Luc 9 v. 18-27 : « Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera… »

Dimanche 10 juin 2007 – par Clotaire d’Engremont

 

Chères Sœurs, chers Frères,

Notre époque est saturée d’enquêtes de tout genre. Ce sont des enquêtes économiques ou sociologiques ou encore des études de marchés. Tout devient sujet à enquête d’opinion, grâce à des appareils statistiques devenus très sophistiqués. L’enquête d’opinion peut porter sur l’automobile idéale, sur la meilleure machine à laver, comme sur la religion ou sur la politique, ou sur les comportements les plus intimes, les plus inconscients de nos personnes.. Un questionnaire récent qui se voulait ludique était ainsi rédigé : « dites-moi ce que vous mangez, je vous dirai pour qui vous votez » ! L’opinion publique, relayée par de mystérieux minotaures que sont les « mass média » est consultée par ce qu’on appelle aujourd’hui des « décideurs » qui tronçonnent en coupes réglées les différents groupes humains en catégories prédéfinies selon l’âge, le sexe, l’ethnie, l’appartenance socio-économique et même désormais le comportement sexuel…

Pour en venir à notre texte, Jésus s’intéresse lui aussi à l’opinion des autres. Mais il n’est pas un lointain aïeul des sondeurs d’aujourd’hui. La première question de sa part est directe, sans ambages : « qui dit-on que je suis ? » !. Il n’a pas besoin des appareils statistiques de la modernité pour interroger ses disciples. Il faut dire que lui n’a pas pour objectif de faire vendre un journal, de commercialiser une automobile ou de se faire élire par un corps électoral bien ciblé.

Il connaissait bien sûr ce qui était dit à son sujet. Les Evangiles sont là pour prouver que sa prédication et ses actes ont frappé l’ensemble de ses contemporains. Il ne perd d’ailleurs pas son temps à commenter ce que pense l’opinion publique, en l’occurrence ici ses propres disciples. Il serait un nouveau Jean-Baptiste, un autre Elie ou un ancien Prophète revenu sur terre. En fait, vous remarquerez que Jésus ne s’intéresse guère à la réponse à sa première question. Ce que Jésus souhaite à cet instant, c’est la réponse de son entourage le plus proche à la deuxième question, fondamentale plus encore, posée à chaque individu en tant que tel, c’est-à-dire à chaque être humain, irréductible, à vous même et à moi « qui dites-vous que je suis ? » ! .

Il ne demande pas une simple opinion. Sa question demande en fait un témoignage, un engagement, et, chères sœurs, chers frères, à ce stade, la parole d’engagement est essentielle. C’est le dire qui importe. Cette question essentielle posée aux disciples, est la même que nous devons -vous et moi – nous poser vingt siècles après.

Pensons, chères sœurs, chers frères, à nos propres difficultés pour répondre à cette fameuse question « qui dites-vous que je suis ? ». En effet, chacun, et même beaucoup d’incroyants ou de demi-croyants, ont dans le fond une petite idée de Dieu. Mais dans notre texte d’aujourd’hui, Jésus ne souhaite pas que ses disciples aient une simple petite opinion, une toute petite idée de Dieu. D’où l’immense intérêt de la réponse de Pierre « Tu es le Christ de Dieu ». C’est là une des pointes du texte. Et pourtant, Jésus-Christ qui n’est ni un chef de clan, ni un chef de parti politique, ni un président de société anonyme, interdit que l’évidence relevée par Pierre soit révélée.

Cela veut dire, qu’au-delà du témoignage personnel, Jésus-Christ n’est pas un propagandiste qui chercherait à « travailler l’opinion » pour employer un langage moderne et profane. Il décourage même son entourage du moment, puisqu’il se présente comme un vaincu rejeté par les anciens et promis aux souffrances, puis à la mort. Certes, Jésus-Christ dit déjà qu’il ressuscitera au troisième jour, mais que peuvent bien comprendre ses fidèles d’alors par ces termes ! Mais, d’ailleurs, Jésus-Christ va encore plus loin, car vous l’avez bien compris, il ne se situe pas par rapport à l’accession à un trône terrestre sur lequel il essayerait de monter. Il suffit pour venir à lui, tout simplement, de renoncer à soi-même, car « celui qui sauvera sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera ».

Jésus-Christ est là pour des hommes nouveaux dans un monde nouveau. Les temps nouveaux viendront, par sa propre mort, de la semence et cette semence, c’est lui-même le Christ de Dieu, comme l’a nommé Pierre. Il sait qu’il sera crucifié pour être la semence nécessaire au grand renouveau qui suivra sa Résurrection. Foin donc d’une opinion reconstruite sur des idées pré-conçues, foin donc même des constructions théologiques ultérieures pour être plus près de Lui ! Il est nécessaire de renoncer à soi-même afin d’entrer, dès maintenant, dans un monde où l’injustice, où la haine, où même la misère seraient bannies. Utopie diront certains… Mais « mourir à soi-même » permet, précisément, d’être avec le Christ en marche vers la libération des hommes et de femmes.

La crucifixion est bien autre chose qu’un symbole de progrès de l’Humanité qui ne serait compréhensible que par la simple bonne volonté. Au moins dans ce domaine, ne tombons dans une sorte de relativisme. Par la croix, il y a bien une rupture radicale entre un avant et un après. Pour le chrétien, Dieu est une personne et le monde vit de la mort du Christ. Mais dans ce texte, il ne s’agit pas tant de la mort physique des hommes et des femmes. « Mourir à soi-même », c’est plutôt, pour nous, se délester de tout ce qui nous empêche d’être disponible aux autres. Être disponible aux autres, c’est se déposséder de l’assurance de notre supériorité, du confort mental ou matériel pétri d’habitudes ou de la bonne conscience de ceux qui se disent uniques propriétaires de la Vérité.

Bref, plutôt que de chercher absolument à maîtriser son existence, il vaut mieux pour « mourir à soi-même », se laisser prendre par la grâce divine. La grâce divine, le mot est prononcé ! Nous avons peur souvent devant elle, car nous avons des difficultés à croire qu’elle est sans limites. Se laisser prendre, chers amis, c’est ne pas avoir peur quand on choisit une voie, de l’avoir mal choisie. C’est ne pas avoir peur de la toute puissance de Dieu.

La grâce divine ne se questionne pas. Il faut l’attendre et la recevoir quand elle arrive avec une immense reconnaissance, car elle est sans conditions. Il est vain de la refuser. Il est même vain de parier dessus. Elle est toujours là, hier, aujourd’hui, demain…

Amen.