Luc 10, v 25-37 : « Le bon samaritain »

Dimanche 15 juillet 2007 – Par Jean Vitaux

 

La parabole du bon samaritain : quel sujet de prédication !

Il faut d’abord souligner que le titre mis en exergue pour ce texte ne correspond pas tout à fait à la littéralité du texte mais plutôt à une habitude d’expression ancienne : nulle part dans le texte, le samaritain n’est qualifié de bon !

Quels sont les personnages en présence : Jésus lui-même, contrairement à la majorité des paraboles, qui intervient dans une dispute théologique avec un légiste, avant de réciter la parabole ; trois fonctionnaires du Temple, impliqués dans le respect de la loi de Moïse, l’Ancienne Alliance : le légiste, qui est un docteur de la loi, spécialiste de la Bible des Juifs, notre Ancien Testament ; le prêtre, de la tribu de Lévi dans sa frange supérieure : c’est celui qui offre les sacrifices et qui transmet la tradition sacerdotale du Pentateuque ; enfin le lévite, qui, lui, appartient à la catégorie inférieure, de la tribu de Lévi, chargé du temple de la musique et du chant, mais aussi des travaux d’entretien et des divers services relatifs au Temple.

Face à ces trois hiérarques de la religion juive qui officient au Temple de Jérusalem et qui représentent la loi de Moïse, un paria, le samaritain qui est l’objet du plus grand mépris des juifs. Pourquoi de mépris ? Pour des raisons politiques et religieuses : après la chute de Jérusalem, les Assyriens implantèrent, suivant une technique millénaire, diverses populations qui leur étaient fidèles pour remplacer les israélites déportés à Babylone – ce qui ne facilita pas les relations avec Israël à leur retour d’exil à Babylone. De plus, au IV° siècle, les samaritains construisirent sur le mont Garizim un temple concurrent de celui de Jérusalem, qui entraîna une rupture radicale avec le judaïsme officiel et une seconde cause de mépris des juifs pour les samaritains.

Voici pour les acteurs de cette parabole, qui s’organise en deux temps bien différents : d’une part une dispute théologique entre Jésus et le légiste, et d’autre part la parabole du « bon » samaritain proprement dite. Dans la question posée par le légiste : « que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ? », le légiste s’écarte de la vision théologale traditionnelle ; nous en sommes déjà à un judaïsme taraudé par les questions d’éternité présentes depuis le Macchabées et que Jésus exprime en plein jour. Le légiste répond à Jésus qui lui demande : « dans la loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? ». Jésus renvoie la balle dans le camp du légiste dont l’écriture est la spécialité à part entière. Il induit cependant une question d’importance qui annonce la suite : en effet il se doute que le légiste va lui citer les bons textes, mais il lui demande aussi comment il les interprète : « Comment lis-tu ? ». Le légiste, en homme prudent, répond d’abord au premier terme de la question, se réservant la réponse au « Comment lis-tu ? » pour la suite. Il répond donc en citant le Deutéronome (6,5) et le Lévitique (19,18) : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée » (Deutéronome) et « ton prochain comme toi-même (Lévitique). Je vous rappelle incidemment la difficulté de ce deuxième commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même », car que signifie s’aimer soi-même sans tomber dans le narcissisme ou la paranoïa. Jésus félicite le lévite : « tu as bien répondu et fais cela et tu auras la vie éternelle » mais le lévite, voulant marquer sa supériorité (sa justice dit le texte) pose la question qui fâche : « et qui est ton prochain » .Cette question est éternelle : le lévite dit en fait : qui mérite d’être ton prochain ? Qui peut-il être ? C’est celui qui respecte la loi d’Israël, celui qui a des mérites particuliers, celui que je connais, ou dont je connais la parentèle, la tribu, ou ce qu’il n’envisage même pas, n’importe quel homme, voire un paria comme un samaritain : que dirions-nous aujourd’hui, un délinquant, un immigré sans papiers ou un sans domicile fixe, voire un étranger… Et Jésus entame alors la parabole du samaritain, dit le « bon samaritain ». Il commence par récuser l’observance stricte de la loi de Moïse. Le prêtre, pressé, qui rentrait de son service à Jérusalem, puis le lévite, évitent soigneusement le blessé : en effet, il était impur, et le toucher les aurait obligé à subir des purifications rituelles. Ils sont marqués à la fois par leur rang, leur charge, leur passé et à la fois par des pulsions égoïstes qui s’ajoutent à l’essence formelle de la moi mosaïque. Ils ont tous les deux vu, fermé les yeux et passé leur chemin. Au lieu de conjuguer l’amour du prochain au service de Dieu, ils ont négligé la miséricorde. Aussitôt ont-ils passé leur chemin qu’ils disparaissent du texte, car ils ne représentent plus rien. C’est un premier enseignement du texte, le respect littéral de la loi de Moïse sans amour du prochain n’est, comme le dira Rabelais plus tard, « que ruine de l’âme ». Il dirait à vrai dire « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Alors apparaît le samaritain, ce paria aux yeux d’Israël, qui voit le blessé, prend pitié, le panse, le transporte à l’auberge et défraie l‘aubergiste de ses frais (deux deniers, c’était à l’époque une belle somme) pour l’héberger et il s’engage même à payer les dépenses supplémentaires quand il reprendra le chemin du retour. A l’issue de cette parabole, le légiste se rend aux arguments du Christ et lui répond : « celui qui s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur des bandits est celui qui a fait preuve de bonté envers lui », et Jésus le bénit.

Cette interprétation littérale du texte se suffit à mon avis à elle-même : Jésus définit l’universalité du prochain, sans trier ni faire de choix ; on ne choisit pas son prochain ; il s’impose à vous. Tout homme est notre prochain. Il dit aussi que peu importe le respect obsessionnel et strict à la loi, qu’elle soit de Moïse ou autre ; mais qu’il suffit d’obéir aux deux commandements principaux : tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même. C’est l’opposition de la nouvelle alliance face à l’ancienne alliance ou plutôt la transformation en un sens neuf de l’ancienne en nouvelle alliance.

A cette interprétation littérale, qui à mon avis se suffit à elle-même, d’autres interprétations allégoriques remontant aux Pères de l’Eglise reprises par les Jésuites ont été faites : Irénée puis Origène interprètent l’homme qui descendait comme Adam, Jérusalem comme le Paradis, Jéricho, le monde, les brigands les puissances ennemies, le prêtre la loi, le lévite les prophètes et le samaritain le Christ. Les blessures sont la désobéissance de l’homme face à Dieu, la monture le corps du Seigneur et l’auberge ouverte à tous ceux qui veulent y entrer, l’église. Mieux encore, les deux deniers représentent le Père et le Fils, l’hôtelier, le chef de l’église et la promesse de retour du samaritain, le second avènement du Seigneur ! Martin Luther nous ramène à une logique plus protestante : ayant prêché plus de dix fois sur ce texte, il insiste sur la théologie de la miséricorde de Dieu, réfute toute théologie romaine des œuvres et il affirme une pratique de l’amour enracinée dans le refuge dans le Christ seul. Pour Calvin, le prochain est tout homme et il réfute l’assimilation du samaritain au Christ.

Tout homme sans limite de race ou de pays est notre prochain : tel est le merveilleux message de cette parabole du « bon » samaritain : « tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ». Ce message nous est destiné à tous, qui nous comportons souvent comme le légiste qui aimerait bien trouver « le bon prochain » et que Calvin définissait comme un opiniâtre orgueilleux et hypocrite.

Prenons en de la graine et aimons notre prochain comme nous-mêmes.

Amen