Jean 15 : « Demeurez dans mon amour ! »

Dimanche 21 mai 2006 – par François Clavairoly (culte radio-diffusé sur France-Culture)

 

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La grâce et la joie de Dieu sont avec vous, ce matin, en Jésus-Christ, et dans la communion du Saint Esprit, amen. L’Evangile de Jean accompagnera ce jour, comme l’Evangile accompagne secrètement tous les jours de nos vies. Il donne sens aux situations qui semblent obscures, à nos yeux, et dans les temps de crise, il nous appelle à ne pas nous laisser enfermer dans une attitude de d’abandon, il nous demande de traverser vaillamment les temps qui viennent. Et tout au long de cette traversée, Jésus est comme notre « commandant » ! Il nous commande de ne pas le quitter, de le suivre, de rester avec lui, et de nous tenir ensemble. C’est ce qui nous est dit dans l’Evangile de Jean que nous découvrons ce matin.

Les chrétiens qui faisaient partie de la communauté de Jean, connaissaient au premier siècle, une situation de crise. Une crise qui aurait pu les engloutir et les faire disparaître de la mémoire de l’Eglise. Mais ils ont su résister. Ils ont su résister non seulement en préservant le texte de l’Evangile de la destruction et de l’oubli, mais aussi en le transmettant à d’autres. C’est pourquoi en ce moment même, nous pouvons le lire et l’entendre. Ils ont su traverser la crise, et en ce sens ils nous ont précédés. Voilà pourquoi il faut écouter ce qu’ils ont à nous dire. La page de l’Evangile que nous allons ouvrir résonne comme un appel à résister, un appel ferme et serein. Cet Evangile a été souvent décrit comme un texte au discours intellectuel et spirituel, ce qu’il est, évidemment. On dit aussi qu’il propose une réflexion très riche sur la signification de la figure du Christ, sur le sens de sa mort notamment. Cette mort qui est en même temps élévation tragique sur la croix et élévation glorieuse dans les cieux. Mais je crois que le motif de cette réflexion est surtout celui d’une crise majeure. Une crise du croire. Une crise du croire qui n’est pas sans analogie avec ce que nous vivons aujourd’hui même. Mais de quoi s’agit-il ? De quelle crise parle t’il ?

Les chrétiens de la communauté de Jean doivent faire face à un triple défi qui met en crise la foi chrétienne : Tout d’abord, ils doivent impérativement quitter les cercles habituels de leur enracinement culturel et religieux. Ils doivent même quitter leur communauté d’origine, car ils ne peuvent plus fréquenter leurs synagogues qui sont pourtant des lieux de rendez-vous parfois quotidien, eux qui sont pour une grande part issus de la tradition juive. Et pourquoi tout cela, pourquoi ces changements, et ces séparations ? Parce que la nouvelle confession de foi au Christ qu’ils proclament dérange très sérieusement et de plus en plus les responsables religieux et leur coreligionnaires. Parce que leurs convictions ne sont plus conformes à l’enseignement du judaïsme. Ils doivent quitter leur communauté d’origine et cet arrachement les amène à vivre une tension réelle avec ceux dont ils se séparent. Les voici comme en décalage et mis à distance de leur propre milieu et comme étrangers à leur propre culture, amenés à vivre maintenant de plain pied dans un monde et une société, celle de l’empire romain, qui tolérait à peine les juifs, mais qui ne va pas faire grand cas non plus des valeurs chrétiennes et de ceux qui les défendent, bien au contraire. Tout cela est douloureux et difficile à supporter. Deuxième défi : comme ils ne sont plus, dès lors, considérés comme juifs, ils se trouvent dans une situation précaire. Ils ne bénéficient plus du statut de religio licita, conféré au judaïsme par les lois de l’empire. Il leur faut alors instaurer de nouveaux liens pour survivre, et bâtir de nouveaux réseaux de solidarité. Il est trop tôt pour parler en terme de paroisse, au sens où ce mot est compris aujourd’hui. Mais les premières communautés chrétiennes tentent de s’organiser et notamment dans les villes, grâce à l’appui de quelques dames courageuses, par exemple, qui vont ouvrir leur maison, et ainsi de fragiles réseaux d’assemblée vont voir le jour. Après l’arrachement, donc, la précarité. Troisième défi, celui de la tentation de l’abandon. Car après tout, il est plus facile dans ces circonstances, de tout abandonner ! Il est plus simple de ne pas risquer la critique ou les sarcasmes des membres de sa propre famille, de ses voisins, ou pire la délation auprès des autorités. Et puis, certains le murmurent déjà, des rumeurs de persécution se précisent. Il est vrai que la persécution n’est pas loin, et que la crise du croire va s’en trouver exacerbée. Elle atteindra un point culminant, comme en témoigne dans son récit magnifique, et totalement halluciné, le livre de l’Apocalypse, attribué lui aussi, justement, au même Jean, dans cette fin du premier siècle, au temps du terrible Domitien. Voilà, nous y sommes : Arrachement progressif à l’ensemble des référents religieux communs, précarité des communautés chrétiennes dans une société qui se passe volontiers de leur message, et finalement tentation de l’abandon, ce triple défi dit déjà, à sa façon, vous le sentez bien, les contours de notre propre crise du croire aujourd’hui. Nos communautés vivent, elles aussi, ce sentiment de décalage par rapport au monde et à ses valeurs. Elles se perçoivent, le constat est général, comme précarisées, y compris d’ailleurs les Eglises les plus récentes, qui sont de toutes jeunes pousses, tout feu tout flamme, mais elles aussi fragiles et que l’on peut vite déstabiliser. Devant ce défi, et c’est ce que je retiens ce matin, l’Evangile de Jean invite à la confiance. Mais plus que cela encore, à la résistance. Mais la résistance à quoi ? Ne nous voilons pas la face : la résistance à la marginalisation, à la précarisation et l’abandon de la foi. Et après tout j’aime croire que le ou les auteurs de l’Evangile de Jean ont vraiment écrit « pour » cela, dans « ce » difficile contexte là, et pour y répondre, non pas pour rédiger, sans raison particulière, un texte d’intellectuel, une thèse de théologie en chambre, et pour citer, tel ou tel philosophe, ou briller dans les salons d’Antioche, de Césarée ou d’Alexandrie. Oui, j’aime à penser que l’Evangile de Jean répond à une situation d’urgence, en tout cas une situation un peu critique, où les chrétiens risquent leur survie parce qu’ils réalisent qu’ils doivent adapter leur message dans un contexte pour eux nouveau, et en tout cas culturellement devenu très différent peut-être même indifférent. Qu’il lance un appel à résister, dans la crise du croire, de la même façon que l’Apocalypse appellera à résister, dans la crise de la persécution, et que l’un et l’autre de ces écrits extraordinaires sont de la même veine, de la même sève, de la même trempe. Tout cela au nom de Jésus qui meurt sur la croix, qui se défait de sa vie pour ses amis, mais justement pour que ses amis vivent et puissent rester porteurs d’un message d’espérance, au travers des crises, y compris les plus graves, malgré la précarité, la marginalisation et même la mort. Lui dont la mort est un échec, pour beaucoup de ses contemporains, mais non pas un échec aux yeux de celui qui le ressuscite. Cela signifie à mes yeux que l’échec, hypothèse toujours possible, pour ceux qui résistent devant les épreuves et la crise et qui finalement flanchent, cet échec peut être en même temps l’emblème de leur victoire secrète, encore cachée, mais bientôt révélée. Cela signifie pour nous ceci : de la même façon que des chrétiens johanniques ont pu traverser un temps de crise, trébucher et même tomber, et puis être relevés, puisqu’ils ont transmis le flambeau, de même nous pouvons, nous aussi, résister et traverser le temps qui est le nôtre, avec le Christ nous tenant par la main, comme un ami, qui ne nous lâche pas.

« Demeurez dans mon amour, proclame l’Evangile d’aujourd’hui. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi, j’ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. Je vous ai parlé ainsi pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit complète. Voici mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Personne n’a de plus grand amour que celui qui se défait de sa vie pour ses amis. Vous, vous êtes mes amis si vous faites ce que moi, je vous commande. Ce que je vous commande, c’est que vous vous aimiez les uns les autres. »

« Demeurez dans mon amour », dit Jésus. Cette expression « demeurez dans mon amour » remplace ici le verbe croire. Autrement dit le texte énonce : « croyez en moi ». C’est que ce verbe croire est difficile à utiliser dans un contexte de crise, où les certitudes s’effondrent : en effet, croire, avoir la foi, n’est-ce pas avoir l’orgueil de la foi, n’est-ce pas se situer dans le champ victorieux de la conviction ? N’est-ce pas provoquer les conditions d’un conflit avec l’autre, et le regarder comme en surplomb, n’est-ce pas refuser d’emblée le jeu du dialogue, en plaçant au préalable comme un mur, fait de vérités ? Croire, n’est-ce pas avoir raison contre tous, et ne rien craindre du haut d’une forteresse inexpugnable ? Eh bien non ! Croire n’est pas cela. Croire, c’est frémir de peur et plonger parfois dans le doute, profondément, et longtemps, au moment d’une épreuve. Croire c’est penser la fragilité du croire, et reconnaître la discrétion de ce souffle ténu qui anime la foi. Cette discrétion est d’ailleurs inversement proportionnelle au bruit de certaines célébrations où les acteurs, pardonnez-moi l’expression, « se persuadent ou font croire qu’on croit », plus qu’autre chose. Cette compréhension de la foi comme d’une conscience vive de sa fragilité même, est exactement ce qu’exprime le Christ à ses amis, arrachés à leurs bases, précarisés, et à bien des égards tentés de ne plus rien croire du tout, quand il leur dit : « demeurez dans mon amour ». Car le lien qui les unit à lui est celui de l’amour, non celui du dogme ou de la certitude. Dans le temps de la crise, c’est ce lien d’amour qu’il s’agit d’affermir et de faire tenir. Vous êtes fragiles, mais vous pouvez résister. Vous êtes fragiles, mais résistants. Tenez, un exemple. C’est au moment du développement des missions protestantes, au XIX siècle, qu’a été lancé ce qui deviendra le mouvement œcuménique. L’œcuménisme, oui, s’est alors mis en route pour resserrer les liens entre chrétiens, c’était une façon de résister au défi que constituait la nouvelle mondialisation, dans laquelle le réseau fragile des Eglises devait se tisser, c’était pour éviter le contre témoignage d’une division, d’un émiettement, d’une concurrence entre elles, injustifiable en Europe comme en Afrique, et pour mieux passer le message dans des contextes bien différents. Eh bien aujourd’hui encore cet œcuménisme, ce renforcement du lien entre chrétiens de différents pays est nécessaire à l’œuvre de transmission. C’est qu’il s’agit de vivre ce lien entre chrétiens, entre les Eglises, elles-mêmes si différentes, pour que le témoignage se traduise dans des faits, par des gestes concrets, par des services, par des programmes de lutte contre l’injustice et pour le développement, et par des engagements auprès des plus petits et des plus vulnérables. Je disais au début que Jésus était présenté dans ce passage de l’Evangile de Jean comme un commandant : Ce que je vous commande, dit-il, c’est de vous aimer les uns les autres. Se pourrait-il que pour lui l’amour se commande ? Se pourrait-il que ce commandement d’un nouveau Moïse résume, en forme d’hommage, les dix commandements du Sinaï ? C’est là une belle piste à suivre. « Vous vous aimerez les uns les autres », dit-il, c’est-à-dire que vous n’entrerez pas en concurrence entre vous, ni en compétition spirituelle, vous ne vous comparerez pas, vous ne vous laisserez pas paralyser par vos complexes de supériorité ou d’infériorité. Vous ne vous enorgueillirez pas de vos réussites ni ne vous culpabiliserez de vos fragilités. Vous ne ferez pas valoir vos généalogies, et vous ne vous prévaudrez pas de vos nouvelles certitudes. Vous demeurerez dans mon amour, c’est-à-dire quand vous regarderez le visage d’autrui, vous le considèrerez, homme ou femme souffrant comme vous, comme quelqu’un qui vous oblige, et vous lui tendrez la main à votre tour, vous vous souviendrez que votre foi ne vient pas de vous, qu’elle soit ancienne, toute neuve ou pratiquement oubliée, vous vous apercevrez que votre force n’est pas votre force mais celle de votre Père et que c’est en lui, Père créateur, que s’origine la joie imprenable que vous ressentez au plus profond de vous au moment de la rencontre avec cet homme ou cette femme différent devenant un frère ou une soeur. Vous demeurerez dans mon amour, et vous traversez la crise vaillamment, en compagnies de tant d’autres différents. Vous ne vous laisserez pas tenter par l’abandon, vous vous donnerez les moyens de fortifier le réseau des Eglises, comme l’ont fait les chrétiens de la communauté de Jean, dans leur précarité même, telle que nous l’avons vue, ou comme l’ont fait les pionniers de l’œcuménisme, dans leur fragilité même ! Comment faire, me direz-vous ? Mais en y allant, vers ce réseau d’Eglise, car votre présence y est attendue, par beaucoup. Ce commandement est pour nous tous, en réalité, et en plus il est à notre portée, et c’est plutôt une bonne nouvelle… à bientôt, donc, dans l’amour du Christ, pour une traversée sereine et authentique de toutes nos crises, loin des crispations, et loin de l’abandon, mais pour un témoignage résistant et lucide que le monde attend, devant tant d’injustices faites aux plus faibles, et dans l’espérance joyeuse du royaume qui vient ! Amen.

Prière : Dieu notre Père tu nous donnes un commandement d’amour, comme un mot d’ordre pour résister. Nous te demandons de nous accompagner sur ces chemins de résistance : contre le repli sur soi qui nous rétrécit, contre la violence des mots qui nous échappent et qui blessent, contre les facilités de raisonnements qui nous font penser à tort qu’il y a des solutions simples aux questions compliquées de notre temps, contre la tentation des extrêmes, dont le vrai visage est la haine. Nous te demandons de nous accompagner aussi sur nos chemins de résistance pour témoigner de la joie qui nous porte, pour partager des moments de bonheur, pour inventer et vivre des projets et des rêves qui nous mènent loin, pour découvrir avec d’autres différents l’arc en ciel de ton alliance, et l’horizon de ta promesse. Merci pour ce temps de culte, au début d’un dimanche, merci pour ce jour et tous les jours de nos vies, pour la vie de nos parents, pour celle de nos enfants et pour la création que tu aimes, que tu veux sauver malgré tout, malgré nous, et avec nous, amen.

Confession de foi : Disons notre foi, fragiles mais résistants, et remplis d’espérance pour vivre dans ce temps l’Evangile de justice et de paix :

Le Christ, Sauveur et Seigneur, nous réconcilie avec le Père par la foi seule et nous libère de toute culpabilité. Par l’annonce de l’Evangile, le don du baptême et la célébration de la cène, il nous rassemble en Eglise sous l’autorité des Ecritures illuminées par le Saint-Esprit. Il fait de nous des enfants de Dieu et nous associe à son œuvre de libération et de vie, en vue de la louange et de la prière, du témoignage et du service. Par là, il nous permet de collaborer avec lui pour faire du monde une création de Dieu, dans l’attente de la nouveauté du Royaume, Amen.

Bénédiction : Nous nous quittons, mais c’est dans la certitude que notre prière est exaucée et que le lien d’amour qui nous relie au Père demeure ferme en Jésus-Christ : Et nous recevons sa bénédiction pour aujourd’hui et pour toute cette semaine : « Dieu vous bénit et vous garde ; il tourne sa face vers vous et vous accorde sa grâce ; Dieu porte sur vous son regard e vous donne la paix, Amen. »

Jean 15 v 1-8 : « Les chrétiens, une espèce fragile mais résistante »

Dimanche 14 mai 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Ce qu’a vécu la communauté johannique au premier siècle de notre ère est comparable à une crise spirituelle majeure qui aurait pu être la cause de sa disparition et de son effacement de la mémoire chrétienne. Mais elle a su traverser cette épreuve, elle a résisté, et son message est parvenu jusqu’à nous : il nourrit l’espérance de millions d’hommes et de femmes dans le monde. Cette crise présente trois aspects particuliers et des conséquences spirituelles sur lesquelles il faudra revenir pour en saisir toute l’actualité. Cette crise a été majeure, de la même façon que la foi chrétienne traverse en ce moment une crise de crédibilité et de transmission. Une crise, c’est-à-dire une mise en question assez virulente et dérangeante, une mise en cause, un jugement (comme le sens du mot grec « crisis » le suggère). Crise de crédibilité et de transmission, ou, comme l’écrit un théologien, crise du croire.

Et même si l’objection qui consiste à dire que la foi chrétienne a toujours été en crise, en quelque sorte, et qu’aucune époque ne l’a vu échapper entièrement à des remises en questions, à des contestations, à des critiques féroces -que l’on pense au Moyen Age turbulent d’hérésies ou à l’époque des Lumières enivrées par le culte de la raison, ou que l’on pense aux grandes interrogations sur Dieu qui ont suivi la seconde guerre mondiale-, elle ne peut pas nous exonérer de la nécessaire recherche des causes de ces critiques, et de l’analyse de la situation présente qui voit la foi chrétienne à la fois reconnue et même admirée par les uns, et à la fois radicalement niée et brocardée par les autres, ou encore bousculée par d’autres convictions, d’autres dogmes, d’autres visions, d’autres rêves, d’autres récits… Et peut-être est-ce là l’originalité de la situation : au moment où certains annonçaient, à grand renfort d’analyse et de réflexion sur la sécularisation et sur l’accession à l’âge adulte d’une civilisation enfin émancipée des tutelles religieuses, le triomphe de la raison et de la science, et où d’autres à l’inverse, répétant à l’envi que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pas, sans trop savoir ce que cela voulait dire ni qui l’avait dit et dans quel contexte, nous voyons que le religieux et la religion évoluent, se recomposent, se redistribuent différemment, se redéfinissent dans leurs contours, leurs prétentions et leurs offres de sens parfois séduisantes et parfois terrifiantes. La crise du croire qu’a connue la communauté johannique et qui a failli l’engloutir concernait là aussi la crédibilité et la capacité de transmission du message. En voici trois aspects :

-  Des juifs devenus chrétiens dans la mouvance créée par l’écho de la prédication de Jésus, dans les années 85-90, vont se trouver peu à peu dans une situation intenable : eux qui fréquentent normalement les synagogues comme leurs compatriotes, et qui, en plus de la foi juive commune confessent Jésus comme leur messie, vont commencer à déranger leurs proches. Leur présence même au culte synagogal ne sera plus souhaitée ; la confession de foi au Christ mort et ressuscité, première cause de la crise, affichera une telle différence de conviction que le judaïsme de l’époque en train de se constituer et de s’affirmer enfin en tant que religio licita, ne pourra plus la tolérer en son sein. Les juifs devenus chrétiens vont être excommuniés. Il y a là comme un déracinement, un arrachement au terreau commun, et une marginalisation des premiers chrétiens.
-  Le deuxième aspect sera la situation de précarisation due à l’obligation dans laquelle les chrétiens vont se trouver de se regrouper ailleurs et autrement, et de former des communautés, des Eglises de maison ou des ecclésioles -on ne parle pas encore de paroisse au sens d’aujourd’hui- mais dont le statut restera précaire. La précarisation de ces communautés chrétiennes qui ne bénéficieront pas du statut de religio licitafacilitera, d’ailleurs, leur persécution, le moment venu : dès la fin des années 90 l’empereur Domitien sera, pour sa part, le responsable d’une des persécutions les plus violentes contre le christianisme, et le récit du livre de l’Apocalypse en constituera un témoignage horrifié.
-  Le troisième aspect sera caractérisé par la tentation de tout abandonner, de tomber, d’être relaps et de ne plus savoir comment préserver l’essentiel du message et de la foi, d’où ce mot de l’Evangile de Jean qui remplace le mot même de « croire », tellement ce croire est en crise, par l’expression « demeurez en moi », c’est-à-dire « restez attachés », « ne faiblissez pas »… Cet appel à rester attaché, à ne pas se séparer du Christ, est illustré dans le texte évangélique par la parabole de la vigne et des sarments : au moment où dire « je crois » est si difficile et même parfois risqué, la parabole de la vigne, reprise de l’Ancien Testament (Esaïe et Psaume), redit l’attachement de Dieu à son peuple et surtout le lien qu’il ne veut pas rompre avec ses élus. Le contexte social et spirituel se tend dans les communautés, entre chrétiens, entre juifs et chrétiens, entre juifs, chrétiens et païens- l’état d’esprit est fait de soupçons et de jugements, certains abandonnent, d’autres résistent, d’autres encore se radicalisent- et il porte en germe le risque de l’intolérance et de la crispation identitaire religieuse ou confessionnelle.

Cet arrachement au terreau commun cultuel et culturel, cette précarisation et cette tentation de l’abandon (ou de l’intégrisme) ne sont pas des éléments sans ressemblance avec les éléments qui caractérisent notre situation présente : l’effacement progressif des référents cultuels et culturels chrétiens de notre société, l’évolution du statut et du poids des Eglises dans leur rapport au monde politique, social et économique, et, dans certains cas, la précarité que connaissent bien des communautés chrétiennes, y compris dans notre pays, de même que le constat réel bien que très mesuré d’une érosion du nombre de chrétiens pratiquant [1], décrivent assez justement ce qui se passe (Il faut évidemment aussi prendre en compte des aspects plus positifs, et ils sont nombreux, pour décrire la situation : résurgence de la quête spirituelle, développement des mouvements évangéliques, engagement dans la catéchèse d’adulte d’un grand nombre de croyants, redéploiement des communautés chrétiennes, meilleure formation des prêtres et pasteurs, sollicitation des Eglises par les acteurs sociaux et politiques dans des domaines divers -éthique, exégétique, culturel…-, œcuménisme, dialogue interreligieux…). Devant cette situation de crise, l’Evangile de Jean demande de porter des fruits, en toutes circonstances, par une obéissance fondée sur cette compréhension d’une Eglise faite de disciples-sarments dont Jésus est la vigne, telle que l’Ancien Testament en parle lorsqu’il qualifie ainsi Israël, la vigne dont Dieu prend soin et qu’il préserve de tous les malheurs.

Le motif essentiel de la communauté johannique pour résister, pour garder sa crédibilité et pour développer son œuvre de transmission, apparaît donc dans cette auto compréhension comme Eglise liée, reliée définitivement à Dieu par Christ, comme les sarments au cep de vigne. Ainsi, les membres de cette communauté n’ont-ils pas tous douté, ainsi n’ont-ils pas tous abandonné leur maître, ainsi ont-ils su faire valoir leur crédibilité et poursuivi leur travail de transmission. Au moment de leur arrachement progressif au terreau commun du judaïsme, dans la situation précaire qui leur était imposée, et face aux tentations de baisser les bras, ils ont tenu bon. Au moment où notre temps et nos Eglises -toutes les Eglises- connaissent une crise du croire, l’Evangile de Jean nous appelle inlassablement à porter du fruit, c’est-à-dire à donner avec nos meilleurs moyens du crédit à l’espérance chrétienne, du crédit enraciné dans un credo imprenable ; et puis à transmettre à d’autres qu’à nous-mêmes cette espérance, à ceux qui en ont besoin et que le Seigneur place sur nos chemins. C’est pourquoi, comme cette première communauté de Jean, fragile et peu nombreuse, nous ne sommes pas appelés principalement à garder les yeux sur les indicateurs numériques, à faire du chiffre, à augmenter les effectifs, à suivre dans l’angoisse les courbes des évolutions quantitatives de nos membres, à nous laisser obséder par l’idéologie de la croissance (Cf. note 1), mais en premier lieu à porter du fruit comme une vigne peut en porter, à savoir du fruit en quantité suffisante, certes, en bonne quantité, mais surtout du fruit de bonne qualité pour que le monde goûte les merveilles de Dieu et s’en réjouisse, et pour que notre joie soit complète, dans l’attente de son royaume. Chers amis, frères et sœurs, quel fruit comptez-vous porter au monde, à votre tour, et dans la situation qui est la vôtre, par votre foi, votre amour et votre espérance ?

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