Jean 2, v 1-12 : « Les noces de Cana »

Dimanche 14 janvier 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

Le récit relatant les noces de Cana peut être lu comme le récit d’une nouvelle création.

Un commentateur évoquera même, à ce sujet, l’histoire d’une « nouvelle Genèse » [1].

Nous sommes en effet au début d’une histoire, au commencement de l’évangile de Jean, où ce qui va être raconté, comme « au commencement » du livre de la Genèse, est véritablement de l’ordre du nouveau et de l’inédit.

Et il est vrai qu’à chaque fois que nous ouvrons la bible, et chaque fois que le Christ vient à notre rencontre à travers la Parole qu’elle porte, c’est un commencement de la vie, un recommencement qui s’effectue. Et pas n’importe lequel ni dans n’importe quelle condition :

C’est ce que nous allons découvrir ensemble.

Le texte est très construit, très riche et très dense, et il offre au lecteur plusieurs facettes. Les lectures qui sont les nôtres, dans leur diversité, peuvent alors faire droit à différents aspects, même s’il est difficile de les retenir tous ni même de les résumer. Je veux donc ce matin évoquer quatre lectures possibles et terminer par une cinquième, celle qui met en relief le thème majeur de cette création nouvelle.

1°) Les gastronomes et les fins connaisseurs en vin ne manqueront certainement pas de goûter la précision concernant la qualité du breuvage servi lors de ce mariage, non seulement pendant le repas mais jusqu’à la fin de la noce. Ils seront peut-être même étonnés de la remarque au sujet de la quantité de vin -650 litres environ- qui est un indice d’une certaine démesure et d’une belle abondance pour un petit village comme Cana : déjà se trouve suggérées par le récit la qualité d’une telle « création » et la quantité foisonnante d’un tel bien qui évoquent la grandeur de l’événement, la démesure, l’excès, la surabondance. Comme la première création, la noce de Cana est de l’ordre du miracle [2] !

2°) Les théologiens et les linguistes, pour leur part, décèleront dans cette histoire la mise en récit d’un signe (séméion). Et ces amateurs de signes -les sémiologues- développeront tout le sens du geste de Jésus comme miracle porteur d’un réel message : en expliquant par exemple que le vin est « signifiant » du « signifié » qu’est la grâce surabondante. Le vin, support symbolique d’un message qui est celui de l’octroi par Dieu d’une joie irrépressible offerte au plus grand nombre, ne renvoie t’il pas, en effet, de façon proleptique et eschatologique, au vin et à la joie du festin messianique à venir ?…

3°) Les liturges, et avec eux touts ceux qui attachent une grande importance au culte, au rituel et à la célébration du sacrement, ne manqueront pas alors de s’engouffrer dans la brèche et verront sans trop hésiter dans le récit des noces de Cana la préfiguration de l’eucharistie qui, précisément, n’est pas relatée dans l’évangile de Jean, trouvant ici sa véritable place, et le vin de la noce se trouvera associé, dans cette perspective, au sang du Christ offert pour le salut du monde (certains Pères de l’Eglise ont évoqué ce fait, pour leur part).

4°) Enfin, les lecteurs de la bible attentifs à la figure mariale dans évangiles et sensibles à l’initiative que le texte prête à la mère de Jésus, ne pourront pas rester muets : ils croiront voir dans cet épisode la mise en exergue du rôle déterminant de Marie dans l’inauguration du ministère de son fils. N’est-ce pas elle qui parle la première, en effet, et qui dit « Ils n’ont plus de vin ! », et qui provoque l’acte miraculeux ? Mais voici qu’ils ne devront pas oublier que Marie n’est, dans cet évangile, même pas nommée par son nom, et qu’elle est dite « la mère de » Jésus, comme si sa fonction de mère était entièrement rapportée au fils. Et voici encore qu’ils ne devront pas ignorer que le récit se clôture par l’évocation du trajet de Cana à Caphernaüm où Jésus repart « avec sa mère, ses frères et ses disciples », et où les uns et les autres sont comme rendus symboliquement disciples du Christ, marchant « avec » lui : Marie, mère de Jésus, certes, mais maintenant disciple…

Après ces quatre lectures gastronomique, linguistique, liturgique et mariale du récit, lectures qui possèdent leur propre intérêt et leur propre vérité qu’il faudrait évidemment approfondir, je vous propose d’ouvrir la lecture que je pressens plus féconde encore et que je nommerai créationnelle. Celle qui se fonde sur le thème majeur d’une « nouvelle genèse », tout autant que sur la notation même de l’auteur du texte (au verset 11) qui conclut ainsi : « Tel fut le commencement … et il manifesta sa gloire. »

Une nouvelle création est bien à l’oeuvre, ici, tel un commencement qui s’accomplit dans la gloire, et qui plus est au septième jour !

D’après le récit de Jean, en effet, le « premier » jour est présenté comme le jour du témoignage de Jean Baptiste. Le « deuxième » est noté « le lendemain » (Jn1,29) et il s’agit de la première désignation par ce prophète, de Jésus comme Agneau de Dieu. Le « troisième » jour -encore le lendemain- (Jn1,35), il s’agit d’une autre désignation de Jésus comme Agneau de Dieu. Le « quatrième » jour (Jn1,43) est celui de l’appel des disciples.

Or le texte de notre péricope s’ouvre ainsi : « le troisième jour », c’est-à-dire exactement trois jours après ce dernier, c’est-à-dire (trois+quatre) le septième jour depuis le début de l’évangile…et tout évoque alors une série en cours de réalisation, une série d’actes et de gestes, comme la semaine de la première création.

Mais plus que cette référence à la semaine de la création, il y a dans ce récit l’idée centrale du couple, et de l’union de l’homme et de la femme placés au coeur même de la création !

Et Jésus est invité. Il est présent, comme déjà là, dans ce nouveau récit d’une Genèse revisitée où, au lieu même de la chute il se tient, tel celui qui rétablit toutes choses. Au moment même où la fête va sombrer dans la défaite et le fiasco (« Ils n’ont plus de vin ! »), le voici qui offre une ouverture, qui relance la vie et rend possible à nouveau la joie.

« Comme le vin manquait » dit le texte… c’est bien d’un manque, en effet, que naît le désarroi et que se révèle le péché : comme Adam et Eve ont manqué de confiance dans le jardin d’Eden, ces deux mariés de la noce ont aussi manqué de quelque chose et manqué quelque chose, parce qu’ils pensaient peut-être qu’il y aurait peu de monde, ou parce qu’ils n’avaient pas suffisamment investi dans la préparation de l’événement, ou par mauvais choix d’un maître de cérémonie, ou pour toute autre raison, peu importe. Ils ont manqué.

Et comme le terme de « péché » peut se traduire en hébreu par « manque » (manquer sa cible, être en manque, rater son objectif), voici que Jésus, par le fait même de son intervention, recrée des conditions nouvelles et offre à Cana la possibilité de vivre l’événement dans la joie malgré le « péché-manque ». Le manque est comblé -et de quelle façon !- et la confiance revient, la vie et la joie l’emportent, la fête est sauvée, bien heureusement.

L’expression que je relevais comme indice d’une référence à la création « le troisième jour » -après les quatre- indiquait la semaine de la création. Ne pourrait-elle pas désormais désigner aussi la victoire sur les forces du péché, le recommencement rendu possible, la résurrection…Le troisième jour « il est ressuscité »…le possible recommencement « avec Christ »…

Le récit des Noces de Cana est bien le grand récit de la Genèse revisité à la lumière du Christ qui se trouve présent aux moments des grandes détresses. Il affirme la présence du Christ dans nos propres situations de manques, de manquements à nos propres engagements où nous perdons confiance et où nous nous retrouvons seuls.

Surabondance d’une grâce imprévisible mais bien réelle qui rétablit toutes choses et recrée la joie où toute joie était menacée. Et recréation, recommencement, renouvellement de la vie où l’on pensait que tout aller cesser.

Et puis enfin présence du Christ, secrète et efficace tout à la fois, présence efficace et secrète :

Avez-vous remarqué, en effet, comment le maître de cérémonie va féliciter le marié -et non pas Jésus- [3] de ce qu’il sert le bon vin jusqu’à la fin ? Avez-vous remarqué qu’apparemment le Christ s’efface et laisse la joie et l’étonnement heureux embellir toute la noce ? Avez-vous remarqué que tout se passe pour le mieux entre les invités, les convives, les mariés, et les serviteurs et que tout cela est bien et bon et heureux [4] ?

Parce que le vin est de qualité, généreux, et qu’il coule à flots, les gastronomes ont donc raison de se réjouir et de recevoir ce texte comme l’un des plus joyeux miracles de la bible. Parce qu’il y a là un signe étonnant de la grâce et du salut, les linguistes ont raison de relever la symbolique de l’eau et du vin, de l’ancien et du nouveau, de la Loi et de la grâce… Parce que se dessinent une préfiguration du festin messianique et une évocation du repas pascal, les liturges ont aussi raison de lire le récit comme anticipation du repas du Jeudi Saint. Parce que chacun aurait pu être de la fête et disciple de Jésus, les amis de Marie ont raison de s’identifier à elle comme à ces personnages du récit, et se sentir toujours invités, étonnés et joyeux.

Et parce que l’évangile est bonne nouvelle d’une histoire que Dieu veut sans cesse recommencer avec nous, nous pouvons découvrir cette page de la bible comme une page renouvelée d’un récit de création, foisonnant, débordant d’allégresse, prometteur de bénédictions et de bienfaits à recevoir comme autant de signes de sa grâce, malgré toutes nos fautes, malgré nos manquements et nos pauvretés d’hommes et de femmes placés au cœur de la création, non plus seuls désormais, mais aimés et accompagnés par le Christ toujours présent à nos côtés, et rendant gloire à Dieu, du commencement à la fin et tous les jours de notre vie,

Amen


[1] C.Dodd : « L’interprétation du quatrième évangile », Cerf, Paris, 1975.

[2] La méditation d’un tableau de Brueghel : « Le mariage (Bauernhochzeit) paysan » 1568, KhM Wien, n’est pas étrangère à ces propos…Plus près de nous, « Les Noces de Cana », tableau de Véronèse, 1563, au Louvre, opte pour une représentation de l’aristocratie vénitienne au lieu des pauvres d’Allemagne.

[3] Seuls les serviteurs savent ce qui se passe réellement. Mais qui sont ces serviteurs, aujourd’hui ?

[4] « Et Dieu vit que cela était bon »

Luc 19, v. 28-40 : « Etre témoins des promesses encore inaccomplies »

Dimanche 1er avril 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

La fête des Rameaux [1] trouve son origine dans ce récit étonnant de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Et elle signifie la joie du peuple et des disciples qui acclament leur roi.
Très vite, cependant, chacun comprend de quelle ombre se couvre l’horizon, et quel drame va se nouer bientôt : trahison, arrestation, reniement, comparution, jugement, condamnation et exécution.
La fête des Rameaux inaugure, en réalité, le grand récit de la passion.

Paradoxale et tournée vers la mort, elle empêche la joie de s’exprimer pleinement, en même temps qu’elle inscrit dans nos liturgies ce moment crucial de la rencontre entre le Christ, le peuple, et les autorités politiques et religieuses.
Elle est complexe, quant à sa signification, et dense quant à ce qu’elle inaugure.
Complexe, car elle mêle des réalités spirituelles et des attentes politiques. Et le peuple (toute la foule des disciples, précise l’auteur) qui crie son espérance publiquement, exprime l’espoir d’une délivrance du joug romain, et du rétablissement de l’indépendance et de la souveraineté d’Israël au sein de cette province syrienne de l’empire.
L’évangéliste Luc ne va pas jusqu’à écrire que la foule reconnaît en Jésus le « Fils de David », comme cela est le cas chez Marc ou chez Matthieu, et il ne semble donc pas vouloir insister sur le désir d’une renaissance de la dynastie davidique. Il laisse cependant percer l’idée d’une acclamation et d’une revendication de type nationaliste, ce qui est déjà très grave dans le contexte romain : « Que Dieu bénisse « le roi »qui vient au nom du Seigneur ! » [2].

En même temps, la description de l’épiphanie de Jésus à l’entrée de la Ville ne peut se laisser réduire à l’évocation d’une émeute ou d’un soulèvement politique. Elle relève bien d’une manifestation d’ordre messianique. L’indice concernant la manière d’entrer est décisif : « Ils amenèrent l’ânon à Jésus ; ils jetèrent leurs manteaux sur l’animal et y firent monter Jésus. » Cette précision concernant la monture est effectivement en rapport direct avec ce qu’atteste la prophétie de Zacharie (Vème siècle avant J.C ) et que tout le monde savait alors : le Messie rétablira la paix dans le monde : « Eclate de joie, Jérusalem, Pousse des acclamations, ville de Sion ! Regarde, ton roi vient à toi, juste et victorieux, humble et monté sur un ânon, le petit d’une ânesse. Il supprimera les chars de combat et les chevaux, à Jérusalem, il brisera les arcs de guerre. Il établira la paix parmi les nations, il sera le maître d’une mer à l’autre, de l’Euphrate jusqu’au bout du monde… » [3].
Jésus n’entre pas à Jérusalem monté sur un cheval, il n’est pas non plus debout, tel le roi guerrier et vainqueur, sur un char de guerre entouré par ses troupes d’élite. Mais l’humilité de sa monture le désigne comme le Messie tant attendu qui fera taire, précisément, toutes les armes, et qui rétablira la paix.
L’entrée de Jésus à Jérusalem, telle que l’écrit l’auteur, provoque donc le choc et la confusion entre ces deux attentes.
Et les zélotes qui l’ont suivi jusque là ne le comprendront plus.
L’acclamation de la foule naît d’une méprise sur sa personne.

Mais par delà les incompréhensions et les aveuglements de toutes sortes, Jésus prend en compte l’espérance d’une libération, aussi ambiguë soit-elle. Car il est proche de ceux qui souffrent l’esclavage, de quelque forme qu’il soit, proche de ceux qui espèrent et qui cherchent. Proche de ceux qui sont creusés par un manque. Il entend les attentes des foules, il ne les nie pas. Il sait qu’elles sont l’expression d’une souffrance. Et pourtant, il n’y répond pas.
Plus exactement, il ne laisse pas son geste être récupéré par les uns ou par les autres. Et sa présence à Jérusalem, au milieu de la foule, ne se trouve en rien liée à l’orthodoxie de telle ou telle doctrine religieuse ou à la justesse de tel ou tel engagement politique qu’il s’agirait d’approuver ou d’encourager. Elle répond au désir d’une rencontre, à l’attente d’une foi, à l’espérance d’une libération.
Mais elle ne signifie pas que Jésus cautionne tant soit peu les engagements ou les opinions de ceux vers qui il va : sa présence invite cependant à un déplacement de soi, de chacun en soi-même. Elle suggère un changement de regard. Une autre façon de comprendre son rapport à soi et au monde :
La présence de Jésus nous invite à vivre un déplacement qui nous apprenne qu’il faut parcourir le chemin de nos attentes personnelles ou collectives, qu’il faut en traverser les épreuves jusqu’à envisager d’y rencontrer l’échec, le cas échéant. Et qu’il s’agit d’affronter la réalité de notre vie sans en dénier à aucun moment la violence et la mort qui la traversent.
A vivre notre vie non comme un rêve impossible à force d’être merveilleux et qu’il faudrait forger nous-mêmes, mais comme un chemin offert et bien réel, comme une traversée qui va « de la Jérusalem de nos soifs et de nos attentes de délivrance messianique » [4] -telles celles de la foule le jour des Rameaux- jusqu’au moment de l’épreuve et de la mort.

Jésus qui entre à Jérusalem, pour sa part, fera cette traversée pour nous. Et il mourra même hors les murs, sur le Golgotha. Et de ce parcours, sur un ânon, le petit d’une ânesse, signe de humilité messianique, jusqu’à la croix qui signe la fin d’un chemin fait tout entier d’humiliation, il restera aux témoins à confesser qu’il était effectivement celui d’un roi, mais un roi qui désigne un royaume qui n’est pas de ce monde. Un roi pour la paix, prêt à mourir pour qu’on entende sa voix. Un roi sans arme et sans char. Un roi dont la justice est celle-là même qui pardonne, ici et maintenant, à ceux qui le tuent.
La fête des Rameaux inaugure donc, dès ici et maintenant, une royauté nouvelle à découvrir, qui ouvre à tous un avenir. Une royauté faite de justice, de paix et de pardon. A nous d’en être les témoins sans cesse renouvelés, et à nous de témoigner, avec espérance, de ces promesses encore inaccomplies, car, quand bien même nous nous tairions, les pierres crieront…,

Amen.


[1] A la différence des autres récits (Matthieu, Marc et Jean), Luc n’évoque pas les branches que la foule agite pour saluer leur héros, mais des vêtements que l’on place sur le chemin pour embellir les lieux et ménager la monture…

[2] Le motif retenu -et inscrit sur la croix- de la condamnation à mort, est la prétention de Jésus à être « roi »(Lc23, v3, 38)

[3] Zc 9, 9ss.

[4] Cf. Elian Cuvillier, L’Evangile de Marc, Labor et Fides, Genève, 2002, p231.