Jean 3, v 1-8 et 16-21 – « Des ténèbres à la lumière…et de l’obscurantisme à la reconnaissance »

Dimanche 26 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Lorsque nous faisons la démarche de nous interroger sur le thème de la religion, comme simples chercheurs de sens ou comme lecteurs de la bible, nous sommes renvoyés immanquablement, par le truchement des analyses les plus pertinentes et les plus denses, à l’explication admise selon laquelle la religion est un système complexe de pensée, mis en discours et en pratique, sur les origines des hommes ou sur leur horizon, sur les questions ultimes, en amont ou au devant d’eux, sur la généalogie de l’humanité ou sur sa destinée. Sur un avant immémorial et divin ou sur un après, à bien des égards improbable, mais tout aussi divin [1]. Et placés devant cette compréhension du fait religieux comme tentative intelligente d’une pensée mise en discours explicatif des origines, ou comme déploiement courageux d’une espérance au-delà de notre propre histoire, afin de donner sens au monde et à la vie, nous sommes amenés à réfléchir, à ressentir, à sentir. Et alors, bien des sentiments contradictoires se développent dans l’esprit de nos contemporains et dans le nôtre, allant du refus pur et simple de la religion comme système explicatif total, au scepticisme critique à l’égard de cette réalité tellement complexe, et même jusqu’à la crainte devant les dangers potentiels qu’elle porte en elle.

Le refus est celui de l’explication des origines, par exemple, lorsqu’elle provient d’une théorie religieuse fondée sur des textes anciens considérés comme sacrés, et non pas sur la recherche scientifique, ou bien lorsqu’elle émane, notamment, d’une pensée créationniste ou de l’hypothèse du dessein intelligent (I.D) qui en est la version contemporaine. Ce refus de voir le religieux investir et saturer le champ de la science et de la rationalité est, en réalité, tout à fait salutaire. Il rappelle heureusement que la religion ne peut prétendre à gérer tous les domaines de la vie, tout le temps et en tous lieux, et il trace les limites du terrain où elle se déploie : comme le pensait à juste titre un Réformateur français, la bible, en parlant de la création, par exemple, nous parle du salut de Dieu en Jésus-Christ et non pas de sciences. Et son projet n’est pas d’ordre explicatif mais bien d’ordre prophétique. Son discours ne ressortit pas au même registre de discours que celui de l’archéologie, de l’anthropologie, de la biologie, de la physique ou de l’astronomie. Et il énonce, de fait, une autre vérité. D’autre part, pour ce qui est de l’horizon, de l’espérance ou de l’attente du salut, pour ce qui est de demain, précisément, un grand nombre de nos contemporains, là encore, font état de leur scepticisme critique, et demandent parfois, avec quelque ironie, des preuves, des signes et des éléments de vérification. Ils demandent à voir ou à toucher, comme aussi tous ceux pour qui l’expérience est importance et même décisive avant de trancher, avant d’opter, avant de décider. La vérification personnelle, le vécu spirituel, la manifestation visible et repérable, le ressenti, tout cela est évidemment décisif dans l’ordre de la compréhension du religieux et de l’acceptation de son message. Et pour illustrer cette réalité, il faut évoquer ici des éléments concrets, des choses apparemment très différentes mais finalement de même ordre : aux deux extrêmes du champ religieux chrétien qui permettent ces occasions de vérifications intérieures, il est important de citer la production de miracles d’une part, et l’expérience du pentecôtisme d’autre part [2], et puis entre eux deux, et en lien avec eux, la chaleur de la vie communautaire, la fraternité vécue dans les rencontres, les voyages, les pèlerinages, et puis les multiples vécus de solidarités paroissiales, d’entraides, de réconciliations et d’amour partagés, la communion entre les frères et entre les Eglises, les œuvres communes d’ordre caritatif, la vie de l’Eglise, en réalité, dans toute ses richesses, la vie même de notre Eglise…Toutes choses sans lesquelles le religieux ne serait qu’illusion parce qu’il se trouverait totalement désincarné, sans lien avec la vie, sans lien avec l’humain, ses attentes et ses souffrances, un religieux tellement intellectualisé et tellement théorique qu’il en deviendrait invérifiable et indécidable, en quelque sorte.

Or malgré tout cela, c’est-à-dire malgré la diversité et la richesse si grande de l’offre religieuse, le scepticisme de beaucoup s’exprime comme aussi la crainte de se trouver emmené dans un mouvement dont on ne maîtrise ni la force ni la direction. La crainte du religieux, après le refus et le scepticisme, est à bien des égards justifiable. Et la peur de se voir débordé par les excès des uns et les folies des autres également. La crainte des intégrismes et des fondamentalismes qui concentrent leurs efforts et leurs regards sur leur généalogie, sur la recherche de la source et de l’origine qu’il faut revaloriser sans cesse, sur les textes fondateurs qu’il faut réhabiliter dans leur lettre, et non dans leur esprit, sur la mémoire perdue qu’il faut impérativement relever et vénérer, et sur les lois qui en sont issues et qu’il faut appliquer. La mémoire devenant alors un véritable enjeu identitaire et malheureusement presque toujours exclusif, dans la mesure où elle exclue tous ceux qui la contestent [3], cette revendication intégriste fait peur, car elle produit de l’identité, certes, mais une identité posée contre l’autre, contre les autres qui ne s’y inscrivent pas. Le religieux qui se revendique, pour sa part, de sa seule vraie mémoire comme d’un « avant », d’un « amont », d’une généalogie théologique purifiée et expurgée, développera autant d’arguments qu’il est possible contre l’autre quel qu’il soit se réclamant d’une autre histoire, et puis contre tous les autres, de proche en proche, et contre, en fin de compte, l’aujourd’hui du monde et des êtres qui fabriquent jour après jour le présent et l’avenir. Et c’est le fameux écart que chacun constate en observant les religions dans leur rapport au monde et à autrui. L’écart qui se creuse entre l’islam traditionnel, par exemple, qui s’enlise dans la quête illusoire de ses origines pour les faire artificiellement revivre, et l’islam moderne qui accepte de s’éloigner de ses bases au risque heureux de tenter une véritable réforme. L’écart entre le catholicisme classique issu de Vatican II qui reproduit à l’envi les mêmes thèses, les mêmes textes et les mêmes prises de positions, et le catholicisme « buissonnier » qui cherche et invente mais qui se trouve ostracisé et discrédité par la hiérarchie, entre le judaïsme ultra orthodoxe réservé à quelques-uns et le judaïsme ouvert au dialogue, et qui de ce fait enrichit ses partenaires et s’enrichit lui-même, l’écart entre le protestantisme qui invoque inlassablement ses Pères fondateurs et le protestantisme en marche qui tâtonne et promeut d’autres réveils, d’autres réformes à venir, et aussi d’autres divisions…

Le texte de l’Evangile de Jean qui relate le dialogue entre Jésus et Nicodème déplace notre approche et recadre notre regard pour ce qui concerne la compréhension de la religion dans la perspective qui est la nôtre. Comment cela se fait-il ? En premier lieu, le texte se présente sous la forme d’un dialogue. Un dialogue simple entre deux êtres, et non un traité de doctrine, une théorie, un dogme. Un dialogue entre Jésus et un haut dignitaire de Jérusalem qui cherche, comme vous et moi, le sens de sa vie. Un dialogue où Nicodème va s’entendre dire par Jésus qu’entre la recherche d’un discernement improbable des origines et celle de l’utopie invisible des espérances messianiques, cette vie présente peut être le lieu d’une découverte et d’un commencement. Et il n’est pas besoin d’attendre la mort et la résurrection pour connaître et vivre ce nouveau commencement. Comme il n’est pas besoin de faire preuve d’une spiritualité exceptionnelle ni même d’une accumulation de savoirs ésotériques ou de nombreuses connaissances bibliques : « naître de nouveau » dit-il. C’est-à-dire commencer à ouvrir les yeux comme un nouveau-né, commencer à crier, à bouger, à se mouvoir dans ce monde non pas comme si tout était menace, mais bien comme si Dieu aimait ce monde et le sauvait « car Dieu a tant aimé le monde, et tous les nouveaux-nés… ». Cette vie présente, celle qui nous est donnée, peut donc être principalement le lieu possible de la rencontre avec le salut en Jésus-Christ. Ni en arrière, ni au-delà, mais ici même où la lumière du salut peut briller dans notre cœur, au moment de l’écoute de la Parole. Cette lumière, Nicodème, la cherche depuis longtemps, et soudain il se décide : lui qui cherche et qui marche dans la nuit, va rencontrer le maître. Il marche dans la nuit, et soudain, à la réponse qu’il reçoit, à la Parole qu’il entend, « lux lucet in tenebris » [4], la lumière brille dans ses ténèbres. Et il ouvre les yeux. Il aurait pu être femme, cet homme, et se nommer Lucie [5], « Lumière du Christ », lumière qui brille dans les ténèbres, et qui lui rappelle expressément que Dieu n’est pas venu juger le monde et le plonger dans le noir, suscitant le refus, le scepticisme ou la crainte, mais pour offrir la lumière à qui veut bien ouvrir les yeux et naître de nouveau, cligner un peu, et puis découvrir et s’émerveiller enfin de toutes ses merveilles. Naître de nouveau, voilà de quoi il s’agit ! Et ne laissez plus cette belle expression aux seuls évangéliques américains : elle est pour vous tout autant que pour eux. Et elle dit de la religion, et de la foi chrétienne qu’il ne s’agit pas seulement d’une quête obscure, obstinée et vaine des arrières monde qu’il faudrait exhumer et faire revivre à force de fidélité aux ancêtres, ou d’une attente passive des temps à venir auxquels il nous faudrait rêver sans cesse, mais véritablement d’un accueil de la vie présente, et de l’attestation reconnaissante de l’amour de Dieu et de sa grâce pour ce monde qu’il aime tant. Entre passé révolu et utopie trompeuse, le Christ nous parle de la religion en terme de foi d’aujourd’hui, comme d’une confiance toujours possible, d’une « fiance », d’une possible fiançailles et finalement d’une alliance dans la lumière de Dieu et son amour sans condition, loin de tout jugement, puisque le jugement a déjà eu lieu en Christ et que le verdict a été prononcé sur lui. Le baptême que nous venons de célébrer a été le signe de cette confiance là : un signe étonnant et simple qui atteste, en effet, d’une grâce et d’un salut déjà donnés, déjà offerts en Jésus-Christ à chacun de nous, et d’un jugement déjà rendu et d’un pardon déjà donné à quiconque le reçoit dans la foi. Une grâce et un pardon offerts pour que nous puissions commencer à nouveau dans notre vie, pour que nous naissions de nouveau, et pour qu’enfin notre représentation de la religion soit de l’ordre de la reconnaissance et de l’action de grâce, et non plus de la quête impossible ou de la dette infinie que nous n’arriverions jamais à payer, d’un Dieu caché dans les origines ou dans l’au-delà, et exigeant de là des règlements de compte. Car le Seigneur de la vie ne nous demande rien en retour : il est là, il se tient près de nous, présent dans notre nuit comme dans celle de Nicodème, et il nous appelle, loin de tout obscurantisme, dans cette vie présente, notre vie, à vivre en nouveauté de vie, en pleine lumière, reconnaissants,

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[1] Parmi les innombrables ouvrages, Danièle Hervieu-Léger : « Le pèlerin et le converti », Flammarion, Paris, 1999. Régis Debray : « Dieu, un itinéraire », Odile Jacob, Paris, 2001.

[2] En catholicisme comme en protestantisme, ces deux formes d’expression spectaculaire du religieux que sont les miracles d’apparition ou de guérison (Lourdes, Medjugorje etc…), et les manifestations de l’Esprit Saint (glossolalie, charismes, bénédiction de Toronto…), offrent régulièrement à ceux qui en éprouvent le besoin des occasions de vérification et de relégitimation du message concernant les réalités surnaturelles, et l’existence d’un au-delà.

[3] Cette revendication de la mémoire comme lieu privilégié de production d’identité n’est d’ailleurs pas spécifique au religieux. Elle est à l’œuvre aussi au plan politique et ethnique (Cf. les débats sur les enjeux de l’interprétation de l’histoire et/ou de la mémoire de l’esclavagisme et des populations afro-antillaises…)

[4] Cf. Jn 1.5

[5] Tel est le prénom de l’enfant baptisée ce jour.

Jean 2, versets 13 à 25 – « Les marchands du Temple »

Dimanche 19 mars 2006 – par Olivier Duizabo et Coralie Peugeot

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Ce matin, nous voici rassemblés autour d’un texte qui nous montre Jésus en colère : il reverse tout sur son passage en entrant dans le temple de Jérusalem. Nous allons étudier ensemble la raison de cette ire, derrière laquelle il faut y voir bien plus que la simple humanité de Jésus, comme certaines interprétations réductrices le laisseraient entendre. Oui, Jésus sait se mettre en colère comme n’importe quel homme, mais ce n’est pas là l’important. Ce texte est fondamental, parce qu’il ouvre en effet le chemin au christianisme.

Dès le début, le texte de Jean nous interpelle en posant le cadre temporel et le cadre géographique : l’épisode se situe juste après les noces de Cana, où, dans une simple fête de village, on a vu Jésus paraître comme le Messie aux yeux de ses disciples et de sa mère. Dans l’épisode des marchands du Temple, la Pâque est toute proche et nous sommes devant le temple de Jérusalem. Chez Matthieu, Marc et Luc, le récit se situe d’ailleurs à la veille de Pâques. Jésus se dévoile donc aux Juifs dès le début de son ministère, et se place au cœur même du judaïsme.

Mais revenons au texte johannique : Jésus accuse les marchands qui se trouvent là de se livrer à du trafic : « Otez cela d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic ». Qu’entend-il véritablement par ce terme ? La loi de Moïse exigeait des juifs d’éviter toute impureté vis-à-vis de Dieu. Le temple, lieu saint réservé aux sacrifices, était le lieu où l’on transformait l’impur en pur. Les grands prêtres avaient instauré l’obligation de convertir la monnaie romaine en monnaie juive, pour pouvoir acheter les animaux offerts en sacrifice dans le Temple. Cet usage était à ce point enraciné qu’il faisait loi ! Les tables des changeurs étaient faites de telles façons que la monnaie romaine n’était jamais en contact avec la monnaie juive au moment de l’échange. Le taux de change était vraisemblablement très favorable aux changeurs.

Plusieurs prophètes, particulièrement Jérémie, s’étaient déjà soulevés contre ces pratiques. On peut lire, en effet, au chapitre 7, le verset 11 : « Est-elle à vos yeux une caverne de voleurs, cette maison sur laquelle mon nom est invoqué ? Je le vois moi-même, dit l’Eternel ». L’emportement de Jésus nous rappelle également la colère de Dieu, qui à de nombreuses reprises dans l’Ancien Testament, lance son courroux contre des villes impies ou contre les peuples qui ont sacrifié à des idoles.

Et c’est bien là que se situe le cœur du message de Jésus ; la réaction de Jésus qui renverse brutalement les tables des changeurs a un sens. Par son geste, Jésus veut signifier que le culte rendu à Dieu selon la Loi de Moïse est dépassé : il veut montrer qu’il n’y a plus besoin de sacrifice pour louer Dieu. On passe du culte sacrificiel au culte en esprit et en vérité. Jésus ne fait pas cela pour purifier le temple mais véritablement pour marquer une transition : c’est désormais en Jésus qu’il faut adorer Dieu. Un peu plus loin dans Jean, nous pourrons lire en effet ces versets : « L’heure vient où ce n’est ni sur une montagne, ni à Jérusalem que vous adorerez Dieu. L’heure vient où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en Vérité » (Jean 4, 21-23). Ce qui sonne comme un écho de la prophétie de Jérémie, au chapitre 31, versets 31 à 33, qui annonçait : « Mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d’Israël, après ces jours là, dit l’Eternel : je mettrai la loi au-dedans d’eux, je l’écrirai dans leur cœur ; et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. » On entre véritablement avec cet épisode dans un temps nouveau.

L’autre aspect essentiel de ce récit se trouve à partir du verset 19, c’est-à-dire lorsque le quiproquo s’installe entre les Juifs et Jésus. Jésus défie les Juifs de détruire le temple, promettant de le reconstruire en trois jours. L’incrédulité et l’incompréhension des Juifs est justifiable car ce défi semble impensable. Mais Jésus parle en fait de son corps et fait donc référence à sa crucifixion puis à sa résurrection. Il se présente publiquement comme le fils de Dieu, comme le Messie, pour la première fois dans l’évangile de Jean. Et c’est énorme, c’est un « scandale pour les Juifs, une folie pour les Grecs », nous dit Paul dans sa première épître aux Corinthiens. Les Juifs demandent des signes, une intervention divine, pour croire ; la réponse disant que seuls trois jours suffiront à reconstruire le temple ne leur offre aucune preuve ostensible que Jésus n’est autre qu’un magicien manipulateur. Ces paroles sont si provocantes que c’est sur leur rappel par des témoins devant Pilate que Jésus se fera condamner à mort. Les disciples, eux, se souviendront de cette promesse au moment de la résurrection de Jésus.

Vous aurez remarqué la dureté, voire le mépris, avec lesquels Jean qualifie les interlocuteurs de Jésus. Il est utile de rappeler ici le contexte historique : l’Evangile de Jean est le seul à être historique en ce sens que Jean a été un témoin oculaire. On situe approximativement l’écriture de l’Evangile de Jean dans les années 90, c’est à dire au moment où les Juifs ont décidé l’expulsion hors des synagogues de ceux qui confessent que Jésus-Christ est le Messie ; on les a appelés les Chrétiens. Ces mesures prises par les Juifs créent chez ces Chrétiens un sentiment d’injustice et engendrent une certaine violence. L’évangile de Jean est écrit par ces Juifs devenus chrétiens ; d’où la distance prise dans ce passage : « les juifs lui dirent » ou plus loin « mais il ne se fiait pas à eux » . C’est la première trace d’un anti-judaïsme chrétien. Le rédacteur règle ses comptes avec ses contemporains. Les textes postérieurs (mais qui ne sont pas dans le canon) vont d’ailleurs poursuivre dans cette veine anti-judaïque.

Mais attention, ce n’est pas pour autant que l’évangile de Jean est fondamentalement anti-juif ; il l’est d’un point de vue historique. Ce signe du passage entre la loi juive et la « loi » de Jésus révèle en réalité une rupture avec le judaïsme en même temps qu’une continuité. Rappelons-nous que nous adorons le même Dieu, nous croyons en un même salut et nous avons une même attente du Messie. Jean rapportera d’ailleurs deux chapitres plus loin les paroles de Jésus : « le salut vient des juifs ». L’évangile de Jean est donc le témoin lui aussi d’une période charnière, qui voit le christianisme se séparer du judaïsme et devenir une religion à part entière.

Voilà donc la lecture historique et spirituelle que nous partageons avec vous ce matin sur ces textes : il s’agit bien, au-delà d’un accès de colère, d’une annonce forte, l’annonce de la nouvelle Alliance, que le reste du Nouveau Testament renforcera.

Pour terminer, nous vous proposons quelques réflexions sur l’actualité de ce texte pour nous-mêmes.

Si, avec la nouvelle alliance, l’adoration de Dieu s’est allégée de toutes les purifications sacrificielles, elle reste néanmoins exigeante. Or, nous sommes toujours tentés de vivre notre culte de façon légaliste, de nous contenter d’un rite, au lieu de le vivre en esprit et en vérité.

Dieu attend de chaque chrétien qu’il accomplisse son propre passage, le passage du texte vers l’Esprit, de la loi vers la Vérité ; qu’il se convertisse, qu’il se purifie en suivant Jésus. Comme le dit l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 6, verset 16 : « Jésus est venu pour que, purifiés, nous devenions un Temple où il puisse être loué ». C’est, au terme de ce temps de carême, un des sens, nous semble-t-il, de la Pâque chrétienne que nous célébrerons prochainement.

Nous pouvons également nous interroger sur ce qui provoquerait la colère de Jésus s’il était parmi nous aujourd’hui. Nous le savons, ce n’est plus dans nos bâtiments de culte qu’Il nous interpellerait ; c’est au cœur de notre prière intérieure qu’Il nous ébranlerait ; c’est bien l’accès à nos cœurs que Jésus voudrait désobstruer.

Rappelons-nous les deux commandements que Jésus nous demande de suivre, la version spirituelle du décalogue pourrait-on dire : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Et : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » (Marc 12, versets 28 à 31). Aimer notre prochain en aimant le Seigneur ; aimer le Seigneur en aimant notre prochain, sans intermédiaire, sans détour, sans lâcheté : voilà notre Loi.

Or, la tentation est forte de déléguer nos réponses aux appels de nos prochains les plus faibles : à l’Etat, aux associations, au clergé, à d’autres plus impliqués. Cet appel nous vient de ceux auxquels Jésus s’identifie le plus, les plus petits d’entre les hommes, ceux qui ont besoin d’être nourris, visités, soignés. Nous ne pouvons nous contenter d’agir comme si un impôt ou un chèque pouvaient seuls, porter notre amour et notre témoignage. Nous ne pouvons donner le change de notre état de chrétien par notre seule pratique du culte.

Efforçons-nous d’adorer le Père en esprit et trouvons le temps et l’audace de porter témoignage à nos frères de notre bonne nouvelle : Dieu fait Alliance avec tous les hommes en Jésus.

AMEN !

 

Marc 9, v2-10 – « Le récit de la transfiguration de Jésus peut être lu comme la figuration merveilleuse mais provisoire de l’essentielle unité entre juifs et chrétiens »

Dimanche 12 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

Ce récit peut être compris selon trois directions différentes mais complémentaires.

Premièrement, il se donne comme un récit de miracle. La transfiguration, au sens étymologique du mot employé dans le texte grec de l’évangile, est une sorte de « métamorphose [1] » merveilleuse de Jésus. Ses vêtements sont resplendissants et blancs comme jamais aucun « teinturier sur terre » n’aurait pu les blanchir ». Et il se tient avec Elie et Moïse dans une apparition étonnante dont les disciples Pierre, Jacques et Jean, sont les bénéficiaires étonnés et craintifs. Et ce miracle peut aisément se laisser interpréter comme étant une forme d’anticipation de la résurrection. Le récit produit un effet de sens qui énonce à l’avance au lecteur attentif l’événement clôturant l’évangile de Marc : l’absence de Jésus au tombeau comme évocation indicible de sa résurrection.

Tout lecteur peut aussi être fondé à lire dans ces versets la mise en scène d’une théophanie. L’allusion faite à une haute montagne comme lieu de l’événement, la présence de Moïse, la référence à la nuée d’où se fait entendre une voix, les termes mêmes des paroles citées donnant à penser à l’acte d’une adoption divine : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le ! », la crainte éprouvée par les disciples, constituent autant d’éléments communs à des récits de théophanies, comme celle du Sinaï, par exemple. Et Jésus prend alors, dans cette perspective, une dimension divine aux yeux des témoins, comme à ceux du lecteur qui parcourt le récit.

Cette vision peut être enfin qualifiée d’apocalyptique, dans la mesure même où elle ouvre les yeux des disciples sur une réalité extraordinaire révélant comme une apocalypse quelque chose de l’ordre du salut, par la présence rendue vivante des principaux personnages de la foi d’Israël, et mettant en perspective la Loi (avec Moïse) et les prophètes (avec Elie) dans une lumière divine. On comprend alors le désir de Pierre de faire durer cette présence, de prolonger cette vision, même artificiellement, par l’organisation d’un accueil plus stable : « Dressons trois tentes ! Il est on que nous soyons ici… ». Mais les visions ne durent pas longtemps, et le rédacteur de l’évangile rappelle son lecteur à la réalité : « Aussitôt ils regardèrent autour d’eux, mais ils ne virent que Jésus, seul avec eux ».

Nous sommes donc placés devant trois pistes pour comprendre ce texte : le miracle, la théophanie, la vision d’apocalypse. Trois pistes qui nous mènent de toute façon à l’évangile, pour dire qu’il y a effectivement là :
-   une anticipation littéraire du récit du « grand miracle » par excellence qu’est la résurrection, même si (et peut-être parce que) Marc reste discret sur cet événement à la fin de son évangile,
-   une théophanie en forme de déclaration d’adoption de Jésus par le Dieu d’Israël,
-   une révélation fulgurante et étonnante des réalités du salut, réservée à quelques-uns.

Cependant, nous ne pouvons pas faire l’économie de deux petits détails qu’il ne faudrait pas sous-estimer : la référence particulière à ces deux personnages de l’histoire d’Israël que sont Moïse et Elie, d’une part, et puis d’autre part les mots d’introduction du récit qui commence par : « Six jours après… ».

-  Moïse et Elie sont en effet les deux figures symboliques de la Loi et des Prophètes. Et le tableau biblique qui dépeint la rencontre entre ces deux figures avec Jésus lui-même leur donne une grande importance. Il suggère la réalité d’un dialogue dont nous ne connaissons pas les termes, certes, mais dont l’intérêt est incontestable, au regard de la grandeur et de l’unicité de l’événement. Et nous nous prenons à penser qu’il y a là le signe d’une mise en perspective dialoguée des ces trois dimensions essentielles que sont, dans la théologie, la Loi, les Prophètes et l’Evangile [2].

-  La mention des six jours, notée en ouverture du récit, appelle traditionnellement, pour sa part, un temps à vivre dans le repos, comme après les six jours de la création, de sorte que se donne à voir, peut-être, bien qu’annoncé comme un très bref moment de la vie des disciples, le signe d’un apaisement possible, enfin, le signe d’une paix à portée de main, d’une paix offerte, même si elle n’est que pressentie, dans la tension si vive qui prévaut entre le judaïsme de ce premier siècle et le christianisme naissant, entre ceux de la tradition de la Loi et des Prophètes, et ceux de l’Evangile, pourtant tous issus du même tronc, de la même veine, du même message…

La transfiguration ne serait pas alors seulement ( !) mise en récit de miracle anticipant la résurrection, ni même seulement reconnaissance en Jésus d’une sorte d’identité divine, ou encore vision d’apocalypse révélant le salut à venir, où les vivants et les morts se retrouvent, mais véritable moment figurant, et ce dès le début, dès l’origine,l’entente fondamentale, l’union essentielle et paradoxale bien que demeurant en tension, et finalement la paix entre la foi juive et la foi chrétienne, représentées dans le récit biblique par l’image d’un temps sabbatique et donc provisoire d’un dialogue enfin apaisé.

Un dialogue où Jésus, resplendissant, comme jadis Moïse rayonnant sur la montagne(Ex 34v29) ou Elie porté par un char et des chevaux de feu (2R2,v11), conjoint, tel un personnage d’icône, la Loi et les Prophètes au messager de l’Evangile, une icône à la vie passagère, mais au message si clair.

אָמֵן


[1] Metemorfwvjqh (vv2).

[2] Cf . Frédéric Manns : « Les racines juives du christianisme », Presses de la Renaissance, Paris, 2006.

Marc 1, v 12-15 et Genèse 9 v8-17 – « La mémoire de Dieu… »

Dimanche 5 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

A l’écoute du premier récit de l’évangile de Marc, si bref, et qui nous rappelle qu’après l’arrestation de Jean Baptiste, Jésus proclamait comme en urgence la Bonne Nouvelle et disait : « Le royaume de Dieu s’est approché, convertissez-vous et recevez l’évangile », je voulais vous inviter à vous questionner, précisément, sur ce qu’est cette « bonne nouvelle ».

Au moment où les canards sauvages tombent raides morts dans nos étangs, où les cygnes, les dindes et les poulets meurent de la grippe, où même les chats sont menacés, et finalement où tous les animaux de la création, bientôt, et nous avec, seraient tentés de remonter dans l’arche de Noé et de refermer la porte derrière nous, pour nous préserver d’un déluge constitué non pas d’eaux menaçantes mais de quelque mauvais virus ou de quelque mauvaise peste, je crois qu’il est utile de revenir à ce récit de la Genèse, à cette ancienne page de la bible qui nous redit des choses essentielles. Et tout d’abord que Dieu, notre Dieu pense à se souvenir ; qu’il veut tout faire pour ne rien oublier, et surtout pour ne pas nous oublier sur cette terre : « Quand j’aurai rassemblé des nuages au-dessus de la terre, l’arc apparaîtra dans la nuée, et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, ainsi que tous les êtres vivants, et les eaux ne se transformeront plus en déluge pour anéantir la terre ». Je me souviendrai, dit-il, à la vue de l’arc en ciel…Ainsi, cet effet d’optique, dont il faudra attendre Descartes (1637 ?) pour en comprendre la réalité physique, est utilisé par Dieu comme…un moyen mnémotechnique au sujet d’une l’alliance qu’il a conclue avec l’humanité et qu’il déclare éternelle. Dieu pense à se souvenir, et le voici qui utilise ce qu’il a sous les yeux pour ne pas oublier ses responsabilités à notre égard et à l’égard de sa création. Que Dieu agisse de la sorte pour lui-même devrait, au passage, nous interroger sur nos propres oublis à son sujet, et sur l’effacement parfois durable de propres mémoires qui éprouvent tant de difficultés à raconter Dieu, son amour et ses bienfaits à nos proches, à nos enfants et, d’une manière générale, à tous nos interlocuteurs, quels qu’ils soient, parce que s’oublient en nous les textes que nous croyions bien connaître, et que disparaissent de nos esprits distraits les anciens récits qui ont cependant nourris notre enfance et construit peu à peu notre identité croyante. Dieu pense à se souvenir de nous, à nous maintenant de nous souvenir de lui, à nous de découvrir ce qu’il veut nous dire :

Le récit de Genèse 9 énonce qu’après le déluge qui n’aura plus jamais lieu, vient le temps de l’alliance avec Noé, avec toute sa descendance et tous les êtres vivants. Et il illustre cette alliance par un signe, celui de l’arc en ciel. L’épisode tiré de ce chapitre s’est trouvé inscrit dans une série de quelques autres textes anciens évoquant le déluge, et notamment celui de l’Epopée de Gilgamesh, un texte trouvé et traduit au XIX ème siècle, daté par les chercheurs du VIIIème ou VIIème siècle av.J.C mais faisant référence à une histoire -une épopée- du IIIème millénaire av J.C où Gilgamesh, roi d’Ourouk, se met en quête de l’immortalité. [1] Gilgamesh rencontre Outanapashtim, le survivant d’un déluge qui offre des ressemblances frappantes avec celui que décrit le livre de la Genèse. Il se trouve qu’Outanapashtim, le personnage ressemblant à celui de Noé, construit un bateau, y embarque sa famille, ses biens et les artisans qui l’ont aidé et tous les animaux. Le déluge dure sept jours -et non pas 40, comme dans le récit biblique-, et recouvre la terre un mois -et non un an-, le bateau échoue sur le mont Nitsir -et non Ararat-, et la grande déesse Ishtar regrette sa terrible décision. Le héros envoie une colombe, puis une hirondelle et un corbeau, et finalement sort de son « arche », offre un sacrifice, et alors le dieu Enlil lui offre enfin l’objet de sa quête : l’immortalité. Que de ressemblances dans cette histoire ancienne avec le texte de la Genèse ! Et quelle étrange correspondance entre les deux récits ! La décision cruelle des dieux de tout supprimer dans un déluge, tout d’abord, (le motif invoqué sera le bruit considérable que font les hommes sur la terre, et qui dérange les dieux dans le ciel !), l’ordre donné de construire une embarcation, ensuite, et puis le sauvetage réalisé in extremis d’un reste d’humanité, pour reconstruire et recommencer la vie, et aussi le regret d’Ishtar rappelant le changement d’attitude du Dieu biblique qui « se souvient » de Noé et fait cesser la pluie. Ou encore le vol des oiseaux -non pas celui des canards ou des cygnes !- comme pour vérifier que tout est rentré dans l’ordre, que tout est à nouveau en paix (la colombe deviendra, de ce jour, symbole de paix et de réconciliation entre Dieu et la création…), et enfin les sacrifices que font Outanapashtim et Noé en signe d’action de grâce et de remerciement.

Mais au-delà des ressemblances, il faudra noter et relever précisément les trois différences essentielles qui feront virer le sens d’un récit apparemment universel et connu de beaucoup, concernant le déluge, du seul mythe à la prophétie, de la fable ancienne racontant les origines du monde et une quête humaine impossible, à la parole donnant sens au présent et à notre histoire :

-  Il n’y a pas d’arc en ciel dans l’Epopée de Gilgamesh.

-  Noé n’obtient pas l’immortalité que le dieu Enlil aurait offerte à Outanapashtim : Noé ne demande rien ! Mais lorsqu’il sort de l’arche, il rend grâce à Dieu et reçoit sa bénédiction.

-  Le récit de Genèse 9 se poursuit avec l’annonce de la réalisation bien réelle de cette bénédiction divine, et l’irruption dans l’histoire des trois fils de Noé et de toute sa descendance. Ces trois différences qui marquent notre récit et que signe l’arc en ciel de l’alliance, indiquent que Noé, l’humain par excellence et non pas l’immortel improbable, entre dans le présent de plain pied, et par le truchement de sa descendance qui se répand sur toute la terre, découvre l’histoire et la géographie d’un monde placé désormais sous la garde bienveillante de Dieu. Le récit de la Genèse a des couleurs mythiques, cela est incontestable, mais justement le sens qu’il déploie quitte à un moment donné -celui de la bénédiction- le terrain du mythe pour faire accéder son personnage principal, Noé, ses trois fils Sem Cham et Japhet, et toute sa descendance, c’est-à-dire nous-mêmes en ce moment, lecteurs de ce texte, à l’histoire d’une alliance qui ne sera plus jamais brisée. La quête, ici, ne sera jamais celle, illusoire, de l’immortalité, car le récit biblique ouvre véritablement à la responsabilité bénie des hommes sur cette terre -et non dans le monde des dieux- dans l’histoire et « devant Dieu », dans la contingence, la finitude et l’humilité de leur vie, dont le récit suivant, celui de la tour de Babel, rappellera avec lucidité combien les hommes veulent pourtant sans cesse les nier. La bonne nouvelle, dans cette perspective, peut donc être énoncée en trois points :

1°) Dieu se souvient de ce qu’il a fait, et il n’oublie plus aucune de ses créatures. Il ne reviendra pas, en effet, sur sa décision de préserver la terre.

2°) L’alliance qui exprime cette décision est éternelle, et le Christ la rappellera non plus seulement à Israël mais au monde entier. Elle est éternelle et prend une dimension d’ordre universel et cosmique.

3°) Malgré les canards sauvages qui meurent -sans oublier, comme par un bien triste enchantement, les morts en bien plus grand nombre d’enfants, de femmes et de vieillards épuisés par la faim et la maladie au Soudan, par exemple, en Ethiopie, au Mali, au Nigeria ou dans les banlieues de nos riches cités, malgré les terribles fléaux qui menacent le monde, c’est à la responsabilité que le Seigneur Dieu nous appelle, une responsabilité à vivre ensemble : En lui rendant grâce tout d’abord, au sortir de notre arche, et de toutes nos forteresses où nous sommes tentés de nous enfermer, en saisissant les occasions de nos vies, là où nous sommes, de nous souvenir, chaque fois qu’une vie est en danger, que le Seigneur ne se résignera pas au laisser faire, et qu’il nous appellera à agir, à notre mesure, à la mesure de notre courage et de nos maigres forces, à la mesure de notre espérance aussi, et à le mesure de notre mémoire si tant est que nous n’oublions pas cette page de la bible.

D’une certaine façon, l’enseignement du récit de ce jour nous redit que nous sommes tous des rescapés de cet ancien déluge, qu’à ce titre la mort est derrière nous, et qu’elle a déjà eu lieu. Car devant nous se trouvent l’action de grâce, le culte et le service des frères et du monde… La bonne nouvelle en Jésus-Christ pourrait donc annoncer et dire que notre vie, dans sa finitude, sa fragilité et sa brièveté a cependant un sens : nous sommes tous et toutes inscrits, et pour toujours, dans la mémoire de Dieu. Une mémoire bienveillante et marquée du sceau de l’alliance,

אָמֵן


[1] Ourouk est un nom propre que le livre de la Genèse n’ignore pas et qu’il transcrit en Erek (Gn 10.10).