Luc 13, v. 1-9 : « Dieu de sagesse, tu nous fais de nous des apprentis de la vie, dans les limites de notre finitude et dans l’espérance de la vie éternelle »

Dimanche 11 mars 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

Vous avez relevé comment se pose, ces derniers jours, et de façon pressante, la question du droit à mourir dans la dignité, de même que celle de l’amélioration du cadre législatif concernant l’accompagnement et la pratique médicale au sujet des personnes en fin de vie.

Je fais référence à cet appel lancé dans la presse, de plus de 2000 médecins français qui suggèrent une évolution du droit dans notre pays. Bien que la dernière loi de 2005 constitue déjà un réel progrès par rapport à la situation antérieure, leur demande consiste, en réalité, à ce que la responsabilité du choix décisif incombe, naturellement après délibération et discussion avec les proches et le corps médical, au malade, au patient, c’est-à-dire à celui ou celle qui est en fin de vie.

Je ne veux pas ouvrir ici ce lourd débat mais évoquer, à cet égard, l’idée simple qu’en quelques temps, les choses ont vraiment évolué en Europe et dans le monde. Car autant hier il était évident pour la plupart que, la vie appartenant à Dieu et à lui seul, c’est à lui que l’on s’en remettait au moment de l’agonie, même lorsqu’elle était extrêmement douloureuse, autant peu à peu, ces deux derniers siècles, les hommes se sont confiés de plus en plus à la science et à la médecine pour les accompagner, les aider, les soigner, en atténuer les souffrances dans ce temps de passage, et autant désormais, comme s’ils poursuivaient un long et difficile chemin d’émancipation et d’autonomisation, ils revendiquent la possibilité de ne s’en remettre si possible qu’à eux-mêmes et à leur seul jugement pour ce qui est du choix de mourir, lorsque leur état de lucidité le permet encore, demandant d’être accompagnés, à ce moment critique et dans des cas limites, par le corps médical.
Et nous sommes ainsi passés d’une compréhension principalement religieuse de ce temps particulier qu’est la fin de vie, à une compréhension toute humaine et à une pratique quasiment médicalisée du choix de fin de vie, dans une vision n’impliquant Dieu qu’aux marges d’un processus relevant d’une gestion technique, et maintenant personnalisée, du passage de la vie à la mort.

Dans notre récit, Jésus saisit, pour sa part, l’occasion d’une question d’actualité pour donner un enseignement de sagesse sur la vie et sur la mort -lorsque des témoins l’informent de ce qu’une émeute de zélotes a été durement réprimée par le cruel Pilate, émeute ayant causé la mort de plusieurs personnes dont le sang a été mêlé au sang des victimes des sacrifices devant le Temple de Jérusalem-. Il prend la parole à ce sujet. Mais ne dit pas que Dieu soit en cause, ni que Dieu ait quelque chose à voir avec l’événement, ni qu’il l’aurait provoqué, accepté ou désiré. Il ne dit pas non plus que ces émeutiers, ou ces extrémistes dirions-nous peut-être aujourd’hui, auraient commis un sacrilège en se révoltant contre les autorités, et qu’ils auraient trouvé leur punition dans la violence autoritaire et tranchante du glaive romain. De même, lorsqu’on lui rapporte que la tour de Siloé s’est effondrée, faisant plusieurs victimes, il ne mêle pas non plus Dieu à cet effondrement ni comme cause ni comme châtiment.
Mais ces deux récits au sujet de la fragilité de la vie et de l’événement de la mort conduisent Jésus à donner un enseignement. Et c’est cet enseignement que je voudrais tenter de vous redire ici :
Contre une vision toute religieuse et théiste du monde, où Dieu, par définition, maîtriserait tout, saurait tout et ferait tout, et en même temps, contre une vision athée ou nihiliste du monde, où rien n’existerait que le hasard des choses, le chaos, l’indétermination, ou bien alors l’enchaînement implacable des causes et des effets, Jésus, en réalité, désacralise, d’une part, et dédramatise, d’autre part, la compréhension de la mort.
Il désacralise, tout d’abord, en déconnectant le réel de la mort de l’idée de châtiment divin, de punition ou de rétribution. Il la démonétise, au plan religieux. Il la sécularise, en quelque sorte.
Et sur ce point il y aurait beaucoup à dire. Parce qu’alors qu’à première vue, chacun pourrait se trouver d’accord avec la parole de Jésus, aujourd’hui ; alors qu’il est de bon ton de dire, d’un air détaché, que tel événement tragique, tel drame, telle épreuve, telle maladie, n’a évidemment rien à voir avec une punition et donc une quelconque culpabilité, il arrive plus souvent qu’on ne l’imagine qu’au moment précis de l’advenue des souffrances insupportables de l’agonie ou de la mort, les questions surgissent comme un cri déchirant : « Mais pourquoi moi ? Pourquoi lui ? Pourquoi elle ? Mais qu’ai-je fait ? Mais qu’a-t-il fait, et pourquoi maintenant ? » Ou encore : « Pourquoi une telle épreuve, et pourquoi tant de douleurs ? ».
Or cette affirmation de Jésus disant que les Galiléens qui sont morts ou qui ont souffert de la sorte ne sont pas plus ou moins pêcheurs, qu’ils ne sont pas plus ou moins en faute que quiconque, est une affirmation très forte. Car elle dit ce fait terrible et si simple à comprendre que la mort, de toute façon, vient.
Et qu’il s’agit vraiment d’en prendre toujours à nouveau conscience, sans tarder. Qu’il s’agit de ne pas se laisser surprendre bêtement par cette vérité au moment de l’épreuve. De ne pas faire le naïf :
Emeutier zélote engagé, extrémiste, ou citoyen tranquille ; militaire de carrière ou fonctionnaire d’Etat, la mort viendra. Et c’est donc bien cette vie là, notre vie, qu’il s’agit de vivre sans tarder, conformément à l’Evangile. C’est maintenant, et non pas demain ou ailleurs, qu’il nous est donné d’en apprécier la saveur et d’en tirer les conséquences pour ce qui est du témoignage et de l’amour à partager, pour ce qui est de l’engagement à vivre, pour ce qui est du sens à donner aux choses, aux paroles, aux actes, pour ce qui est aussi de notre nécessaire conversion à la parole du Christ. Jésus désacralise donc la mort, devant ceux qui, très vite, l’attribuent et qui, par conséquent, la reprochent à Dieu.
Et puis il la dédramatise. Il la dédramatise devant ceux qui souffrent de l’angoisse du non sens et de l’absurde, lorsqu’elle advient sans raison apparente. Et qu’elle semble alors si obscure, si inquiétante et si mystérieuse. En effet, ceux qui meurent accidentellement, car enfin il y a des accidents, ceux là non plus, affirme Jésus, ne sont pas plus ou moins responsables que nous-mêmes ; ni ne sont plus ou moins fautifs que nous. Et leur mort imprévue nous renvoie à l’éventualité de notre propre mort accidentelle possible, et par conséquent à notre représentation de la vie comme étant une réalité à comprendre, avant toute chose, comme très fragile, provisoire et finalement tellement ténue que la moindre journée, la moindre heure, la moindre minute peut prendre soudain un prix très précieux pour qui sait la vivre au rythme proposé par l’évangile de Jésus-Christ.

En ne reprenant pas à son compte nos visions religieuses ou areligieuses du monde de la vie et de la mort, en refusant l’alternative du théisme et de l’athéisme, en se tenant à distance du sacré qui culpabilise comme du tragique qui angoisse, en désacralisant et en dédramatisant, Jésus le sage nous parle pourtant encore de Dieu. Mais il nous en parle autrement. Autrement, en tout cas, que fondé sur les représentations que nous nous en faisons les uns et les autres.
Jésus parle de Dieu contre Dieu, si l’on peut s’exprimer ainsi. Il nous parle d’un Dieu qui n’est ni le marionnettiste redoutable manipulant les hommes au bout de ses ficelles, les faisant trébucher puis disparaître du théâtre lorsque le scénario qu’il a écrit, lui seul, le lui indique, ni d’un Dieu qui serait l’Absent, un Dieu qui se serait retiré et qui laisserait le hasard décider à sa place de toute chose, ou bien la matière sans âme et l’histoire déterminer le destin de chacun.

Il est, et c’est Jésus qui le suggère à qui veut le saisir ainsi, ce Dieu bienveillant et patient qui apprend peu à peu à l’homme qui a tant de mal à l’entendre, qu’il n’a que peu de temps.
Qu’il n’est pas immortel.
Que la mort vient bientôt, que ce soit naturellement, par la violence ou par la maladie, mais que ce peu de temps qui est lui donné est extraordinaire.
Que ce temps peut permettre la réalisation de grandes choses, qu’il est une occasion unique de prendre conscience de la richesse de la vie et de celle des autres. Que la vocation humaine de maîtriser le temps le mieux possible, d’en découvrir l’énergie et la force, de mesurer et d’accepter enfin, comme un adulte, la limite de la vie, est un apprentissage parfois douloureux mais aussi une vocation merveilleuse.
Le Dieu de Jésus apparaît donc ici comme le Dieu d’un apprentissage. De l’apprentissage sans doute le plus important. L’apprentissage de la finitude et du consentement à la limite, un apprentissage plein d’une sagesse pratique et d’une douceur aimante devant la force et fragilité de l’homme.
Et alors, comme le cultivateur plaide devant le propriétaire pour qu’il laisse encore une chance, une saison, un nouveau printemps au figuier qui ne produit plus de fruit depuis trois ans, qui se dessèche et qui meurt bientôt, nous demandons à Dieu, nous aussi, de nous laisser le temps, le temps de mettre en pratique sa leçon, le temps de maîtriser notre vie, jusques et y compris notre fin de vie, si c’est possible, pour habiter pleinement ce temps qui nous est donné. Non pas pour le « passer », dans l’insouciance, non pour le sacraliser ou le dramatiser, dans la culpabilité ou la terreur, mais bien pour le vivre, pour l’aménager, pour le faire fructifier et pour le terminer.
Et si ce n’est plus le cas, s’il n’y a plus de sens, s’il n’y a plus que sécheresse, douleur, horreur et souffrances, absence et désespoir, alors nous dirons à notre tour « coupe-le » et nous serons en paix. Dans la certitude que tu nous attends et nous reçois enfin, et pour toujours, tu fais de nous, Dieu notre Père, maître de sagesse en Jésus Christ, des apprentis de la vie, dans la limite de notre finitude et dans l’espérance de la vie éternelle,

Amen.