Jésus Christ,

Amen


[1] L’existence de cette pratique remonte au XIè siècle.

[2] Pour avoir une définition de l’indulgence et faire le point sur l’état de la question, lire : « Martin Luther, un temps une vie un message », Le Centurion-Labor et Fides, Paris, 1983, p 61 ss.

[3] Accord signé à Augsbourg entre la FLM et l’ECR.

Luc 18, v 1-8 : le juge inique et la veuve importune – « La prière est comme un dialogue courageux et comme une réponse. Et puis c’est Dieu qui a entamé la conversation ! »

Dimanche 21 octobre 2007 – par François Clavairoly

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Je voudrais vous parler d’audace, ce jour, et de courage. Mais avant cela, relisons le texte : Un juge inique, qui ne craint ni Dieu ni personne, est agacé par une veuve qui défend sa cause, qui ne se contente pas de rester discrète, qui ne craint pas les juges ! Un juge qui agit, en fin de compte, mais pour ne plus avoir d’ennuis avec cette personne, au lieu d’agir tout simplement pour accomplir sa tâche. Une veuve qui ne se laisse pas faire, qui ne se satisfait pas de son sort, qui n’a pas froid aux yeux… Finalement, malgré cette situation de blocage, provisoire, la veuve atteindra son but.

L’idée de la parabole est donc simple : à combien plus forte raison la justice de Dieu sera-t-elle rendue, puisque Dieu, lui, est juste et fidèle !

L’objet du récit, qui peut se définir comme un encouragement donné à la communauté lucanienne à ne pas cesser de prier, à l’image de la veuve importune, provient sans doute du fait de la situation de fragilité et d’isolement de la première Eglise : une communauté très minoritaire dans un monde, au mieux méfiant et sévère, au pire hostile et dangereux, entre un judaïsme dont elle est forcée de s’émanciper et une société païenne qui n’admet pas d’autre religion que l’officielle ; une communauté qui doit défendre son droit et sa cause, pour survivre…

Lire cette parabole comme un appel à la prière et à la résistance dans des circonstances difficiles, c’est par conséquent la lire comme un appel à faire preuve de courage et d’audace.

Voici dans cette perspective cinq pistes possibles à suivre et à prolonger, le cas échéant :
– Cette parabole raconte un épisode plaisant, vécu dans un village de Galilée ou de Judée : le juge insensible finit par capituler devant l’opiniâtreté d’une veuve. Jésus relate ce fait divers pour exorciser la passivité du petit peuple (la veuve) face aux puissants (le juge). Et une première lecture, toute horizontale, sociale, peut être faite de notre récit, appelant à la lutte.

– Dans sa détresse, la veuve, notons ce fait, ne recourt pas à Dieu dans la prière, mais elle affronte le juge, l’interpelle directement, et revendique face à lui la justice à laquelle elle a droit. Lecture laïque, ici, et quasi séculière d’un combat social dont on précisera qu’il est tout à fait non-religieux !

– Une veuve, personnage démuni, pauvre et passif, parvient à obtenir justice : par la mise en œuvre de la figure du pauvre, le royaume de Dieu advient, malgré tout, et il subvertit les valeurs du monde et les forces humaines. La lecture peut être fondée ici sur l’idée du choix préférentiel des pauvres par Dieu, et des humbles qui révèlent la présence du Royaume parmi nous.

– La parabole évoque les souffrances des croyants qui, dans l’épreuve, butent sur le silence de Dieu et son absence d’intervention. Elle s’adresse à des personnes dont la foi vacille, et elle les assure, contre l’évidence, que Dieu ne tardera pas. Cette lecture, pastorale, comporte bien des prolongements éthique et théologiques.

– La veuve c’est l’Eglise dont l’époux, le Christ, est désormais parti, absent. Et la parabole met en garde contre l’oubli du veuvage, contre la tentation d’une Eglise qui va mettre toute son énergie pour s’installer pour durer, pour être reconnue, pour faire valoir « ses » droits…et pour être en quelque sorte une veuve joyeuse !

Ces cinq pistes intéressantes peuvent se résumer ainsi comme :
– un appel au refus de la passivité.
– une justification du combat social quand il est juste.
– l’intuition que les petits et les pauvres sont proches du royaume de Dieu.
– un encouragement devant le silence de Dieu dans l’épreuve.
– une mise en garde contre la tentation de la revendication pour ses seuls intérêts.

Je crois pour ma part que la parabole, offrant légitimement le choix de ces différentes pistes, suggère cependant en chacune d’elle une idée spirituelle très forte : C’est cet appel au courage -au courage d’être- comme l’écrivait dans les années soixante le théologien P.Tillich [1].

A cette audace, à l’image de celle de la veuve, face à la figure autoritaire, tutélaire et redoutable du juge ou de Dieu, tel que nos esprits peuvent s’en forger l’image. Une audace et un courage qui proviennent de cette bonne nouvelle comme refus, précisément, de la peur de Dieu. C’est que la veuve devant son juge nous fait signe. Et ce signe nous indique qu’il n’y a rien à craindre de lui, au contraire. Que refuser la peur est la bonne attitude, que lui adresser la parole crée les conditions d’une réponse, que la prière, même insistante, rendra Dieu plus humain, si je peux m’exprimer ainsi, et prompt à mettre en œuvre les promesses qu’il nous a faites. La prière des hommes, en effet, dérange Dieu et l’invite à réaliser son œuvre : l’obstination, la persévérance, l’endurance, l’opiniâtreté, l’entêtement de nos liturgies publiques célébrées depuis tant de siècles, dimanche après dimanche, de même que nos fidélités secrètes et personnelles, rencontrent celui qui, à certains moments de nos vies, donnait tant l’impression d’avoir déserté. L’Evangile rappelle ce fait que nous n’avons pas à avoir peur devant lui, et que nous pouvons lui demander la réalisation de ses promesses : le salut, la grâce et le pardon. Car tout cela est pour nous, comme promis, en Jésus-Christ. Et nous désirons en vivre maintenant, dans nos vies, dans le temps présent, celui de l’épreuve, ou dans les circonstances qui sont les nôtres. La veuve qui importune le juge est bien dans notre situation : elle a déjà obtenu gain de cause, mais c’est la mise en œuvre du jugement qu’elle réclame : tel est le sens exact du terme employé dans le texte. De même, nous avons obtenu la grâce en Jésus Christ, et notre prière, inlassable, insistante et fidèle, lui demande désormais de nous en accorder les fruits.

Nous n’avons donc pas à craindre Dieu au sens où nous pourrions être déboutés, ou il pourrait nous condamner ou prononcer à notre encontre un terrible verdict, car l’Evangile nous a déjà proclamé le contraire : c’est la grâce qu’il nous a offerte ! Vivons donc de cette grâce et demandons lui chaque jour de nous aider à vivre nos existences assurés de ce qu’il nous offert. Ayons du courage et de l’audace dans la prière, demandons à Dieu de nous aider. Demandons lui : il nous entend, il nous comprend, il attend même cette prière, car c’est lui-même qui le dit, en conclusion de la parabole : « Lorsque le Fils de l’Homme viendra, trouvera t’il la foi sur la terre ? » Il nous trouvera, donc, et nous n’aurons pas faibli.

Peut-être y a t’il là, dans la prière courageuse et audacieuse, une fidélité à vivre que le Seigneur nous demande de partager avec lui : la fidélité d’un dialogue qu’il veut poursuivre avec nous, d’une conversation, d’un échange qu’il nous invite à ne pas faire cesser, à ne rompre jamais : une prière nourrie à la lecture des textes qu’il nous a laissés en témoignage de sa présence -la bible-, une prière illuminée par le chant et la louange, prolongée par les paroles publique que nous lui adressons, et murmurée dans le creux de nos coeurs. Nous rappelant ainsi que toutes nos représentations que nous nous faisons de lui, l’instituant juge impitoyable, comme dans la parabole, ou bien encore juge indifférent, passif, absent, silencieux, et finalement violent à force d’inexistence, sont plus des images issues de nos esprits fragiles et de nos imaginations coupables que de l’Evangile libérateur. A nous donc, délivrés par cette parole, de renouer le dialogue avec lui. Courage, prions !

Amen

[1] Cf. Paul Tillich, « Le courage d’être », Le Cerf-Labor et Fides, Presses de l’Unversité de Laval, 1999.

Luc 17, v. 11-19 : « Jésus guérit dix lépreux »

Dimanche 14 octobre 2007 – par Serge Gligoric

 

Deux thèmes se dessinent dans ce récit. D’abord, celui du Samaritain, d’un non-accepté, d’un étranger, puis la notion de la pureté et sa signification.

Luc accorde un intérêt particulier à tous les méprisés. Les Samaritains, que les Juifs exécraient, sont mentionnés plus souvent que dans les autres évangiles. Ils sont même donnés en exemple. Ainsi, parmi les dix lépreux purifiés par Jésus, le seul qui revient exprimer sa reconnaissance est un Samaritain ; ainsi encore, parmi tous ceux qui ont vu l’homme dévalisé et blessé sur le bord de la route, le seul à montrer de la compassion est le « Bon Samaritain » (Luc 10.25-37).

Les évangiles, tout comme Flavius Josèphe (un grand historien, né en 37 et mort vers la fin du siècle), se réfèrent souvent à l’hostilité entre Juifs (surtout Judéens, mais aussi pèlerins Galiléens ou de la diaspora se rendant à Jérusalem) et Samaritains (Luc 9.52 ; Jean 4.9 et 8.48). Les Juifs regardent les Samaritains comme des étrangers (Luc 17.18). Déjà le Siracide (50.26), un livre deutérocanonique qu’on trouve dans la Septante grecque, une traduction grecque de la Bible hébraïque, les mettait au même rang que les Edomites et les Philistins en les appelant « le peuple fou qui habite à Sichem ». Sichem est aujourd’hui Naplouse, dans la région montagneuse au centre du pays, au pied des monts Ebal et Garizim. Hormis le récit de Jean chapitre 4, Jésus semble éviter la Samarie (Matthieu 19.1 et Luc 17.11) comme le faisaient habituellement ses contemporains juifs, pour qui elle était effectivement, d’après certaines anecdotes rapportées par Flavius Josèphe, une région peu sûre. Selon Matthieu chapitre 10, verset 5, il ordonne à ses disciples de ne pas entrer dans les villes samaritaines.

Pourtant, dans les évangiles mêmes comme dans les Actes des Apôtres, un autre type de relation se dessine : de Jean chapitre 3, verset 23 on pourrait déduire que le mouvement de Jean le Baptiseur a exercé une influence en Samarie ; selon Jean chapitre 4 certains Samaritains se rallient à Jésus ; à contre-pied des positions judéennes, Jésus cite des Samaritains en exemple (Luc 10.30 et 17.16). Dans les Actes, l’Eglise s’ouvre sans discrimination aux Samaritains (Actes 1.8 et 8.5) : ceux-ci ont part à l’Esprit saint au même titre que les autres croyants juifs (Actes 8.17) ; mais ce sera aussi le cas des non-Juifs (Actes 10-11).

Concernant la pureté, dans le Nouveau Testament grec, elle est surtout exprimée par les mots apparentés à l’adjectif katharos (d’où sera tiré au Moyen Age le nom des « cathares », les « purs »). Celui-ci peut évoquer autant la propreté physique que la pureté rituelle ou morale. C’est par opposition à lui que se définit l’impureté, akatharsia, dont l’emploi comporte souvent une connotation sexuelle. Mais pur traduit aussihagnos, apparenté à hagios, saint ou « sacré », à l’origine réservé au domaine religieux quoique beaucoup plus général à l’époque du Nouveau Testament. Il peut aussi avoir le sens plus restreint de « chaste ». Le terme akéraïos, employé quelquefois dans un sens moral, s’oppose étymologiquement à la notion de mélange ou de duplicité. Quant à la famille du terme koïnos (litt. « commun », apparenté au substantif habituellement traduit par communion), qui sert parfois d’antonyme à katharos, elle peut évoquer la souillure mais aussi le caractère profane, désignant l’usage « commun » par opposition à l’usage cultuel. C’est emploi n’apparaît qu’à partir du premier livre des Maccabées (1 Maccabées 1.47, 62 où il qualifie des sacrifices et des aliments), dans un contexte qui évoque la tentative infructueuse des hellénistes visant à établir une communauté ou une communion entre Juifs et non-Juifs au sein de la culture grecque, perçue comme universelle mais source d’impureté au regard de la loi juive.

Dans les évangiles, Jésus prend ses distances avec les conceptions pharisiennes de la pureté (Marc 2.15 ; 7.1 et Matthieu 23.23). Pourtant son action est décrite comme une purification, notamment quand il guérit les lépreux ou quand il délivre les hommes de l’influence des démons, qui sont appelés esprits impurs dans Marc chapitre 1, verset 23.

A l’époque, le problème de la pureté était particulièrement sensible dans les communautés chrétiennes qui regroupaient Juifs et non-Juifs. C’est en particulier dans le domaine alimentaire qu’il était épineux, puisque les responsables de l’Eglise tenaient à la fois à respecter la conscience des uns et des autres, formée différemment en fonction de leur origine culturelle et religieuse, et à assurer la communauté de table qui est le signe fort de la communion entre tous. Si, chez la plupart des chrétiens, les lois de la pureté rituelle héritées du judaïsme finissent par passer à l’arrière-plan, la notion de pureté spirituelle et morale joue un rôle d’autant plus important dans la confession de foi et l’exhortation. D’une part le commencement de la vie chrétienne signifié par le baptême est compris, autant que comme une justification ou une consécration (sanctification), comme une purification analogue à celles que produisaient les rites sacerdotaux : elle permet au croyant d’accéder à une relation agréée avec Dieu. D’autre part les fidèles sont continuellement appelés à une pureté pratique qui relève, non plus du rituel, mais de l’éthique individuelle et communautaire, et qui tend à s’identifier à la sainteté.

Tant d’idées pour faire réfléchir ! On peut maintenant comprendre pourquoi Jésus est tant surpris de voir ce Samaritain, qui a relié cette guérison à la foi qu’il plaçait dans ce maître, seul devant lui. Il ne vient pas dire Fils de Dieu ni Seigneur, mais seulement merci ! Ainsi, il exprime la vocation d’un disciple par ce mot qui signifie un acte de grâce, de reconnaissance et de l’amour. Malheureusement, les neuf autres sont restés aveugles à la bénédiction de Dieu. D’une manière plus concrète, on peut constater que la méconnaissance persiste même aujourd’hui entre les Juifs et les Samaritains, que la pureté et la guérison sont toujours comprises d’une façon plus physique et alimentaire, y comprit dans des communautés chrétiennes, que morales. Autrement dit, la route est longue, celle de la reconnaissance humaine pour ce Dieu qui place au cœur de nos vies son amour. De cette manière, Jésus entraînera dans son sillage tous ceux qui ont fait cette expérience unique selon laquelle la vie ne prend pleinement son sens que dans la proximité de l’amour de Dieu. Amen.