Luc 22, v 22-40 – « Syméon accueille Jésus dans ses bras : la joie et la sagesse ! »

Dimanche 29 janvier 2006 – par François Clavairoly (culte radiodiffusé sur France Culture)

 

La grâce, la miséricorde et la paix du Seigneur vous sont données au nom du Christ, dans la communion du Saint Esprit, amen.

Je vous invite à vous arrêter quelques instants, à vous recueillir, à accueillir très simplement une Parole, à vous laisser cueillir par elle ce matin, à recevoir quelque chose de profondément bon pour chacun de vous. Une parole de bien qui d’ailleurs a été chantée tout au long de l’histoire de l’Eglise : « Nunc dimittis », « Laisse moi désormais Seigneur aller en paix », une parole qui se trouve dans certains des cantiques de nos Eglises, c’est le fameux cantique de Syméon. Avec, en plus, cette phrase mystérieuse qui résonne comme une prophétie qui est pour vous aussi : « Il lui avait été révélé par l’Esprit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. » D’emblée, l’évangile fait référence à la question de la mort et à celle du salut. C’est d’ailleurs la force de l’évangile que d’aborder les vraies questions. Syméon ne verra pas la mort avant d’avoir vu le Christ. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ce sera notre question ce matin. Et nous aurons une réponse, une réponse joyeuse. Syméon est un nom connu dans la bible. Un fils de Jacob s’appelle ainsi, un autre encore est même grand prêtre. Le nôtre, celui du texte d’aujourd’hui est un homme pieux et fidèle et il habite Jérusalem, un laïc en quelque sorte, un être comme tout le monde, comme vous et moi, dont nous ne savons rien d’autre. La tradition de l’Eglise en reparlera plus tard, notamment dans un texte apocryphe appelé le Pseudo Matthieu, et ne se contentera pas de ces maigres renseignements. Elle en rajoutera, elle étoffera le récit et fera de Syméon un homme âgé, un rabbin, et elle donnera même des précisions étonnantes, il aurait eu 112 ans au moment des faits. Mais voilà, dans l’évangile, rien de tout cela, ou plutôt l’essentiel : Syméon était un homme juste et pieux, habitant Jérusalem et l’Esprit Saint était sur lui. Il attendait la consolation d’Israël, comme l’écrit l’évangile du jour :

« Il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Il vint alors au Temple poussé par l’Esprit :et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent au Temple pour faire ce que la loi prescrivait à son sujet, il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes : « Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux nations, et gloire d’Israël ton peuple. » Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui. Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël, et pour être un signe de contestation. Toi-même, un glaive te transpercera l’âme. Ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »

Au fond, c’est une heureuse rencontre qui est décrite ici, mais aussi beaucoup plus qu’une rencontre. Cette rencontre de Syméon avec Jésus et ses parents qui viennent le présenter dans le Temple de Jérusalem, et offrir deux tourterelles en sacrifice, est une rencontre qui va être l’occasion d’une bénédiction. Syméon, dans un geste quasi liturgique prend Jésus dans ses bras, remercie Dieu et le bénit. Premier geste, premiers mots : celui qui attendait la consolation d’Israël, c’est-à-dire qui espérait le salut, qui attendait la délivrance, le voici qui accueille maintenant ce salut à bras ouverts, le voici qui prend Jésus avec lui. Syméon est heureux. Dieu l’a entendu, il a vu le salut dans cet enfant qui est pour lui non pas seulement l’enfant Jésus mais bien le Messie. Syméon est comme une Figure d’Israël, figure de l’attente et de l’espérance, figure de l’exaucement possible de la prière des hommes et de toutes nos prières, même les plus secrètes et les plus désespérées, et il porte bien son nom qui signifie en hébreu « Dieu a entendu, Dieu a exaucé ». Il est le premier bienheureux, le premier bienheureux avec Marie la bienheureuse. Il est, je crois, le premier ressuscité par le Christ. La prophétie s’est réalisée, C’est pourquoi il crie sa joie avec un cantique qu’il improvise, et qui porte désormais son nom, le cantique de Syméon. L’évangile de Luc commence très fort, la mort cède du terrain, elle perd de son pouvoir, déjà, devant la joie du salut.

La prophétie s’est donc réalisée pour Syméon, puisqu’il a vu et découvert, en Jésus le Messie. Il peut désormais aller en paix. « Maintenant Seigneur, tu peux laisser aller en paix ton serviteur », c’est cette phrase qui a fait penser à beaucoup de commentateurs que Syméon était vieux et qu’il ne lui restait plus qu’à mourir, après cette révélation. Mais pourquoi faut-il que Syméon soit vieux ? Ou plus exactement pourquoi faudrait-il que la découverte du Messie soit forcément liée à la proximité de la mort ? Comme s’il n’y avait plus rien à faire après cette révélation du Christ que de se laisser mourir ? Pourquoi faudrait-il que le texte de l’évangile réserve à ceux qui sont âgés, non seulement la révélation du salut, mais aussi une sorte de « laisser aller » vers la mort ? Pourquoi voir le Christ et mourir ? Au lieu de voir le Christ et vivre !

Je crois pour ma part que ce récit dit fondamentalement deux choses : Il dit tout d’abord la joie d’une rencontre, ensuite la sagesse apaisée de celui qui croit, la sagesse qui sait accueillir et affronter la vie :

Premièrement, la joie : Syméon comme figure d’Israël, figure de l’attente du salut, peut-être effectivement âgé, ancien, parce que porteur, symboliquement, d’une longue tradition religieuse faite de foi et d’espérance qui ont fidèlement traversé les siècles avant la venue du Messie. Syméon, homme juste et pieux, est au fond l’image de son peuple Israël enfin exaucé, après tant et tant d’années, exaucé par l’événement de la venue du Messie. Et à ce titre il peut bien être âgé, comme la tradition de l’Eglise l’avait finement suggéré ! Mais il y a bien plus que cela. Syméon est aussi figure de celui qui « reconnaît » le Messie et qui le reçoit, qui l’accueille, et qui le prend dans ses bras, qui le reconnaît et qui « renaît » avec lui, en quelque sorte. Qui s’en réjouit et qui en vit pleinement désormais. Et c’est d’abord cette image là que j’aimerais décrypter : la rencontre vraie et quasi physique de Syméon avec le Messie, et de nous-mêmes avec le Christ. La vraie découverte du salut. Et par conséquent la joie qui en découle, le cri de joie qui en jaillit, le chant de louange, la bénédiction, le témoignage non pas réservé au seul domaine privé, mais en public, en plein temple, en pleine ville et qui se fait entendre, tout cela est le fait, pour moi, d’un Syméon ressuscité, d’une certaine façon. Avec Syméon, nous pouvons donc chanter notre joie, comme lui, et il n’y pas d’âge pour cela, à 5 ans, à 15ans, à 48 ans ou à 100ans peu importe ! La joie de la rencontre avec Christ ne peut pas être cachée ou feinte ou enfouie. Allez, avouons-le, nous avons nous-mêmes du mal à être aussi jeune que Syméon et à chanter comme lui, à bénir Dieu, à ressusciter comme lui, à vivre ressuscité. Syméon est pourtant la figure d’Israël qui chante Dieu, il est à la charnière d’Israël et de l’Eglise, il est figure évangélique par excellence, joyeuse et vivante pour toujours. Il est celui qui a reçu le Messie comme une bonne nouvelle, et qui ne le cache pas. Il invente même un cantique. Il crée une louange et renouvelle la liturgie, la liturgie de toute l’Eglise, et nous entraîne avec lui. Voilà pour le premier événement, celui de la joie, de la rencontre et du salut. Avec pour conséquence que la mort sera différente désormais, quoi qu’il arrive, qu’elle sera perçue différemment par chacun, et que sa prétention à gâcher la fête impressionnera moins, même si elle fait toujours mal. Car on le sait maintenant, le processus du salut est en marche. Et puis il y a le deuxième enseignement, le deuxième événement, le deuxième cadeau que nous fait Syméon, pour ce matin, après la joie, et avec elle : je veux parler de la sagesse, oui, la sagesse qui nous est donnée.

Syméon ne s’installe pas dans une louange sans fin. Il ne force pas sa liturgie ni les décibels de sa voix pour proclamer des cantiques durant des heures, en un culte, à force, rendu artificiellement joyeux. A un moment donné, il se calme. Et devant l’étonnement du père et de la mère de Jésus, il s’adresse à eux. (au passage, vous avez noté que l’évangile parle bien du père et de la mère de Jésus, comme si la tradition de la conception virginale, excluant un père humain, n’était pas encore tout à fait établie dans le récit, mais enfin c’est une autre histoire) Syméon, n’est pas seulement figure évangélique de la louange et de la joie, il est aussi figure de l’intelligence de la foi, et figure de sagesse. Il parle à Marie de choses importantes et terribles. Il dit, et ce verset est prophétique et difficile : « Jésus est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et pour être un signe contesté. Toi-même, un glaive te transpercera l’âme. Ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. » Cette phrase produit un effet de sens étonnant. C’est qu’après le chant joyeux de la bénédiction, vient une parole de méditation. Après la joie et la lumière, voici le glaive et la souffrance, après l’exaltation, l’incarnation. Après le cantique, la prédication. Je crois que Syméon devient soudain prédicateur,Voici qu’il développe un discours sur Jésus qui est le Christ, à ses yeux, comme signe de Dieu. Voici qu’il ne se contente plus d’être liturge, les bras levés, voici qu’il est théologien, l’esprit tendu et critique. Et qu’il pressent combien la perception de la personne du Christ va diviser les hommes, car certains le reconnaîtront comme Messie, mais d’autres l’ignoreront ou le moqueront. Combien aussi cette parole de Dieu transmise par le Christ sera considérée comme irrecevable. Irrecevable encore aujourd’hui, parce que scandaleuse pour la foi d’un grand nombre qui croient en Dieu. Mais un Dieu anonyme ou portant un autre nom, un Dieu assigné à résidence dans l’inaction, ou bien un Dieu sans transaction possible avec les hommes, sans transition, un Dieu intransitif en quelque sorte, se tenant comme en surplomb du monde. Un Dieu caché derrière l’horizon, inaccessible, et intouchable. Notre homme juste et pieux pressent que cette parole sera irrecevable et qu’elle sera en plus perçue comme folle, par la raison du philosophe, car le ciel, pour ce dernier, demeure raisonnablement vide, et l’horizon du monde aveugle, puisque aucune lumière ni personne ne s’y cachent. Ce que je veux dire c’est que Syméon interroge, en tant que sage, les certitudes des hommes, et de chacun de nous. Il prévient que le signe que constitue le Christ sera contesté. Et qu’il ne suffit pas toujours de louer Dieu pour lui être fidèle, ni de dire qu’on le connaît ou qu’on est « né de nouveau », born again, avec lui, car il faut aussi rendre compte de sa foi ouvertement devant les hommes, car il faut répondre à la contestation du signe qu’est le Christ avec l’intelligence de la foi, et prendre la mesure de la profondeur des débats qu’elle suscite, comme Marie va le vivre douloureusement en elle-même. Au fond, Syméon nous dit que l’expérience de la foi comme « expérience religieuse », même joyeuse, ne suffit pas. Il nous dit que la foi chrétienne ne se réduit pas à l’expérimentation d’une joie, ou d’une rencontre, même répétée, ou d’une louange, même la plus émouvante et la plus authentique. Quelle actualité soudain, prend ce message dans notre monde, au moment où au plan religieux justement, on constate que l’expérience prime tout, et que tout se concentre dans le champ étroit de notre subjectivité, dans l’expérience personnelle et individuelle qui devient de plus en plus la seule norme qui vaille, au moment ou la post modernité accélère ce mouvement et nous presse de choisir, de dire c’est mon choix, et d’en faire un absolu pour soi. Et de répondre sur tous les sujets possibles, en les gaspillant et les dévaluant à force d’aller vite : croyant ou non croyant ? Athée ou agnostique ? Converti ou seulement membre de l’Eglise, Eglise institution ou Eglise réseau, et puis au plan éthique, euthanasie ou soin palliatif, homo ou hétéro, pour ou contre, oui ou non ? La sagesse devient une denrée rare, et le temps pour la vivre, de même. Or Syméon nous invite à la sagesse. « L’âme de Marie sera transpercée par un glaive, annonce t’il, ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs ». Même les plus proches du Christ vont se trouver dans des situations difficiles, même ceux qui comme Syméon ou Marie auront goûté à l’expérience de la joie et de la louange, au moment de rendre compte, au moment de dire ce qu’ils croient, devront faire appel à la sagesse et devront en faire preuve. Car dire la foi, l’exprimer, en rendre compte, penser la foi et non seulement l’expérimenter, demande du temps, de la réflexion, du recul, de la patience, de l’écoute, de la lecture. Et nous manquons tellement de temps. Non pas parce que nous serions vieux comme certains supposent que Syméon est vieux, et que nous devrions tout de suite mourir après avoir rencontré le Christ, mais parce que le monde s’accélère, et que le message du Christ se trouve rattrapé, dépassé et enfoui par tant d’autres messages religieux. Croire nous dit Syméon, c’est penser et non seulement chanter. C’est savoir être sage.

En forçant un peu le trait, je pourrais dire que la question de la foi au Christ est plus de l’ordre du « mystère à déchiffrer ensemble » que de « l’expérience religieuse et individuelle à vivre comme performance ». Que la foi sollicite donc de nous au moins autant la pensée et la rationalité qui tentent de « rendre compte » de ce mystère, qu’une forme de disposition à l’expérience religieuse qui prétendrait en épuiser le sens, que la foi requiert de nous, au moins autant l’exigence du doute, que celle de l’empathie et du bien être ensemble. J’aimerais donc, avec vous, parler de la foi chrétienne plus en terme de questions vives que de réponses expérientielles, plus en termes de quête incessante et irréductible, que de solutions existentielles et finalement morales et normatives, plus en terme de glaive, qui est image du discernement, qu’en terme d’épée, image du jugement, plus en terme de chemin et de marche inaccomplie qu’en terme de but atteignable et obligatoire, des chemins à l’image de tous nos chemins, innombrables et souvent tortueux, que le Christ empruntera sur terre pour rencontrer nos vies, pour les réorienter, et y poser les mots, précisément, les pensées et les paroles lumineuses, qui leur redonneront du sens.

Dans un temps passionnant de recomposition du religieux, comme disent assez justement les sociologues, la foi au Christ, comme celle de Syméon, comme la nôtre, requiert vraiment de la sagesse, si elle veut être intelligible et ne pas se laisser réduire à une expérience religieuse épatante mais comme n’importe qu’elle autre expérience avec laquelle elle serait en compétition dans la mondialisation des offres religieuses. Car c’est moins de prédicateurs illuminés dont nous avons besoin que de prédicateurs inspirés et sages, comme Syméon, laïc, juste et pieux, et conduit par l’Esprit Saint. Le glaive qui transperce l’âme de Marie renvoie bien ici et précisément à l’image de ce lent et douloureux travail du discernement et de l’humble sagesse, qui permettent peu à peu de trier, de faire le deuil de bien des illusions, de laisser doucement s’éteindre les feux de paille de nos émotions, de nos enthousiasmes, de nos expériences de réenchantement, et de veiller à ce que la lumière du salut brille malgré tout sans cesse pour nous, pour nos enfants et pour d’autres que nous. Le cantique de Syméon, c’est le cantique de la joie, certes, un cantique que tous peuvent entonner ensemble, dans une expérience authentique, mais juste après lui, se donne dans un dialogue calme et serein une prédication de la sagesse, une sagesse dont le tranchant de la lame traverse chacun au plus profond, mais alors dans le secret et le silence des cœurs, que seul le Seigneur comprend. C’est de cette sagesse là que le monde a besoin. Et c’est avec cette sagesse que nous pouvons marcher en paix, longtemps encore avant de mourir, accompagnés par le Christ et dans la force de l’Esprit. La sagesse d’un Dieu qui connaît tellement les hommes, et qui les aime tant. Ecoutons maintenant le cantique de Syméon.

Syméon a vu le Messie avant de mourir. Et bien nous aussi nous avons cru. Et c’est pourquoi nous vivrons en paix, longtemps encore jeunes et vieux dans son amour ! La joie et la sagesse habiteront notre maison, la louange et le discernement seront notre lot, parce que nos yeux ont vu le salut, et que la lumière du Seigneur est comme définitivement imprimée dans notre esprit et notre mémoire, et prions maintenant, avec le Notre Père chanté selon la musique de Kédrov.

Avant de nous quitter, nous recevons la bénédiction de Dieu, pour en vivre rendus, par lui, sages et joyeux : Dieu vous bénit et vous garde, il tourne sa face vers vous, il donne sa grâce et son salut, lumière pour les nations et d’Israël la gloire. Amen. Bon dimanche !

Matthieu 2 v1-12 – « Epiphanie : Révélation d’une Toute Puissance singulière et universelle. »

Dimanche 8 janvier 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et soeurs,

La mise en récit de la naissance de Jésus par un auteur qui place son écrit sous l’autorité de la figure tutélaire de Matthieu [Evangile selon Matthieu], est presque unique. Il n’y a qu’un autre exemple qui est le récit de l’autre évangile, celui de Luc [Evangile selon Luc]. Ni Marc ni Jean ni l’apôtre Paul ni Pierre ne connaissent cette histoire. Ces auteurs ne la reprennent pas à leur compte et n’y font pas allusion dans leurs propres écrits. Nous sommes en présence d’une forme de création littéraire tout à fait exceptionnelle dont nous devons sans cesse apprendre à mesurer la richesse théologique et spirituelle. Car cette narration va servir les motifs traditionnels repérés dans toute la littérature classique de « l’époque axiale », concernant les naissances extraordinaires : convocation des astres, des savants, des personnages politiques les plus haut placés, des religieux et des foules anonymes, pour manifester le plus bruyamment possible la toute puissance divine. Le cosmos, avec cette fameuse étoile, l’intelligence des hommes, avec les mages, l’empire représenté par Hérode et le pouvoir religieux personnifié par les prêtres vont être, chacun à leur manière, requis dans un récit très simple et finalement très court et condensé. Et ces éléments symboliques de la création toute entière se verront concernés par l’événement d’une naissance.

Même la ville de Bethléem, le lieu de cette naissance, est citée par l’évangile. La citation tirée de la prophétie de Michée sera d’ailleurs utilisée pour valoriser l’événement, utilisée et, pourquoi ne pas le dire, truquée. L’auteur du récit magnifie la réalité qu’il décrit : les astres, les mages, le roi, tout le monde bouge, les habitants de Jérusalem sont troublés et chacun s’inquiète. Et Béthléem devient le centre du monde… Personne ne demeure indifférent.

Le moment est venu de faire alors deux brèves remarques sur les conséquences d’une telle mise en récit et d’un tel choix théologique dans la narration de ce qui deviendra à partir du IIIè siècle l’origine d’une fête liturgique qui se nommera Noël.

-  L’événement apparaît comme délibérément mondialisé.
-  Le média mis en œuvre pour dire cette mondialisation, c’est-à-dire le support écrit du texte évangélique, met en scène en réalité un micro-événement : la naissance d’un enfant dans une bourgade de Judée, pour en faire « l’événement » par excellence sur lequel va se focaliser l’attention.

La première remarque concerne la mondialisation : Elle est représentée non seulement par les mages d’Orient qui symbolisent l’intelligence de l’humanité toute entière, active et toujours en recherche, ici comme au loin, mais aussi, nous l’oublions parfois, par le roi Hérode et la ville Jérusalem. La légitimité de ce roi est en effet attachée à celle de l’empereur et renvoie au lieu même de son pouvoir, à savoir la capitale de l’empire, c’est-à-dire du monde, Rome. La légitimité de Jérusalem prend sa source, pour sa part, dans le Dieu d’Israël, Dieu créateur, qui règne, lui, sur la terre entière.

Ainsi, pour faire droit à l’effet de sens produit par ce petit récit, faut-il reconnaître que Noël [Dieu parmi nous, selon l’étymologie hébraïque] est effectivement la présence troublante pour les hommes du monde entier d’un Dieu qui touche l’humanité et la réalité de ce monde, au plan cosmique, humain, culturel, politique, économique et spirituel. Noël en tant que récit apparaît comme la manifestation [tel est le sens du mot épiphanie, en grec, que les classiques utilisent pour évoquer la visite de l’empereur sur son territoire et parmi son peuple] de l’intérêt que Dieu porte au monde et à chacun de nous. L’effet de mondialisation contenu dans la narration même oblige, d’une certaine façon, à prendre acte de cette prétention à l’universalisme du message évangélique, message qui trouble Jérusalem, et tous ses habitants, les plus grands savants, bientôt Rome, et même la tranquillité des astres ! Les conséquences de cette première remarque sont nombreuses et variées. Il n’est pas le lieu ici de les développer. Mais au moins pouvons-nous retenir l’idée que le crédit que l’Eglise attache à ce récit quasi unique, doit l’amener à considérer que le témoignage qu’elle se doit de transmettre n’aura donc pas de frontières. Et que les limites de son champ de mission sont les limites du monde. La mondialisation est bien un élément constitutif de la vocation missionnaire de l’Eglise. Cette mondialisation qu’on a comprise longtemps comme l’exigence d’aller « au loin », dans le droit fil de la mission que se confiait l’Europe à l’égard des autres civilisations, implique aussi et peut-être surtout la rencontre avec les hommes ici même. Dans les lieux les plus proches, dans les ville ou les quartiers où la proximité des hommes révèle la réalité du monde et son universalité. L’Eglise n’est plus alors en une mission orientée forcément vers un « là-bas » mythique, vers une « terre de mission » politiquement et historiquement déterminée (celle de l’ancien « champ français » par exemple…), mais vers un « ici » qui est en réalité un ici de proximité d’un monde entier devenu village, au nord, au sud, à l’est, ou à l’ouest, comme à notre porte même, dans la rencontre et parfois la confrontation étonnante avec toutes les cultures, en France… ou ailleurs.

La deuxième remarque concerne ce qui peu apparaître comme une focalisation sur un événement très humble, la naissance d’un enfant. Et je vois dans cette focalisation la signature évangélique, la particularité de l’agir de Dieu, le geste par définition de la grâce : en effet, au lieu de la conquête du monde par les armes (ou les armées célestes) ou la mission d’une Eglise puissante, au lieu de la persuasion par les effets de miracles et d’actes extraordinaires, au lieu de la fascination par le sacré qui s’impose et aliène, le message évangélique dirige notre attention et concentre notre réflexion sur une réalité toute humaine, séculière, singulière et unique dans le contexte de cette mondialisation, celle d’une naissance. C’est-à-dire sur la décision de Dieu de ne jamais rien imposer à l’homme dans l’ordre de la foi, mais de s’approcher de lui, humblement et dans la singularité d’un enfant. Dieu vient comme un enfant dont nous devons prendre soin ! A travers un semblable, un être comme nous, nous est ainsi offert l’accès au salut. A travers le visage de Jésus nous est connu le visage de Dieu lui-même. Et ce visage est celui de Dieu, offert à nos regards, à nos paroles, à nos réactions, à tous les coups, à tous les mauvais coups des hommes.

Noël se révèle ainsi un peu sous un autre jour que celui auquel nous pensons habituellement : Noël est la manifestation -l’épiphanie- de Dieu qui offre sa vie et son visage au risque de recevoir les coups et les blessures que s’infligent les hommes entre eux, de part le monde entier. Noël est l’événement de la rencontre de Dieu avec nous, mais Dieu sans armes ni potion magique, sans pouvoir religieux – et surtout pas celui de l’Eglise qui pourtant se l’est souvent octroyé sans lui demander son avis-, sans pouvoir mais avec une puissance invincible, celle de l’amour, du don et du pardon : « Père, pardonne-leur » dira t’il sur la croix. Et le Père nous pardonnera.

Enfin, nous pouvons répondre maintenant simplement à la question de savoir ce qu’est, pour l’essentiel, cette épiphanie :
-  Elle est la révélation mondialisée par l’Ecriture de l’action de Dieu pour nous. Elle concerne tous les compartiments du monde et de la vie, de nos vies obscures.
-  Elle est la possibilité gratuite et offerte à qui veut la saisir, de découvrir le visage de Dieu, et de recevoir sa parole de pardon sur nos méchantes vies et sur notre pauvre monde.

En commençant, nous relevions que cette mise en récit de la naissance de Jésus était quasiment unique. Ce qui est unique, en vérité, est constitué par cette information d’un Dieu qui vient à notre rencontre, à corps perdu, pour nous entourer et nous tenir dans ses bras, à l’image du père qui accueille le fils prodigue. Des prophètes comme Michée et comme Esaïe l’avaient pressenti depuis longtemps et l’avaient annoncé. Et puis Noël a eu lieu, ose nous raconter Matthieu en un récit étonnant. Et Jésus naît.

Marie et Joseph ont donc tenu dans leurs bras cet enfant. Ils l’ont accueilli. Plus tard, Jésus ouvrira les siens sur la croix pour appeler l’humanité et la création toute entière au salut et au pardon. Noël est donc bien la révélation du pardon de Dieu, d’un Dieu sans pouvoir, certes, mais un Dieu Tout-Puissant dans l’amour. Et c’est exactement cette Toute Puissance là, et non pas une autre, que l’Eglise confesse depuis toujours lorsqu’elle récite à haute voix le symbole des apôtres,

אָמֵן

Luc 2, v 13-21 – « Les bergers et Marie, figures de l’Eglise de Jésus-Christ. »

Dimanche 1er janvier 2006 – par François Clavairoly

 

En nous mettant à l’écoute d’un tel récit, nous sommes frappés par l’ambiance qu’il sait toujours créer à nouveau, comme si le présent de la narration rencontrait miraculeusement tous les souvenirs de notre enfance, et se mêlait à la mémoire des nombreuses occasions où cette étonnante histoire de Noël et des bergers nous avait été autrefois racontée. Cette ambiance reflète le champêtre et le merveilleux d’un monde maintenant effacé, et se trouve empreinte de ruralité et de magie.

La gloire de Dieu, l’armée céleste et l’annonce de l’ange sont en effet autant de phénomènes qui contribuent à l’émergence d’un climat bien singulier où les acteurs d’une théophanie païenne et insolite dans un texte d’Evangile, se trouvent tous réunis en une alchimie littéraire somme toute assez unique. Il est vrai que la distance qui nous sépare du monde de représentations de ce récit est d’autant plus grande que l’effet produit est toujours merveilleux. Le champêtre et le rural sont à l’honneur, et des bergers veillent la nuit sur leur troupeau. Ils sont des personnages humbles, des êtres situés quelque peu à la marge, en dehors de la ville et de l’intense réseau des savoirs et des pouvoirs, sans doute aussi rendus impurs du fait de leur proximité avec la nature, les animaux, le sang et la maladie de ceux dont ils ont la charge, mais ils sont au centre, cependant, de cette aventure de cet avènement… Matthieu, pour sa part, avec la mise en marche solennelle de ses mages devenus rois de par la tradition de l’Eglise, utilisera la même idée d’une présence de personnages un peu étranges, de savants venant « de loin » et repartant chez eux après l’événement d’une rencontre décisive. Et comme Luc, il laissera s’effacer de la trame même de l’Evangile leur silhouette mystérieuse, et plus personne ne se souviendra vraiment, selon le texte, de ce qu’ils raconteront de leur périple judéen, ou bien de ce qu’ils ne diront pas, une fois revenus dans leur contrée d’Orient. Tout se passe donc comme si le merveilleux de l’Evangile était mis au service d’un événement à recevoir par le lecteur comme étant fabuleux, et comme si son côté nocturne et champêtre mettait en scène une catégorie sociale d’exclus ou de petits qui participeront à quelque chose de grand et de lumineux.

Mais il y a plus que cela. Le merveilleux et le magique sont déployés, en réalité, pour être mis au service d’un événement, ou plus exactement, selon les termes mêmes du récit, d’un « signe » qui est celui d’une naissance. Le signe de ce qu’il y a de plus naturel dans la vie, celui de la naissance d’un enfant. « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une crèche …N’ayez pas peur ! » Le champêtre et le rural représentés par l’image nocturne des bergers dans les champs alors sont mis au service, pour leur part, de l’annonce évangélique et de la prédication : « Après l’avoir vu, ils firent connaître, nous rapporte le récit de Luc, ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant » « Ils firent connaître » : cette phrase énonce en trois mots simples le fait que les bergers entrent le premiers dans ce qui deviendra, après eux, la chaîne immense des témoins du Christ. Et comme l’Eglise est elle-même l’ensemble innombrable et souvent anonyme des hommes en charge de la responsabilité de la transmission du message, les bergers, eux aussi, malgré leur appartenance intermittente au réseau social et leur marginalité symbolique, se voient confier une fonction centrale et décisive, d’ordre kérygmatique. Du milieu de leur nuit et de leur monde un peu à part, ils acquièrent le statut d’annonciateurs, d’énonciateurs, de transmetteurs, et deviennent, en quelque sorte, des apôtres. Ils figurent l’Eglise qui proclame, là où elle se trouve, que ce soit dans la nuit, dans les champs ou dans quelque autre circonstance, le Christ qui vient, et ils témoignent sans hésiter du signe de l’incarnation.

Et puis il y a Marie. Le texte, à cet égard, est étonnant car il désigne, après celle de la proclamation, la deuxième fonction essentielle de l’Eglise. « Marie retenait tous ces événements et y réfléchissait » relate t’il. Le terme grec utilisé pour dire cet acte de réflexion est celui qui a donné le joli mot de symbole. Ainsi, avec la proclamation des bergers se met en œuvre le processus de réflexion, de « symbolisation » de la foi. Avec Marie commence un peu déjà le symbole des apôtres. Et avec l’annonce du Christ, l’intelligence de la foi.

En réalité, à l’orée de l’Evangile, au début de son écriture -et de notre lecture commune- l’auteur avertit déjà et agit lui-même exactement comme les bergers, puisque par le fait même de cette écriture qu’il nous offre, il nous fait comprendre que nous savons maintenant ce qui s’est passé, nous qui venons de le lire, et il attend de nous que nous proclamions à notre tour tout cela. Et comme Marie, il nous demande, par le fait même de son invitation à la lecture et à la méditation, de retenir ces choses et d’en approfondir le sens par notre intelligence de la foi.

« Proclamez et interprétez ! » lance donc l’évangéliste à son lecteur. Car la proclamation de l’événement de la naissance, et l’interprétation du signe de Noël en nourriront la mémoire et en éclaireront le sens pour lui, lecteur, pour nous, aujourd’hui, et beaucoup d’autres encore, une mémoire et un sens qui se transmettront sans aucun doute de génération en génération. Et le fait que les témoins qui proclament et qui interprètent vivent dans une civilisation rurale et pleine merveilleux comme jadis, ou qu’ils se démènent dans une civilisation globalisée, urbaine, post moderne et désenchantée comme aujourd’hui, ne change rien à l’affaire ni à l’urgence de l’impératif : leur vocation reste la même.

Comment proclamer et comment interpréter l’Evangile dans une société comme la nôtre, sans nous laisser fasciner, sans nous laisser décourager par les aspects merveilleux, magiques et champêtres des récits qui ont enchanté notre enfance ? Comment proclamer et interpréter Noël -Incarnation et Promesse de salut- qui fait de chacun de nous un frère de Jésus et un enfant de Dieu ? Telle est la question de ce premier jour de l’année. Une question pour chacun de nos jours. Telle est le défi lancé aux bergers comme à Marie, et telle est la vocation de l’Eglise qui témoigne d’un Dieu qui vient rejoindre notre humanité pour y faire proclamer et interpréter sans cesse « le signe » de son salut en Jésus-Christ,

אָמֵן