Marc 13, 32-37 – « L’apocalypse, maintenant. »

Dimanche 27 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Je voudrais vous parler d’apocalypse [1]….En ce premier dimanche de l’avent, je voudrais vous faire part d’une révélation, et vous dire en des termes choisis la joie d’une merveilleuse apocalypse.

Je voudrais vous révéler, en effet, que nos vies, toutes nos vies, chacune de nos vies, sont pour toujours portées dans les mains bienveillantes de Dieu, en Jésus-Christ. Vous ne le savez peut-être pas encore, et vous ne le discernez pas tout à fait. Pourtant nous avons allumé une bougie sur la table, pour éclairer les lieux, et dimanche prochain nous en allumerons deux, et puis trois et puis quatre, jusqu’au jour de Noël où tout, enfin, sera clair et lumineux pour chacun de vous : celui qui vient, mais dont le jour de la venue est inconnu, celui-là vient pour notre bonheur et pour notre joie, il vient pour nous dire la bienveillance de Dieu.

Merveilleuse apocalypse d’un Dieu d’amour et de miséricorde qui rencontre nos vies fragiles, déchirées et désaccordées. Il vient -et de cela nous sommes sûrs- en Jésus-Christ.

Il vient mais, en vérité, nous ne savons rien. Nous ne disposons à ce sujet d’aucun savoir. Telle est la particularité des chrétiens dans le monde : ils croient, ils sont sûrs, mais ils ne savent rien. Ils croient, ils sont sûrs, mais quant au moment précis de cette venue, quant à sa description, et à ses conséquences, ils ignorent tout. Leur non-savoir à ce sujet est, pourrions-nous dire, l’exacte contrepartie de leur indéfectible espérance.

Le texte de l’Evangile de Marc évoque bizarrement ce temps là. A la fois les images qu’il emploie sont étonnantes et spectaculaires, et à la fois le Christ coupe court à toute spéculation, et donc à toute prétention à connaître.

A la fois les termes utilisés proviennent bien de l’imaginaire apocalyptique tel que les récits de cette époque en témoignent, et à la fois Jésus met un terme à toute inquiétude ou toute angoisse à ce sujet, à toute tentative de déchiffrer par la raison humaine le dessein de Dieu.

Ecoutez-le : « 13:24 Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, 13:25 les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. 13:26 Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. 13:27 Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. 13:28 Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. 13:29 De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. 13:30 Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. 13:31 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. 13:32 Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul.

Je ne sais pas si nos contemporains attendent, pour leur part, ou redoutent quelque chose au sujet de la fin des temps. Je ne le crois pas vraiment…Je ne sais pas si nous-mêmes sommes réellement préoccupés par la recherche de la date de cette fin des temps ou par la fin du monde. Tout au plus, et cela suffit déjà, la brièveté de nos propres vies et leur fragilité nous étonnent et nous effraie un peu.

Certes, plusieurs fièvres apocalyptiques ont secoué à plusieurs reprises notre humanité inquiète. Dans l’ambiance religieuse du Bas-Judaïsme de l’Empire, par exemple, l’effervescence prophétique en Israël a sans doute surpris plus d’un préfet romain, comme au XVè ou au XVIè siècle notre Europe chrétienne s’est fait très peur à elle-même par le développement et la propagation d’une théologie aux accents millénaristes et à l’imaginaire halluciné, en plus des pestes bien réelles qu’elles se devait d’affronter pour survivre. Et plus près de nous, encore, mais chez certains seulement, quelques Témoins de Jéhovah ou quelques sectaires illuminés ont aussi joué sur la crainte de l’enfer ou sur l’annonce d’une méchante apocalypse dont réchapperaient uniquement les élus ou tout simplement les plus malins…

Et aujourd’hui, quelques prophètes à la voix autorisée interprètent les effets inquiétants, il est vrai, d’une pollution de la planète ou de son réchauffement, comme les signes précurseurs d’un prochain cataclysme écologique. Et des stratèges ou des savants bien informés nous prédisent un conflit nucléaire dévastateur au Pakistan, en Inde, en Corée, ou encore plus près de nous en Iran, et dans les mois qui viennent. Et plus incalculable mais certainement plus définitive, d’autres redoutent la possibilité d’une collision d’astéroïde avec la terre où le genre humain se verrait anéanti.

La préoccupation au sujet de la fin du monde s’est donc, en quelque sorte, sécularisée, sans pour autant disparaître tout à fait. Elle s’est trouvée comme prise en charge et mise en récit non plus tellement en termes religieux ou théologiques, mais au travers de discours d’ordre scientifiques, rationnels ou stratégiques… Ceci étant, l’inquiétude et l’angoisse sont finalement peut-être toujours là, tapies au fond de nous, et les tentations de les instrumentaliser tout aussi grandes. Il nous faut par conséquent relire cette page de l’Evangile de Marc avec attention, et ne pas faire de contresens. Il nous faut la recevoir comme bonne nouvelle et non comme menace.

Marc utilise effectivement la thématique apocalyptique -discours concernant la fin des temps- et fait dire à jésus des phrases étonnantes. Mais c’est bien pour lutter, précisément, contre les apocalypticiens qui s’enflamment et développent sans cesse des prédictions funestes sur la fin, perdant de vue ce qu’est l’essentiel de l’Evangile, à savoir une Bonne Nouvelle, la bonne nouvelle qu’est la venue du Christ dans nos vies. C’est pour lutter contre ces discours à vrai dire effrayants, comme aussi contre leurs effets paralysants et démobilisateurs (si la fin est si proche, alors à quoi bon continuer à vivre, à quoi bon entreprendre…) que Marc emploie ces termes : il en détourne le sens en expliquant à ses lecteurs, par le biais de la parabole du figuier par exemple ou par des citations de textes apocalyptiques de l’Ancien testament [2], qu’ils auront beau chercher des signes dans le ciel ou sur la terre, ils ne sauront rien ; et en disant encore qu’ils aurons beau être astrologues et devins ou mieux encore jardiniers avisés, physiciens chercheurs ou astronomes, des catastrophes arriveront, certes, des éruptions volcaniques et des tremblements de terre (la nature est vivante et la création en pleine évolution), mais le jour de la venue du Christ, ils ne la connaîtront pas. Je voulais vous parler d’apocalypse…D’une merveilleuse apocalypse. Tout le contraire, donc, de ce que ce mot à fini par signifier dans le langage courant. Un mot qui a désigné, au cours de siècles, tant de choses affolantes, et à qui l’on a volé la signification si belle qu’il contenait et qu’il portait pourtant à nos esprits à savoir rendre visible ce qui était jusque là inconnu et ignoré, rendre lisible ce qui était caché, comme une lettre décachetée par son destinataire et dont le message se trouvait enfin délivré.

L’apocalypse est en effet un message délivré, et un message qui délivre son lecteur. Qui le délivre d’une angoisse très singulière, celle dont nous parlions à l’instant et qui, semble t’il, en concerne plus d’un : celle de ne pas savoir, précisément. « Vous ne savez pas » nous dit le Christ. Vous ne savez pas. Or ce non-savoir ouvre désormais le champ d’une toute autre dimension qui se laisse découvrir enfin, la dimension de l’espérance.

Les disciples du Christ, comme vous ce jour, reçoivent donc vraiment une révélation, et c’est celle de l’espérance, non plus celle d’un savoir, qu’il soit théorique, théologique ou religieux. Il est impossible en effet d’établir par un savoir humain une sorte d’ « horaire de train du monde », avec l’indication de la succession des destinations et des stations : « tremblement de terre, 10h38 », « chute des étoiles, 22h46 », « collision d’astéroïde, 23h59 »…Fin du monde ?

Nous comptons, certes, avec la parousie [3] car elle fait partie de notre credo, de notre espérance, mais nous ne calculons pas.

Et la présence de la thématique de la fin du monde dans notre foi ne nous autorise pas à dormir, à ne rien faire et à tout remettre à Dieu en un fatalisme résigné. Nous avons reçu, le texte de la parabole du maître de maison nous le rappelle, une autorité pour agir et œuvrer dans le monde. Et l’autorité reçue du maître nous rend alors capable d’innovation, de création, et de témoignages d’espérance dans toutes sortes de domaines. Martin Luther disait à ce propos, comme pour illustrer cette espérance et l’autorité du croyant qui tient ferme ses positions : « si je savais que la fin du monde était pour demain, j’irai dans le jardin, et je planterai un arbre. »

L’avenir offert par Dieu n’est donc pas synonyme de catastrophe, de décadence, de malheur. Il peut en revanche se comprendre par analogie avec l’été : au temps de la plénitude, de la récolte des fruits, de la moisson…Car devant nous, au-delà des saisons froides et déprimantes, il y a des merveilles promises. Au sein de l’Eglise, par conséquent, comme dans notre paroisse, il s’agit bien de veiller et d’avoir l’œil, il s’agit d’observer tout ce qui bouge et bourgeonne, toute micro réalisation, toute graine qui germe et qui peut devenir parabole du royaume à venir [4].

Il s’agit de veiller et de ne pas s’endormir, pour que d’autres que nous, après nous et avec nous, soient mis au bénéfice de la révélation de la venue du Christ. Une venue -une apocalypse- dont personne ne connaît le moment, mais dont la réalité est, étonnement, comme une présence permanente, secrète et réelle, dès maintenant, et au plus profond de nos vies, אָמֵן


[1] Le chapitre 13 de l’évangile de Marc est considéré par les exégètes comme une apocalypse

[2] Cf. Mc 13 v24 et 25 qui sont des citations des prophètes.

[3] La parousie est l’événement de la venue du Fils dans sa gloire.

[4] Tel le signe du baptême de Naomi ce matin.

 

Matthieu 5, 13-16 : « Le sel et la lumière ! »

Dimanche 20 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Les béatitudes et ces paroles sur le sel et la lumière vous sont adressées. Elles vous annoncent une bonne nouvelle. Elles introduisent ce que la tradition nomme « le Sermon sur la Montagne », moment essentiel dans l’Evangile de Matthieu, et elles mettent en route les disciples. J’aimerais donc reformuler ce matin en quelques mots la bonne nouvelle qu’annonce ce sermon. Voici donc en quelque sorte « un sermon sur le Sermon », proclamant une bonne nouvelle pour laquelle nous avons les uns et les autres trois raisons de nous réjouir !

Tout d’abord, le Christ nous donne une nouvelle identité, une identité étonnante. Ensuite il nous donne une vocation, une vocation passionnante, enfin il nous confie une responsabilité, une responsabilité libérée.

Une nouvelle identité, en premier lieu.

Au moment où Jésus commence son ministère en déclarant au monde une Parole de grâce et de pardon pour tous les hommes, les premiers mots par lesquels il désigne ses propres disciples sont les suivants : Vous êtes le sel et la lumière du monde. Vous êtes le sel et la lumière du monde. Ces mots sont pour vous ce matin, vous aussi disciples du Christ réunis dans cette église ! Il ne dit pas « vous serez » le sel ou « vous serez » la lumière, il n’évoque pas un futur, un hypothétique demain auquel nous accéderions seulement après l’accomplissement de telle ou telle condition. Il ne dit pas « vous serez le sel et la lumière si », si vous faites ceci, si vous réalisez cela, si vous faites preuve de telle attitude, si vous faites œuvre de religion. Aucune condition n’est requise. Le Christ désigne ses disciples et vous appelle aussi pour dire qui vous êtesmaintenant, et non ce que vous devez faire. Le Christ annonce la Grâce et non la Loi, fût-elle celle d’une Eglise. Une grâce qui accueille pleinement, et qui nous identifie chacun en particulier comme étant un être aimé par Dieu, et pardonné. Le jugement est passé, il est derrière nous, il a eu lieu en Christ, et désormais nous sommes pardonnés. Ces paroles qui ouvrent la première prédication de Jésus, juste après la déclaration des béatitudes offrant le bonheur à ceux qui les entendent, disent en effet l’essentiel du message. Ces paroles identifient les disciples, et elles révèlent leur nouvelle identité : sel de la terre et lumière du monde. Ils n’ont rien demandé, ces hommes, ni rien fait qui justifiait cette grâce et cette appellation. Ils ne possédaient aucune qualification requise ces pêcheurs de Galilée, pour être appelés comme disciples, de même les foules qui le suivaient. Ils avaient tout à recevoir et rien à donner, mais la rencontre avec le Christ a véritablement transformé leur vie. Comme nous d’ailleurs, qui n’avons rien demandé mais qui avons tant reçu par lui en grâce et en pardon. Comme nous qui n’avons rien mérité, mais qui chaque jour désormais vivons dans la certitude de son salut. Vous êtes le sel et la lumière, telle est votre identité que Christ proclame ce matin. Vous qui êtes appelés à entrer dans le Royaume, en d’autres termes, vous qui êtes désormais assurés du salut, vous voici identifiés, nommés par Christ, et votre existence est maintenant destinée à être connue et reconnue dans le monde. Vous comprenez pourquoi, frères et sœurs, ce Sermon sur la montagne n’est en rien un sermon comme les autres. Vous comprenez qu’il n’enseigne pas les bonnes œuvres, quelles qu’elles soient, qu’il faut accomplir pour être admis dans le Royaume de Dieu. L’entrée y est de toute façon assurée aux disciples. L’entrée vous y est assurée car le salut vous a été acquis en Christ. Heureux êtes-vous en effet ! Heureux êtes-vous, viennent de proclamer les béatitudes. Le Sermon sur la montagne nous enseigne qui nous sommes et comment vivre en attendant le Royaume, pour multiplier le nombre de ceux qui y entreront, pour que d’autres que nous découvrent cette grâce qui fait vivre heureux et qui libère, pour que d’autres que nous se trouvent au bénéfice des béatitudes et deviennent avec nous sel et lumière du monde ! Cette nouvelle identité de chrétiens comme sel et lumière du monde nous est commune, à nous tous protestants et catholiques, et nous invite à travailler ensemble.

La deuxième raison de nous réjouir et de dire notre reconnaissance à Dieu provient de ce que nous recevons, avec ces paroles du Christ sur le sel et la lumière, une nouvelle vocation.

Le sel et la lumière dans la tradition d’Israël sont des symboles connus, et les auditeurs du Christ ne pouvaient rester insensibles devant une telle appellation. Certes, l’idée courante selon laquelle les chrétiens peuvent mettre un peu de saveur dans notre monde par leur témoignage et leur discours est une idée très intéressante et suggestive. Et l’on pourrait même se laisser aller à dire que lorsque leur ferveur disparaît, le monde perd un peu son goût. De même entend-on dire que la lumière des chrétiens peut éclairer la nuit païenne, le monde sécularisé disons-nous aujourd’hui, monde dans lequel l’humanité court le risque de se perdre, et qu’il n’y a par conséquent aucune raison de cacher l’enseignement de l’Eglise et la « splendeur de sa vérité ». Et l’on peut faire toute une série de variations sur ce thème curieux, somme toute, du goûtd’un monde plus ou moins salé, selon la qualité et la quantité des actions ou des bonnes œuvre des chrétiens, et de la lumière plus où moins éclairante de l’enseignement de l’Eglise, selon les temps et les lieux. Mais quelle prétention dans ce discours, et quelle arrogance ! Et aussi quel danger. Comme l’écrivait en effet un certain J .Calvin, un jour de 1561 : Que les saleurs avisent cependant de ne pas nourrir le monde en sa folie et fadesse : et beaucoup plus encore de ne l’infecter de quelque mauvaise saveur ! Oui, quel goût l’Eglise a -t’elle donné au monde en 2000 ans, sinon trop souvent le goût du sang des larmes et de la cendre de ses bûchers ? Et quelle lumière a t’elle fait briller, sinon trop souvent celle du discours obscur du dogme et de la norme, alors qu’on espérait celle de l’Evangile ? Il se trouve heureusement que la symbolique biblique est un peu différente de ce qu’on entend dire çà et là. Et il faut savoir écouter le magistère de l’Ecriture avant celui de l’Eglise. Dans l’Ancien Testament, le sel qui sert à la conservation est plutôt symbole de pérennité, d’éternité. Il était utilisé jadis abondamment sur les aliments, notamment lors des sacrifices, d’où l’expression biblique « le sel l’alliance ». Se trouver alors ainsi désigné comme le sel de la terre peut vouloir dire tout simplement ceci : avoir vocation à témoigner fidèlement de cette alliance de Dieu avec le monde, recevoir vocation à ne jamais oublier, en aucune circonstance, l’espérance et l’assurance du salut. Et perdre sa saveur, dans cette perspective, en revient, par conséquent, à malheureusement douter de la pérennité de l’alliance, et à ne plus conserver la qualité intrinsèque du sel à savoir cette saveur qui ne disparaît jamais, celle que procure la certitude d’une alliance éternelle. De quelle utilité serait un chrétien qui ne croirait ni dans la vérité de l’alliance en Christ ni dans la réalité de son salut ? La vocation du chrétien ici comme sel de la terre, est donc bien vocation passionnante à vivre de la fidélité même de Dieu, dans la persévérance et dans la foi. Etre le sel de la terre ne se réduit donc pas à une accumulation d’œuvres à accomplir pour ce monde ou pour justifier nos vies à nos propres yeux ou devant Dieu, mais une véritable grâce de Dieu, à vivre par la foi, une grâce offerte. Une grâce à recevoir et découvrir chaque jour, et non un devoir qui culpabilise sans fin, un effort désespérant parce que forcément jamais à la hauteur de l’exigence, surtout si cette exigence est divine ! Vous êtes le sel de la terre. Vous êtes établis comme témoins d’une alliance irrévocable signée en Jésus-Christ.

Quant à la lumière, là encore le sens des mots peut être différent ; la lumière est en effet, dans le judaïsme, une métaphore courante de la Torah, le judaïsme comprenant sa mission dans le monde comme étant celle de faire briller la lumière de la Torah. Il faut évidemment entendre ce mot de Torah au sens large d’ « enseignement » reçu par Israël, témoin de Dieu dans le monde. Ainsi doit-on comprendre que l’Evangile demande à ses lecteurs, à tous ceux qui découvrent ce texte, et à chacun de vous, de vivre une vocation jusque là assumée par Israël seulement, la vocation d’être maintenant après lui et avec lui « lumière du monde », c’est à dire de mettre au service de Dieu sa vie toute entière, de consacrer sa vie, corps et âme, parole et geste, enseignement et témoignage, et le tout librement, comme une réponse à sa grâce. La vocation du chrétien comme lumière du monde sera alors celle d’un témoignage et d’une libre obéissance dans la ligne de l’enseignement du Sermon sur la montagne. Nous sommes loin, vous le voyez, d’une compréhension de la lumière qui éclairerait les malheureux païens vivant dans les ténèbres de l’erreur ou de l’ignorance. Nous sommes loin de l’idée que l’Eglise aurait un enseignement propre à elle-même, un magistère ou une loi qui s’imposerait à tous les hommes, pour qu’ils disposent enfin, par son biais exclusif, d’un accès à la vérité. Etre lumière du monde consiste en revanche à se laisser soi-même guider par les paroles du Christ, par son enseignement et non par celui de nos pères et de la tradition seulement. Etre lumière du monde, c’est simplement vivre ouvertement et librement sa foi, de sorte que ceux qui ne connaissent pas le Christ et son enseignement le discernent avec nous. Sans le filtre obligé d’une Loi impossible à accomplir, d’un dogme impossible à croire ou d’un système moral impossible à vivre. Etre lumière du monde nous place en situation d’être comme un signe visible et joyeux, là où nous sommes, permettant ainsi que d’autres que nous se laissent à leur tour rencontrer par le Christ. C’est au fond rayonner d’une lumière qui ne vient pas de nous mais qui vient de loin et qui nous traverse, la lumière d’un enseignement reçu et d’une bonne nouvelle qui nous fait vivre, la lumière de l’Evangile .

Et la troisième raison de nous réjouir de cette bonne nouvelle, enfin, s’exprime dans le fait que le Christ attend notre réponse. Il nous veut responsables et libres.

« Vous êtes le sel de la terre » signifie que vous êtes désormais témoins assurés de la fidélité de Dieu et de son alliance, « vous êtes la lumière du monde » signifie que vous ne vous cachez pas et que votre vie de foi peut être exposée, pas seulement le dimanche matin, et pas seulement entre amis, mais dans toute votre vie. Maintenant le monde vous attend. Maintenant vous pouvez sortir, en quelque sorte ! Vous pouvez risquer votre parole dans un débat, une rencontre, un dialogue, personnellement et librement, sans aucune crainte d’être jugés par aucune instance, car Lui vous a déjà justifiés. Et de même vous pouvez agir. Au plan éthique -et les problèmes ne manquent pas, qui cherchent leur réponse- comme au plan politique -et l’actualité de ces prochains mois va exiger de nous des choix qu’il faudra faire en toute liberté, sans consigne de quiconque – là encore votre réflexion et votre engagement pourront être sollicités. Vous vous souviendrez alors que vous êtes libres et libérés. Car vous avez reçu une nouvelle identité, non pas seulement celle de votre généalogie qui vous détermine ou celle de votre appartenance sociale, mais celle que Christ vous donne aujourd’hui. Car vous avez reçu une nouvelle vocation, non pas seulement celle que votre profession vous commande, mais celle d’agir et d’œuvrer librement dans ce monde, non pour vous-mêmes et votre justification, celle-là est déjà acquise en Christ, mais pour la gloire de Dieu et pour que d’autres chantent avec vous leur joie et leur reconnaissance. Dans tout cela, le Christ ne nous laisse pas seul. Il nous aide et nous conduit, il nous montre lui-même la route. Et sans cesse il nous appelle à nous replacer devant sa Parole, transmise dans les textes comme celui du Sermon sur la montagne. Sans cesse il nous demande de nous y ressourcer, d’y puiser des richesses spirituelles, de nous y nourrir, afin qu’ensemble nous y trouvions cette bonne nouvelle qui réjouit tous les cœurs, à savoir que son alliance ne sera jamais remise en cause et que sa lumière, qui traverse nos vies et fait briller nos yeux, éclairera un jour le monde entier pour le salut et pour sa gloire,

אָמֵן

Matthieu 25, v14-30

Dimanche 13 novembre 2005 – par Fabian Clavairoly

 

Ce texte dérange, et sa lecture fait peur. En tous cas à moi, elle m’a fait peur.

La Parabole des talents est la suite directe de celle des dix vierges abordée la semaine dernière. Ici aussi, c’est la vigilance qui domine l’instruction, une vigilance comprise comme une fidélité à une mission reçue, une vigilance susceptible d’être prise en défaut à n’importe quel moment.

Cette parabole fait partie du cinquième et dernier grand discours du Christ dans l’Evangile de Matthieu. Alors qu’au chapitre 24, il nous est dit que le Royaume encore caché va être révélé aux yeux de tous, le chapitre 25 insiste sur la conséquence directe que cela doit engendrer : une vigilance et une fidélité actives en prévision de ces événements.

Alors que les vierges folles sont infidèles par leur imprévoyance, c’est ici a priori une infidélité due à la paresse qui est pointée. C’est un message qui semble s’adresser à tous ceux qui ayant appliqué ce qu’ils ont compris dimanche dernier, ont passé la semaine à veiller. « Veiller ne suffit pas », pourrait donc être notre nouvelle devise hebdomadaire.

De tous temps cette interprétation a convaincu les exégètes, qui selon les époques, ont vu dans le mauvais serviteur, qui le légalisme pharisien, qui les scribes, accusés quant à eux de garder le trésor de la Loi sans le faire fructifier pour tous les hommes, qui le peuple d’Israël dans son ensemble, accusé de négliger la responsabilité que confère l’Alliance…

Vous comprenez que si ces interprétations présentent parfois un intérêt, elles se rejoignent toutes dans leur faiblesse : chacune d’entre-elles présuppose une conception du Jésus historique dans laquelle l’exégèse joue un rôle moins important que les préjugés dogmatiques de l’exégète.

Dans un souci d’actualisation, on pourrait d’ailleurs suggérer que notre mauvais serviteur représente les mauvais chrétiens, qui rejoindront dans les ténèbres ceux qu n’étaient pas là dimanche dernier.

Mes préjugés dogmatiques, plutôt que de me pousser à accuser ces pauvres pharisiens, m’ont fait me demander sous quel angle était-il le plus judicieux d’aborder ce texte, et parmi les innombrables possibilités, deux ont retenu mon attention. Deux interprétations qui si elles semblent se faire face, me paraissent se compléter. Mais ce texte m’a fait peur, quand même.

I- Eschatologie, œuvres et jugement.

Dans une atmosphère eschatologique, de fin des temps et d’approche d’un jugement qui se fait imminent, le maître quitte ses serviteurs. Les voilà seuls, nous voilà seuls. Le maître quitte ses serviteurs, et leur laisse une somme d’argent, nous est-il expliqué, une somme énorme, nous le verrons. Par cet argent, il reste donc présent, du moins dans les esprits, et ils prennent conscience que c’est à eux désormais, d’être utiles.

On pourrait aborder ce texte en se posant longuement la question de ce que représentent réellement ces talents qu’il s’agit de faire faire fructifier : une fortune véritable ; des dons naturels ; la foi peut-être ; des charismes ; le ministère, une vocation ? On peut penser aussi à la Parole de Dieu, plus prosaïquement à nos prochains, frères à secourir, voire à convertir. En fonction de la réponse à cette question, il serait alors possible de tenter une explication capitaliste à la mode wébérienne, ou alors plus sérieusement une harangue convaincante pointant la nécessité, que dis-je, l’urgence de se mettre au service des autres. La diaconie, l’évangélisation, les sujets ne manquent pas…

En tous cas, et quelle que soit l’option choisie, une fidélité active, qui implique personnellement chacune et chacun d’entre-nous, qui met en route, est ici requise. Vous avez la foi ? Mais montrez-le ! Prouvez-le ! Ne vous contentez pas d’attendre !

Si nous ne sommes pas sauvés par nos œuvres, nous ne sommes pas sauvés non plus par les œuvres que nous ne faisons pas.

Vous le sentez, une des raisons pour lesquelles cette parabole sonne étrangement à nos oreilles protestantes, c’est qu’elle semble aller un peu à contre courant de ce que les Réformateurs nous ont transmis.

C’est par la grâce que vous êtes sauvés, enseignait Paul aux Ephésiens, par le moyen de votre foi ; certes semble lui répondre Matthieu, mais la grâce sans les œuvres est comme un arbre sans fruits. Rajoutant avant de baisser le rideau, avec un soupçon de théâtralité : « Et vous savez ce qu’on fait d’un arbre stérile ! »

Nous sommes ici sur le point de découvrir le premier enseignement de la parabole, et tout peut déraper. L’effort consiste donc non pas à trouver une recette de salut, en nous identifiant à un des serviteurs, de peur de développer à peu de frais une théologie des œuvres de seconde zone, mais de se poser la bonne question : si il y a dans ce texte Révélation de Dieu, cela signifie-t-il que Dieu nous révèle quelque chose, ou que Dieu se révèle ?

Les talents, qu’elle que soit la signification que vous leur donnerez, sont un don, et si les serviteurs n’ont rien fait de particulier pour les mériter, ils ont, dès lors qu’ils les ont acceptés, une responsabilité. Les deux premiers s’en sortent bien, ils doublent la mise. Le troisième a moins de chance, il a parié la sécurité, a voulu être quitte avec le maître. Dommage. On n’est pas quitte avec Dieu.

Est-ce vraiment la paresse qui a empêché notre troisième serviteur d’agir ? Je ne le crois pas : « Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ; j’ai pris peur et je suis allé cacher ton talent dans la terre, le voici, prends ce qui est à toi ». La première raison, vous le voyez, est qu’il ne connaît pas bien son maître. Ce qui relève de la puissance a été compris comme de la dureté par le serviteur, et entraîne un jugement, formulé comme un reproche : « tu moissonnes où tu n’as pas semé, et tu récoltes où tu n’as pas répandu ». Et sa conséquence directe : « j’ai pris peur ».

C’est donc la peur, conséquence de cette méconnaissance, qui l’a fait agir, ou plutôt qui l’en a empêché. Bien que confiant dans le fait que le Maître reviendrait, il n’a voulu prendre aucun risque. La peur, et pas la paresse. Et il a de bonnes raisons d’avoir peur, car je ne sais pas si vous êtes très versés dans la numismatique, mais un talent représente 6000 deniers, et en sachant qu’un denier représente le salaire quotidien de l’époque, on s’aperçoit que ce qu’il confie au troisième serviteur représente quand même 26 kg de métal et 16 ans de travail. On comprend tout de suite un peu mieux que devant l’ampleur du don, il se soit contenté de tout poser directement, pris de panique, et ait décidé de tout enterrer. Une réaction somme toute assez honnête, vous ne trouvez pas ?

La dureté présumée du maître a agi au sens propre : elle l’a sclérosé. Voilà ce qu’il s’est passé. Il a voulu placer la sécurité de l’argent et du coup sa propre sécurité au-dessus de tout le reste, et ce faisant en a oublié l’essentiel.

Paradoxalement, c’est la politique sécuritaire qui le mène à sa perte. Il faut donc apprendre à connaître le maître, et reconnaître sa puissance : certes, il attend beaucoup, mais il a tant donné !

On n’est pas quitte avec Dieu. Voilà le premier enseignement.

II- Fidélité, confiance et grâce.

Le deuxième enseignement de cette parabole transparaît d’après moi en filigrane tout au long du texte, et il vient appuyer le premier, tout en le dépassant. Nous avons vu au début dans quel contexte surgit la Parabole des Talents : l’heure du jugement arrive : il est pour le verset suivant d’ailleurs. On y est ! Quel que soit le message intrinsèque, il y a urgence. Ces paraboles sont décidemment bien compliquées à interpréter, parfois contradictoires, on ne sait pas toujours quelle posture adopter après leur lecture. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il faut le faire vite. « Où allez-vous ? On ne sait pas, mais vient avec nous, vite ! ».

C’est une manière de voir les choses, on peut vivre dans l’urgence et dans la peur du jugement, mais combien de temps ? Combien de temps est-il possible de mobiliser les foules et de convaincre en jouant sur la peur du maître et sur la culpabilité ? Jusqu’à la crise d’adolescence ? Jusqu’à la période des Lumières, de la laïcité ? L’Evangile n’annonce pas la peur. Son message peut nous effrayer, c’est différent. Je pense que cette parabole justement nous apprend cela, de manière détournée. Plutôt que de jouer sur les faiblesses de l’homme, elle insiste sur sa force, l’autre nom de la responsabilité, et fait un pied de nez à la peur.

C’est le maître qui, dès le début de la parabole, montre l’exemple en faisant preuve d’une confiance inouïe, en remettant huit talents à ses serviteurs (pour mémoire : 48000 deniers ; un siècle de salaire…), il n’a vraiment pas peur, et s’en trouve récompensé.

Les deux premiers serviteurs font valoir cette somme, ils osent, ils prennent un risque, et doublent la mise. Ils n’ont pas peur, et sont récompensés eux aussi. Le troisième a été aveuglé, et n’a pas voulu voir que le maître lui offrait la chance de sa vie, et c’est cela qui lui est reproché.

La foi, la confiance ou la fidélité, trois mots qui en fait ne font qu’un, et forment d’après moi la trame de l’histoire. En nous faisant confiance le premier, en prenant un risque, le Seigneur nous pousse à l’imiter. La foi dérange, déplace, fait rêver, fait chuter et relève.

Mais il s’agit de ne pas trembler ! Et pour quelle raison aurions nous peur ? Dieu nous a fait confiance. A la question de ce que représentent ces talents, j’ai décidé de ne pas répondre. Une responsabilité nous est souverainement confiée, en connaissance de cause, chacun selon ses capacités, que chacun donc, se pose la question : « qu’est-ce que le Maître m’a confié ? ». Que chacun y réponde, et se lance comme défi de doubler la mise, pour la seule gloire de Dieu.

Ce texte contribue grandement à nous placer face à nos responsabilités. La puissance en laquelle le mauvais serviteur voit de la dureté, loin de paralyser, suscite le courage et la responsabilité, et la confiance qui nous est manifestée à travers l’optimisme démesuré de Dieu doit nous donner des ailes.

L’absence n’est plus alors comprise comme un abandon mais comme une place donnée à la liberté : pas d’ingérence dans nos vies. A nous de jouer maintenant.

Le seul moyen de garder la Parole de Dieu est de ne pas la garder pour soi. C’est un capital qu’on n’acquiert qu’en le dépensant sans compter, pour le faire fructifier.

Le Christ n’est pas venu sur la terre pour nous dicter des préceptes, mais pour annoncer l’amour de Dieu pour tous les hommes. Souvenez-vous en toujours.

Ce texte qui m’a fait tellement peur, nous apprend que si la grâce est exigeante, est exigence, elle l’est dans la mesure ou j’accepte de m’y abandonner totalement, en y répondant joyeusement. La Parabole des Talents est une invitation, entrez dans la danse ! Reprenez le flambeau, et donnez-le à votre tour !

Une invitation lancée avec simplicité, mais souverainement par le Seigneur, à laquelle la bonne réponse n’est pas « je suis obligé et je dois », mais « il m’est permis et je veux ».

N’ayez pas peur !

Amen.

 

Matthieu 25, v1-13

Dimanche 6 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Un cri dans la nuit, un cri de joie, un cri retentissant qui appelle à la fête et qui invite à la noce ! Un appel joyeux et pressant pour nous associer à un banquet, à un festin, et pour voir, enfin, le marié ! Tel est l’événement attendu, tel est le salut que le Christ nous raconte dans cette étonnante parabole : un cri de joie qui traverse la nuit et nous réveille tous. Debout, réveillez-vous, le salut est arrivé !

Ainsi va l’espérance chrétienne, d’attentes interminables et difficiles à vivre en veilles tardives, harassantes et décourageantes, de longs préparatifs en illusions perdues, et en grande quantité. Les demoiselles d’honneur que sont les chrétiens sur cette terre veillent donc, et elles montent sur la pointe des pieds pour voir si l’on ne voir rien venir, pour voir si le salut est proche. Mais elles se fatiguent car elles sont si fragiles. Elles sont comme des sentinelles sans armes, dans la nuit, inquiètes et peu nombreuses. Elles sont seulement dix dans notre parabole, et toutes s’endormiront. Les chrétiens regardent au loin, le plus loin qu’il leur est possible, ils attendent impatiemment, et puis fatalement s’endorment [1].

Car le marié tarde à venir.

Heureusement, il convient de nous redire ici qu’il s’agit d’une véritable parabole et non pas d’une simple comparaison ou d’une allégorie, car alors il faudrait chercher des exemples dans notre quotidien pour illustrer ce récit et en tirer comme il se doit quelque leçon de morale…Que le marié soit en retard, cela peut se produire. Encore que mon expérience, comme la vôtre peut-être, amène à penser que lors des mariages, le retard est plutôt celui de l’épouse ( ?!)…Mais ici, point de morale, et point d’exemples à chercher pour illustrer le texte et faire la leçon.

L’arrivée du marié est en effet d’un autre ordre : elle symbolise le salut, le « shalom », et non seulement la fin des temps, elle évoque sans doute l’événement de la rencontre personnelle avec le Seigneur hic et nunc. Or le marié tarde sérieusement.

Le marié tarde et la noce va se passer en pleine nuit ! Personne jusqu’alors n’avait jamais vu cela. La parabole dérape, en un sens, comme souvent dans l’Evangile, et cette improbable noce étonnera tout le monde. Elle réveillera même ceux qui ne l’attendaient plus.

Voici donc, après ce simple constat, le premier enseignement de ce bref récit : c’est que les cinq vierges sages comme les cinq vierges folles, les avisées comme les imprévoyantes n’y croyaient plus vraiment, et se sont endormies. Comme beaucoup de nos contemporains ont eux-mêmes aussi, quant à leur espérance et à leur foi, baissé les bras, baissé la garde, baissé les yeux. Et c’est bien dommage pour eux. Car il n’est jamais trop tard, pour le Seigneur. Telle est la bonne nouvelle de ce jour : un cri jaillit dans la nuit et réveille le monde, il n’est jamais trop tard.

Un cri, et un seul, peut ressusciter tous les morts et tous les vieux de la vieille qui se croyaient solides mais qui avaient abandonné l’espoir et se voyaient déjà morts, déjà morts en eux-mêmes, comme refroidis et éteints, tels les lampes éteintes de la parabole. Tous ceux qui s’étaient vus devenir peu à peu sans foi ni loi ni joie…

Un seul cri, un cri de ralliement, un cri d’invitation : « Le seigneur est avec vous, il est là, il vient ! », et le monde ouvre les yeux, les croyants et les incroyants, les bons et les mauvais, ils relèvent la tête, ils se redressent, ils se mettent en route : « Voici le marié, allez à sa rencontre, bougez, bougez-vous, il arrive ! ». Le premier enseignement de cette page d’évangile est bien un message de joie, et il s’adresse à vous, à chacun de vous, qui que vous soyez, chrétiens de longue date ou depuis quelques temps, croyants ou incroyants, agnostiques cadenassés dans leurs conviction, laïcs tolérants ou laïc anticléricaux, grenouilles de bénitier ou marginaux de la foi, intégristes ou libéraux, et parfois même fatigués par toutes les religions, il n’est jamais trop tard pour vous faire « réveiller-ressusciter » par le cri de l’Evangile qui proclame « Venez, car tout est prêt ».

Entrez dans la noce, prenez place car vous y êtes attendus, personnellement. Le salut vous est offert, et le Seigneur aime chacune de ses créatures ; il n’en abandonne aucune à la nuit.

Le deuxième enseignement, tiré de ce récit, amène à la prise de conscience que nos vies sont inscrites dans le temps, dans la durée, dans la longue durée. Nous nous situons touts, en effet, dans une histoire, dans une longue histoire.

Et du temps de la première Eglise au temps de la Réforme, du temps de la Réforme au temps de la laïcité, du temps de la laïcité et du XXème siècle avec ses guerres et ses faux messies au temps d’aujourd’hui et du désenchantement du monde, la lumière de l’Evangile est passée de main en main, et elle ne s’est jamais éteinte.

Les lampes sont restées allumées, en effet. Et des sentinelles, mêmes endormies à de si nombreuses reprises, au temps des persécutions où elles n’ont pas donné l’alerte, au temps des massacres où elles n’ont rien dénoncé, au temps des vaudois qu’on a brûlés vifs, des réformés qu’on a pendus, des divorcés qu’on excommuniés, des homosexuels qu’on a méprisés, au temps des guerres et des fascismes qu’elles n’ont pas su éviter et où beaucoup de lampes, c’est vrai, ne se sont jamais rallumées, quelques sentinelles, heureusement, se sont soudain réveillées, et elles se sont dressées – Pierre Valdo, François d’Assise, Jean Huss, John Wycliffe, Martin Luther, Jean Calvin, John Wesley, et plus près de nous Dietrich Bonhoeffer, Martin Luther King dont le message et le combat retrouvent dans notre pays même une cruelle actualité [2]. Et puis aussi chacun de vous qui êtes dans ce temple, chacun de vous qui gardez les yeux ouverts sur ce monde violent, un monde en attente de ce qu’il ne reçoit pas suffisamment aujourd’hui, un monde en attente de consolation, de justice, de réparation, et d’espérance. Chacun de vous qui gardez les yeux ouverts non sur un banquet mais sur des banlieues qui souffrent, et sur des responsables politiques qui peinent à assumer dans la durée, précisément, ou « sur le long terme », comme l’on dit parfois, leur responsabilité immense et difficile à vivre.

L’enseignement de cette parabole, le deuxième enseignement, sera donc la prise de conscience de ce nécessaire apprentissage de la durée, de la longue durée, de la veille vigilante, du nécessaire et profond travail d’enracinement dans la vie sociale et économique des efforts nécessaires à entreprendre, si nous voulons que les lampes de l’Evangile éclairent vraiment la nuit, et non les feux ou les incendies de la révolte contre un monde à vrai dire injuste.

Le troisième enseignement pourrait être désigné par ce mot de kaïros, ce mot grec qu’on trouve dans la bible, et qui veut dire l’attention portée à l’occasion décisive qui se présente parfois, au discernement du temps qu’il ne faut pas laisser passer, et à l’importance, dans nos vies, des moments de décision.

Les vierges sages (qui ne sont pas si sages car elles ne partageront pas leur huile [3]) saisissent l’occasion, elles, et entrent dans la noce « car elles sont prêtes ». Elles se sont réveillées comme les autres, mais en plus elles sont prêtes à accompagner le marié, c’est-à-dire à vivre la foi, malgré la nuit qui les entoure.

Il s’agit, frères et soeurs, d’une parabole, d’une image en vue de la réflexion. D’une réflexion sur le fait qu’il y a des moments à saisir dans la vie. Des invitations à ne pas refuser, des paroles à ne pas négliger ou mépriser. Parce qu’il s’y présente le salut, tout simplement, et la possibilité offerte du bonheur de la vie.

Et l’histoire de cette noce nocturne impossible exprime tout cela : on n’a jamais vu, certes, un tel retard, un tel mariage en pleine nuit, une salle de noce fermée à clef, un marié qui refuse même l’entrée à ses propres demoiselles d’honneur. C’est qu’il y a là, nous le ressentons bien, quelque chose de l’ordre du conte pour enfant où l’excès du récit provoque la crainte, l’horreur et l’effroi. Mais tout cela porte réellement à la réflexion, et renvoie à ce triple enseignement que je voulais rappeler pour conclure et dont vous poursuivrez tranquillement, si vous le désirez, la méditation en vous-mêmes :

-  A ceux qui attendent pour eux-mêmes mais en vain le salut, la foi, et la tranquillité de l’âme, il est dit par le Christ qu’il n’est jamais trop tard. Un cri jaillit, en effet, au moment où l’on ne s’y attend pas. Au moment même où l’on dort, où l’on se croit spirituellement mort et sans plus aucune force pour espérer, encore, en qui ou en quoi que ce soit.

-  A ceux qui, ensuite, pensent que dans l’illumination soudaine de la foi, lorsqu’elle est offerte et reçue, tout est alors réglé dans la vie, comme par magie, d’un coup d’un seul, est annoncé par le Christ ce rappel à la patience et à la persévérance, à la prévoyance et à la vigilance -l’huile des lampes de sa petite histoire symbolise tout cela-. A ceux-là est donc rappelée la longue durée des veilles dans nos vies, et la réalité des épreuves qu’elles doivent traverser, dans la foi mais aussi dans l’endurance et l’espérance.

-  A ceux, enfin, qui s’imaginent qu’il n’y aurait plus rien à faire une fois la certitude du salut acquise et la prévoyance assumée, une fois les lampes de la vigilance préparées et les réserves de la persévérance remplies, il est dit par le Christ que vient parfois, et de façon inattendue, le temps du choix, le temps de l’engagement, le temps de l’occasion à saisir puisqu’on est prêt, le temps de venir : « Venez, car tout est prêt ! [4] »


[1] De même qu’à Gethsémané les disciples sombreront dans un profond sommeil au lieu de veiller et prier avec leur maître.

[2] Cf. La décision du gouvernement français d’instaurer un couvre-feu là où les préfets le jugeront nécessaire, pour répondre aux problèmes posés par les émeutes de ces dix derniers jours dans de nombreuses villes.

[3] Mais au moment de la décision, les choses doivent aller si vite…

[4] Cette invitation fait explicitement référence à l’accueil des fidèles à la cène dans la liturgie dominicale.