Marc 5, 35-41

Dimanche 2 juillet 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Lorsque nous nous interrogeons sur ce que pourrait être le sens et l’origine de la religion, de la foi et du salut, et que nous essayons avec un peu de perspicacité de cerner les limites du champ immense d’un tel sujet, nous sommes en présence, très schématiquement, cela va de soi, de trois options : Premièrement, la religion, et le salut qu’elle offre sont à notre portée. Et plus que cela, l’homme est en capacité de trouver lui-même et de puiser en lui-même les ressources de son salut. Que ce salut se nomme « bonheur », « sens de la vie », « raison d’être » etc. En lui, c’est-à-dire dans son intériorité, dans le secret de son être qu’il doit et qu’il peut apprendre à découvrir, résident les éléments essentiels et suffisants qui le feront vivre et qui donneront véritablement sens à sa vie. Que ces ressources rendent possible une intense quête intérieure d’ordre philosophique, et qu’elles l’amènent à un degré élevé de connaissance (à la connaissance de soi), ou qu’elles soient qualifiées d’ « étincelle divine » innées et propres à chaque être, peu importe : dans cette perspective, l’expression homo capax dei définit assez bien la puissance de l’être humain et sa singularité, en quelque sorte, car il est à même de s’en sortir par lui-même, de se suffire à lui-même, de s’exhausser au dessus de sa condition, de « sortir de soi » et de se sauver. In nobis, en nous, par conséquent, réside le sens ultime de l’existence.

La deuxième option est différente de la première, et pourrait en être une variante. Elle suggère que certains, parmi les hommes, mais non pas tous, peuvent exercer cette fonction de faire découvrir et de transmettre le salut : un clergé, par exemple, une caste ou des personnes spécialisées, appartenant à certaines instances, des membres de certaines institutions (des religieux, des clercs, des responsables de mouvements religieux, d’Eglises, de communautés…). Le salut et la religion sont alors les offres d’un bien symbolique dont la plupart des hommes peuvent être les bénéficiaires, mais où des intermédiaires entrent nécessairement en jeu, initiateurs, gourous, chamanes ou prêtres choisis, élus, et reconnus comme tels par la tradition, par leurs pairs et par le rite. Guérison et salut sont offerts pro nobis, pour nous, par d’autres que nous, c’est-à-dire par d’indispensables dispensateurs et intercesseurs. In nobis, telle est la première option, en nous réside la solution. Pro nobis, pour nous, d’autres en connaissent la vérité et sont élus pour la transmettent, telle pourrait être la deuxième.

Le récit de l’évangile, pour sa part, raconte sensiblement autre chose. Il laisse entendre que le salut vient « d’ailleurs », ou plus exactement qu’il s’exprime et se réalise dans une parole, une parole qui n’est pas de nous, et que personne parmi nous ne détient ni ne transmet mais que chacun peut recevoir. Une parole « à recevoir » d’un autre. Une parole issue d’une altérité bienveillante et salutaire : la parole de Dieu prononcée -c’est-à-dire réalisée- par Jésus.

Et voici comment : Le récit du chapitre 5 v21-43 de l’évangile de Marc contient deux épisodes mis en relation étroite l’un avec l’autre. L’épisode concernant Jaïrus et l’épisode de la femme hémorragique. D’une part, apparaissent des différences frappantes entre les deux personnages : Jaïrus est un chef de synagogue, un personnage important, la femme est anonyme. Il est responsable d’une communauté, elle en est exclue à cause de sa maladie. Il a une famille, une maison et beaucoup d’entourage, elle n’a plus rien et se trouve privée de la possibilité du mariage et de la maternité. Il s’adresse publiquement à Jésus, elle agit en secret.

Et puis d’autre part, existent entre eux des parallèles : L’un comme l’autre se retrouvent unis dans leur détresse et sont chacun demandeurs de salut. Dans les deux épisodes, il est question de deux femmes, l’une malade depuis douze ans, la femme hémorragique, l’autre ayant douze ans, c’est-à-dire l’âge de la puberté qui en fait une personne nubile, la fille de Jaïrus. Dans les deux cas, ces femmes sont considérées comme mortes, l’une au plan social et religieux, l’autre au plan clinique. Et dans les deux cas la guérison et le salut consisteront en une réintégration dans la société (pureté rituelle, retour à la vie) : elles seront alors non seulement rendues à la vie, mais l’une et l’autre capable de donner la vie.

Mais au-delà de ces éléments, le récit montre que si la situation sociale comme le parcours de Jaïrus et de la femme sont à bien des égards opposés, le résultat, pour eux est identique : L’offre de salut provient d’une parole qui transforme leur vie. Il y a simplement dans la narration même, comme une logique de l’abaissement de Jaïrus qui est présenté tel un homme suppliant, invité à la foi par Jésus, et qui s’efface derrière sa fille, et puis une logique de l’élévation de la femme qui, elle, n’est rien, n’a pas droit à la parole, mais qui accède au langage et devient une croyante exemplaire dont la foi sera constatée par Jésus. Jaïrus fait l’expérience du manque, du vide et de la finitude. Il doit passer du statut de chef à celui de père, la femme découvrira la plénitude de la vie. Et seule une parole extérieure à leur existence permettra ce double miracle. Pour la femme, de même que pour la fille de Jaïrus, le salut sera la (ré)intégration dans la communauté des vivants, par le fait d’une parole extérieure à celle de ce monde (que ce soit, comme le note justement le récit, la parole du chef, la parole de la Loi…ou celle des médecins.) La femme hémorragique est alors guérie de sa souffrance et d’anonyme elle (re)devient fille du Père. La fille du chef, pour sa part, accède à la vie et devient jeune fille adulte. Jaïrus va « perdre » sa petite fille, mais pour qu’elle vive et devienne adulte ; la femme anonyme, enfermée dans sa maladie, va se découvrir une nouvelle identité de fille (Ma fille, ta foi t’a sauvée,…).

Ce que nous dit l’évangéliste Marc sur Jésus, dans ce double récit de la fille de Jaïrus, qui devient jeune femme, et sur la femme anonyme qui se découvre une nouvelle identité de fille, est ce fait qu’il est celui dont la parole a le pouvoir de guérir. Nul autre que lui ne le peut. Et son intervention gracieuse est celle-là même de Dieu qui sauve et qui guérit. Pour reconnaître cela, l’un, Jaïrus, devra sortir de son rôle de chef protégeant sa fillette, l’autre de l’anonymat de la foule où elle ne s’assume pas en tant que personne et où elle se cache. L’un et l’autre feront une rencontre personnelle avec Jésus, non seulement en l’implorant (Jaïrus), non seulement en le touchant (la femme), mais en expérimentant un dialogue. Cet homme et cette femme sont dans une impasse, confrontés à une limite infranchissable et ressentie comme une souffrance (la mort d’une fille, la maladie d’une femme), limite imposée par l’univers dans lequel ils évoluent. Mais leur démarche est véritablement celle de la recherche d’une extériorité. En substance se profile ici ce que la théologie protestante appellera plus tard le salut comme extra nos : un salut venant de l’extérieur de notre sphère habituelle d’existence. Et le miracle est alors celui de l’écoute et la réception d’une parole qui fait rupture (qui sépare le père de sa fillette) et qui libère (qui guérit la maladie). La grâce de Dieu, exprimée dans cette parole, libère du déterminisme ceux qui la reçoivent. Elle est une grâce qui peut se dire dans une guérison et dans une résurrection, dans nos propres guérisons et nos propres résurrections L’homme n’est donc pas capax dei, car alors cette extériorité du salut deviendrait facultative ou secondaire. Et aucune instance intermédiaire n’agit pro nobis, car alors certains se prévaudraient indûment d’un statut privilégié dans l’ordre de la foi, mais seule la parole de Jésus, comprise comme Parole de Dieu [1], peut faire advenir les sujets que nous sommes, et quiconque sur cette terre, à l’existence, à la vie et au salut. Telle est la troisième option, celle que l’Evangile met en œuvre dans ses récits : la proclamation pour tous les hommes d’une parole à écouter et à recevoir comme une parole de vie,

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[1] L’importance centrale que le protestantisme accorde à la lecture personnelle et communautaire des textes bibliques, à l’écoute de la parole dans la prédication, et à l’exercice de l’interprétation des Ecritures, est fondamentalement liée à cette conviction qu’au travers des paroles transmises dans les textes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament se dit la Parole de Dieu.