Matthieu 23, v 1-12 – « Les gestes de la Réforme »

Dimanche 30 octobre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Ce jour est l’anniversaire du protestantisme. En effet, dans le monde protestant, principalement luthéro-réformé, le dernier dimanche d’octobre de chaque année a été choisi pour être l’occasion d’une commémoration du geste inaugural fait par Martin Luther -le 31 octobre 1517- qui afficha, selon ce qu’en rapporte la tradition, le texte des 95 thèses contre les indulgences [1] sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg. Ce geste est considéré par beaucoup comme une sorte de coup d’envoi d’un processus [2] qu’on nommera un peu plus tard « la Réformation » ou encore « la Réforme » de l’Eglise.

Certes il ne faut pas attribuer la paternité de la Réforme à un seul homme, ni voir en Martin Luther le seul acteur de ce bouleversement des idées et des structures de pensées qui va toucher l’ensemble de l’Eglise d’occident, et d’une certaine manière aussi la plupart des pays d’Europe. Le contexte qui précède l’année 1517, tant au plan religieux que culturel, social, économique et politique, constitue sans aucun doute un terreau favorable à un profond changement des mentalités, qui s’annonce et se profile de bien des manières. En outre, de nombreuses voix, et depuis longtemps, se sont élevées dans l’Eglise pour signaler l’urgence et la nécessité d’un tel changement. Des courants d’idées novatrices, dont la fameuse devotio moderna, des efforts d’amélioration de la vie ecclésiale et spirituelle, ainsi que plusieurs tentatives violemment mises en cause par les autorités de l’Eglise, ne suffiront pourtant pas à transformer le paysage religieux de l’Europe. Des années auparavant, et dans des pays divers, les grands hommes que sont les Pré Réformateurs, Pierre Valdo, Jean Huss, John Wicliff et quelques autres… paieront très cher leur clairvoyance et leur volonté de faire avancer leurs projets en faveur d’une Eglise plus juste et plus fidèle à l’Evangile.

La situation générale en ce XVIème siècle d’une société en attente, son ouverture et son expansion par le fait des grandes découvertes techniques, scientifiques et géographiques, seront propices au développement et à la diffusion des idées nouvelles que beaucoup espéraient, y compris au sein même des institutions politiques, universitaires et ecclésiales. Un nouveau monde était en train de naître.

Le moine augustin devenu professeur y jouera un rôle éminent, certes, mais l’effet produit par le déclenchement de la dispute sur les indulgences n’aurait sans doute pas été d’une telle fulgurance, et n’aurait pas provoqué de telles conséquences si les esprits n’avaient pas été largement préparés à l’idée même d’une réforme et de sa réception.

La Réforme apparaît ainsi, à l’aube de ce siècle troublé, autant comme une série de gestes, de signes et de cris de protestations que comme un mouvements d’attestation, de reformulation et de confession de l’Evangile dans un contexte en pleine mutation. Une série de gestes dont les effets de sens nourrissent aujourd’hui encore très largement la pensée et la théologie chrétiennes dans son ensemble, et dont les intuitions et les affirmations nous aident à avancer dans un monde traversé par tant de difficultés, non seulement en Europe mais partout ailleurs.

De quoi s’agit-il en réalité ?

1°) La Réforme apparaît sans aucun doute en premier lieu comme un geste de confrontation, rugueuse mais loyale, avec le monde des représentations religieuses et intellectuelles de son temps.

Une confrontation en particulier avec ce qu’on nomme la Tradition, la tradition de l’Eglise, sa lecture du passé, sa compréhension du monde, sa référence parfois aveugle aux anciens, ses coutumes liturgiques et religieuses, ses passages obligés, ses maîtres et ses dogmes. Une confrontation avec son message considéré comme grillagé et enfermé. Un message compris comme grillagé parce que d’une certaine manière obligé d’être lu au travers d’une « grille de lecture » qui ne correspond pas à la vérité de la foi chrétienne, et vécu comme incomplet à cause du passage obligatoire et filtrant des maîtres anciens dont l’intelligence des réalités de la foi apparaît comme périmée, défectueuse ou largement insuffisante au regard de la modernité qui s’annonce, tels Aristote, Pierre Lombard ou encore Saint Thomas…

Un message enfermé, d’autre part, car n’étant pas libre de la liberté évangélique, réduit quoiqu’on en dise à l’annonce d’un ensemble de prescriptions morales, alors qu’il s’agit d’Evangile, porteur non pas d’une véritable bonne nouvelle pour les croyants mais trop souvent d’un code, d’un cadre ou d’une loi, et ne répondant pas entièrement aux questions essentielles, principalement d’ordre spirituel, posées par les contemporains [3].

La clef qui permettra de trouver une solution à cette confrontation sera le recours à la bible [4], au renouvellement de sa lecture, à la mise en œuvre d’un immense travail d’interprétation et de compréhension, et finalement à la prise en compte de ce texte comme étant une référence essentielle, critique et souveraine pour ce tout ce qui concerne la réflexion sur la foi chrétienne. La Réforme qui se confronte aux limites et au carcan de la tradition répond, par conséquent, par la proposition d’un immense effort d’intelligence et d’herméneutique biblique, et questionne à son tour, y compris aujourd’hui même, les positions traditionnelles de l’Eglise de Rome. Et ce faisant elle entraîne derrière elle -et le travail est loin d’être terminé- un processus de pédagogie chrétienne qui se traduit par la réhabilitation de tous les apprentissages de la communication entre les hommes : l’enseignement pour le plus grand nombre de la lecture et de l’écriture, la valorisation de l’écoute et de la prédication, la mise en forme de catéchismes et de documents d’éducation de toutes sortes, l’élaboration de discours et de controverses théologiques, la rédaction de confessions de foi, la formation intellectuelle des responsables d’Eglises, la mise en relation entre les croyants, les pasteurs et les évêques dans un immense dialogue théologique, spirituel, intellectuel…

Et la clef de tout cela se résumera en une formule latine bien connue, sola scriptura : l’Ecriture seule comme référent pour tous en matière de foi.

« Car j’ai enseigné qu’il fallait désapprouver les conciles et leur résister quand ils décrètent des choses contredisant soit les Ecritures, soit leurs propres décisions. C’est l’Ecriture qui doit être pour moi le juge des conciles. J’ai dit cela à cause des derniers conciles, aux cours desquels rien n’a été décidé selon les Ecritures, mais uniquement selon les décrets et des songes humains (si tant est qu’il s’agisse de décrets en bonne et due forme), de sorte qu’il vaudrait mieux les qualifier de conciliabules humains plutôt que de conciles d’Eglises. Scripturam volo judicem esse Conciliorum [5].

2°) Le deuxième geste de la Réforme est un geste d’insurrection, au nom de la liberté de conscience. La conscience de la personne.

Une insurrection au nom de la liberté chrétienne qui se trouve, par l’Evangile de Jésus-Christ, délivrée du joug de l’obligation par une institution religieuse, du croire et du faire, délivrée de l’obligation de l’obéissance au lois de l’Eglise et de ses usages, dans la mesure où l’Evangile en libère le croyant et lui donne définitivement la joie d’une tranquille liberté. Se trouve alors fondamentalement en jeu dans cette attitude d’insurrection, l’affirmation d’une intériorité humaine et d’une conscience imprenable qui se vivent comme étant créées par l’Esprit Saint, et se trouvent rendues libres de toute servitude. Se fait jour aussi, d’une certaine manière, l’événement de la naissance de l’individu [6], de la personne libre en conscience, de la personne du croyant qui ose dire et prononcer un « je » libre et responsable devant le monde et devant Dieu, coram deo selon une expression familière que l’on trouve dans les écrits du Réformateur.

Et la clef de cette insurrection se nomme ici la foi. Non pas n’importe quelle foi, mais la fides christi, non pas un quelconque acte de foi ni ce qui pourrait se définir comme disposition toute personnelle et subjective au croire, mais bien « la foi de Christ » [7], cette foi qui vient de lui et non des hommes, une foi qui libère, qui rend libre et qui justifie : par la foi seule, en effet, peut vraiment se vivre cette liberté : sola fide.

« La liberté chrétienne ou évangélique est donc la liberté de conscience, par laquelle la conscience est affranchie des œuvres, non de telle manière que nulle œuvre n’ait lieu, mais de telle sorte que la conscience ne s’assure en aucune œuvre. » [8]

3°) La Réforme se comprend aussi et en même temps comme un geste de construction et de communion.

Elle instruit le fidèle, selon les Ecritures, nous venons de le voir, elle s’insurge devant toute obligation à faire, à obéir ou à croire, et maintenant elle construit l’Eglise. Et pour ce faire, elle entreprend de célébrer le culte autrement, elle produit une liturgie nouvelle, elle chante les louanges de Dieu au moyen d’autres cantiques et elle compose des musiques inédites [9], elle organise différemment les liens entre les croyants, elle change réellement d’ecclésiologie, elle met en œuvre le sacerdoce universel des fidèles, forme ses pasteurs et ses responsables, et invente un nouveau rapport à Dieu, à l’homme et à l’Eglise, dans une liberté délibérément référée au texte des Ecritures, et dans la joie d’une foi offerte qui justifie.

Chacun désormais peut trouver une place dans cette Eglise nouvellement dressée, re-formée, reformatée, réformée selon l’Evangile où tout est disposé sous la grâce de Dieu. Ce geste de construction est avant toute chose un geste de communion car il désigne et définit précisément l’Eglise comme étant l’assemblée des croyants, une assemblée qui en Jésus-Christ, et selon sa volonté, proclame l’Evangile et célèbre les sacrements [10]. Et la clef de cette construction est la grâce de Dieu, sa seule grâce, sola gratia, car par elle tout est déjà donné, la foi, le salut, l’espérance et la communion de l’Eglise où chacun et chacune est à équidistance de Dieu.

4°) La Réforme, enfin, est un geste d’invitation à suivre et à poursuivre le mouvement. Elle fait signe depuis quelques siècles à tous ceux qui désirent poursuivre ce mouvement incessant de confrontation, d’insurrection et de construction, afin qu’ils vivent le témoignage chrétien dans une fidélité sans cesse renouvelée.

Ecclesia reformata semper reformanda avait en effet peut-être écrit Jodocus von Lodenstein. l’Eglise est bien en mouvement, et c’est celui de l’Esprit Saint qui la place, vivante et fragile, dans le monde présent, devant les défis d’aujourd’hui.

Et je terminerai par l’évocation, trop rapide mais indispensable, de ces défis qui sont si nombreux mais dont je ne retiens que les trois qui suivent, et qu’il faut resituer en lien avec ce qui vient d’être énoncé :

Le défi constitué par l’effacement du rapport au texte que constituent les Ecritures, dans notre société (sola scriptura), le défi constitué par la fragilisation de l’individu ou de la personne (sola fide), le défi constitué par l’accumulation des menaces et dangers sur notre monde (sola gratia).

-  Le défi de l’effacement du rapport au texte biblique, dans la compréhension de la foi et du message évangélique, la perte de sa mémoire chez nos contemporains, et la difficulté à porter son effort sur l’interprétation indispensable des Ecritures dans une société qui tend à perdre de vue cette référence essentielle d’un témoignage écrit décisif, le refus de toute antécédence, en quelque sorte, où la valeur du temps présent écrase la valeur de la mémoire transmise, et discrédite par avance tout discours d’espérance, imposent aux chrétiens et aux Eglises le devoir de maintenir l’impératif du sola scriptura.

-  Le défi de la mise en cause de la dignité humaine et de son statut de créature de Dieu, comme le constat de l’émiettement de nos vies et de la fragilisation des êtres dans un monde post-moderne qui tend à rompre toutes ses attaches avec un cadre de référence chrétien, ne peuvent que nous encourager à refuser de voir l’homme laissé pour mort sous l’éboulement des valeurs et des principes. L’homme est au cœur de la création, et se trouve appelé au salut en Christ. Et c’est par la foi qu’il est sauvé : par cette seule foi, sola fide, qui est une confiance sans faille que Christ lui donne de connaître, celle d’un Dieu qui n’abandonne jamais aucune de ses créatures et qui les désire libres et responsables, impardonnables mais pardonnées.

-  Le défi des menaces et des dangers qui pèsent sur notre monde, enfin, nous ramène pour sa part à l’urgence évangélique qui est celle de la vigilance, de la dénonciation et de l’espérance. Vigilance devant les périls des guerres et des violences entre les peuples et les hommes, dénonciation des injustices et des souffrances reçues où infligées, et espérance d’un royaume qui vient, mettant en crise le nôtre, comme pour en révéler les promesses inaccomplies. Espérance dans une grâce infinie, la seule grâce qui, depuis Noé et l’apparition de l’arc dans les cieux, ne se transformera plus jamais en déluge, sola gratia.

Le texte de ce jour, tiré de l’évangile de Matthieu, évoque le rappel fait par Jésus de la principale mission des maîtres de la Loi et des pharisiens, qui est celle d’enseigner et d’instruire le mieux possible le peuple d’Israël. Mais Jésus qui fait ce rappel met aussi et surtout en garde ses auditeurs. Il s’agit bien, en effet, pour ces responsables du peuple d’enseigner les hommes et les femmes qui leur sont confiés, mais sans transformer la Parole de Dieu en joug ou en fardeaux impossibles à porter.

La Réforme, pour sa part, ose reprendre à son compte cette belle et exigeante vocation, et elle veut redonner à la Parole de Dieu non seulement tous ses droits mais aussi toute sa saveur, faite de joie et de liberté. Elle veut replacer au cœur de son message l’Evangile de Jésus-Christ, qui donne sens à chacune de nos vies et fait découvrir à quiconque croit en lui le salut et l’attente du royaume.

Par son geste de confrontation avec une tradition qui paralyse et qui aveugle, par son geste d’insurrection d’une conscience libre, par son geste de construction d’une Eglise sans cesse en mouvement, et par l’invitation qu’elle lance aux chrétiens, elle fait signe aujourd’hui, à un grand nombre, elle atteste de sa foi dans ses célébrations, et elle espère sans crainte et avec tant d’autres, le monde qui vient,


[1] « L’indulgence est la rémission devant Dieu de la peine temporelle due pour les péchés dont la faute est déjà effacée, rémission que le fidèle bien disposé obtient à certaines conditions déterminées, par l’action de l’Eglise, laquelle, en tant que dispensatrice de la rédemption, distribue et applique par son autorité le trésor des satisfactions du Christ et des saints. » Code de droit canonique (can.922), Catéchisme de l’Eglise catholique (n.1471). La remise en cause de ce point de doctrine est un premier pas vers une remise en cause plus générale de l’édifice doctrinal du catholicisme romain.

[2] Cf. A ce sujet a lieu la dispute de Heidelberg en avril 1518

[3] La plupart des historiens s’accordent à dire depuis longtemps que les motifs majeurs de la Réforme sont avant toutes choses d’ordre théologique spirituel et religieux, et non pas comme on le lit parfois encore, d’ordre moral (abus du clergé) ou politique (collusion des classes dominantes avec les tenants des idées nouvelles…).

[4] Martin Luther (1483-1546) docteur en théologie depuis 1512 à l’université de Wittenberg, y enseignera prioritairement les Ecritures Saintes. « Il fut avant tout un professeur d’exégèse, comme nous dirions aujourd’hui ». Il sera parallèlement vicaire et chargé de prédication. Cf. M.Lienhard in « Luther et la Réforme », ss la direction de J.M Valentin, Paris, Desjonquères, 2001, p409 ss.

[5] WA 7, 134, 14-19.

[6] Cf. Philippe Bütgen : « Liberté et Intériorité », in op.cit., p.435 ss.

[7] « Il est si inconcevable pour lui [M.Luther] de séparer la foi de l’âme saisie par le Christ à travers la Parole, de la foi saisissant le Christ comme messager de la grâce, qu’il les a réunies de manière indissoluble dans cette magnifique formule de la fides christi, la foi qui a le Christ présent et « l’enserre comme l’anneau enserre la pierre précieuse ». Cf. Michèle Monteil, « Luther et les bonnes œuvres », in op.cit, p480-481

[8] MLO, tome III, p.134, op.cit.

[9] « Je ne crains pas d’affirmer qu’après la théologie, il n’est aucun art qui puisse être égalé à la musique ; car seule, après la théologie, elle produit ce que la théologie, en dehors d’elle, est seule à produire :à savoir une âme tranquille et joyeuse ; et c’est évidemment à cause de cela que le diable, auteur des tristes soucis, des troubles et des inquiétudes, fuit en entendant la musique comme il fuit à la voix de la théologie ». Cf . Lettre. Œuvres de Luther, VIII, Labor et Fides, 1959, p.142-143.

[10] Telle est d’ailleurs la définition classique de l’Eglise en protestantisme. A la grande différence de la tradition romaine.

Matthieu 22, v 34-40 : Le plus grand commandement… la liberté d’aimer

Dimanche 23 octobre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Le texte de ce jour fait référence à un dialogue en forme de polémique entre les pharisiens et Jésus. Il ne faut cependant pas voir dans ce récit la trace d’une querelle incessante entre l’homme de Galilée et ceux qui ne seraient présentés que comme les vils promoteurs d’une méchante stratégie visant à le faire tomber : il y a là au contraire l’expression, somme toute assez courante, d’un dialogue théologique entre juifs pieux et fidèles qui essaient d’entrer avec leur interlocuteur dans un processus intellectuel et exigeant d’interprétation commune des textes de la Loi de Moïse. Mais l’attitude de Jésus étonne.

Jésus apparaît en effet dans l’évangile de Matthieu, ici comme ailleurs, moins comme un rabbin, simplement, que comme un véritable prophète ayant un sens particulièrement aigu et novateur de ce que veut signifier dans l’actualité de celui qui le lit et le reçoit, le texte même de cette Loi. La réponse qu’il formule, en effet, devant ses partenaires, à la question suivante : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » est celle non pas tant d’un commentateur érudit que d’un prédicateur étonnant, associant de façon originale et synthétique deux phrases de la bible jusque là éloignées l’une de l’autre : « Tu aimeras ton Dieu…et tu aimeras ton prochain comme toi-même. ». Jésus fait donc un choix parmi tous les commandements. Il ordonne, il agence, il opère une synthèse, et refuse l’idée reçue que tous les commandements sont, au moins en théorie, d’égale importance. Il ose une « parole devant témoins », sans le secours de la tradition, de la répétition, de la coutume. Il innove. Il prophétise.

Et le fait de ce rapprochement inédit entre deux versets produit un effet de sens que les auditeurs n’ont pas encore entièrement assumé dans leur pratique herméneutique pourtant si ancienne et si profonde. Un effet de sens qui croise verticalité et horizontalité. La référence à une dimension que nous pourrions qualifier ici de « verticale », à savoir celle de l’amour de Dieu, fait se croiser, en quelques mots, l’absolue transcendance et la l’amour du prochain, dans sa dimension « horizontale », pour sa part, et elle trace dans un espace imaginaire le dessin à venir de la croix du Christ, dressée au carrefour de l’adoration du Dieu unique et de la déréliction du Fils. Le Fils crucifié, pendu, vertical, mais les bras en croix, en un geste de bénédiction, horizontale, infinie, désignant son amour pour tous les hommes de la terre.

Le commandement de l’amour de Dieu renvoie donc bien au geste d’une reconnaissance monothéiste par excellence -se tenir en quelque sorte debout devant Dieu-, au moment même où Jésus y ajoute le commandement de l’amour du prochain qui en incarne l’aspect humain et principalement terrestre -se tenir devant les hommes-, fût-ce jusque sur une croix.

La leçon prophétique du Christ résonne alors comme une parole en forme de double injonction : d’une part la réaffirmation nécessaire de la reconnaissance de l’altérité divine devant qui se doit de répondre tout humain, critiquant par là toute idolâtrie et tout polythéisme, et d’autre part -et en même temps- l’indispensable amour du prochain devant qui se tient nécessairement tout humain, en toute circonstance.

Le sommaire de la Loi, tel que le présente Jésus devant ses interlocuteurs, en revient par conséquent à une sorte d’impératif éthique balisant la totalité du champ de la responsabilité des hommes, à savoir : Se tenir devant Dieu, d’une part (coram deo) et se tenir devant les hommes et devant soi, d’autre part.

1°) Se tenir devant Dieu et lui répondre, lorsqu’il le demande. Ou en répondre devant les hommes lorsqu’il est mis en question, même si c’est au prix de la vie.

2°) Et se tenir devant les hommes, en responsabilité. C’est-à-dire se tenir devant soi, être responsable de soi, s’aimer soi-même, s’accepter, se faire à soi-même, se recevoir comme un autre à aimer, et s’aimer enfin. Et alors aimer son prochain « comme soi-même ».

Dans ces deux cas, il s’agit bien de nous situer dans l’ordre de la responsabilité, c’est-à-dire dans la perspective d’une réponse à donner, à formuler, à prononcer après un appel, et de reconnaître par conséquent une antécédence à soi, l’antécédence de Dieu qui nous parle, et aussi celle d’autrui qui nous interroge. L’antécédence d’une grâce, celle de Dieu qui toujours nous aime en premier, qui nous aime le premier et nous appelle, comme aussi l’antécédence d’une histoire, celle de tous ceux qui nous précèdent, l’antécédence de celles et ceux qui nous ont aimé avant nous, celle de nos parents [1], et de nos aînés.

La parole de Jésus qui associe les deux commandements tirés du livre du Deutéronome et du livre du Lévitique [2], ressortit donc ainsi du domaine de l’éthique, et non pas seulement du dogme ou de la bonne compréhension de la Loi. Jésus rappelle à chacun l’horizon de responsabilité qui est le nôtre. Il appelle en effet chacun, à sa suite, à oser prendre la parole devant autrui et devant Dieu. Il appelle à « prophétiser [3] », à parler devant autrui. Il appelle à répondre.

Il nous convoque à la responsabilité.

Et ce faisant il nous crée « Eglise », hommes et femmes appelés à parler, à témoigner, à rendre compte, et finalement à aimer. Il n’y a pas à nous retourner en arrière ou sur les côtés pour voir si l’appel ne s’adresse pas à d’autres que nous, pour tenter d’y échapper, pour temporiser, pour déléguer, pour nous taire, en fin de compte. Son appel résonne, simplement, ouvrant un futur qu’il nous faut désormais inventer : « Tu aimeras ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée… », corps et âme, dirions-nous aujourd’hui, et « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. », librement, sous sa grâce, et dans les circonstances qui sont les nôtres,


[1] Le commandement de l’honneur dû aux parents tire aussi son origine de cette antécédence.

[2] Dt 25,5-6 et Lv, 19, 18.

[3] Selon le sens étymologique du verbe prophétiser.