2 Thessaloniciens 2, 16- 3,5. – « L’espérance… »

Dimanche 7 novembre 2010 – par François Clavairoly

 

2 16 Que notre Seigneur Jésus-Christ lui-même et Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné par sa grâce un réconfort éternel et une bonne espérance, 17 remplissent vos coeurs de courage et vous accordent la force de pratiquer toujours le bien, en actes et en paroles.3 1 Enfin, frères, priez pour nous, afin que la parole du Seigneur se répande rapidement et soit honorée, comme cela s’est passé parmi vous. 2 Priez aussi Dieu de nous délivrer des hommes mauvais et méchants. Car ce n’est pas tout le monde qui accepte de croire. 3 Mais le Seigneur est fidèle. Il vous fortifiera et vous gardera du Mauvais. 4 Et le Seigneur nous donne confiance à votre sujet : nous sommes convaincus que vous faites et continuerez à faire ce que nous vous recommandons. 5 Que le Seigneur dispose vos coeurs à l’amour pour Dieu et à la patience donnée par le Christ.

Chers amis, frères et soeurs en Christ,

Nous sommes conviés à savoir dire merci, nous sommes invités à exprimer à Dieu notre reconnaissance et notre action de grâce pour tous ses bienfaits, et en particulier pour le moment heureux que nous venons de vivre avec la bénédiction de Guillaume et Susana [1].

Savoir dire merci tous ensemble et chacun en particulier, par ce culte, par nos chants et nos prières, par nos louanges et nos sourires échangés, c’est reconnaître qu’un autre que nous-mêmes accompagne nos vies et laisse entrevoir que nous ne sommes pas seuls, non pas comme si nous étions jetés dans la galaxie, à toute allure, sans boussole ni orient ni gouvernail.

Dire merci pour les merveilles de la vie et pour « les forces bienveillantes » [2] qui veillent sur nous, comme l’écrit le théologien et poète, au moment crucial, dire merci pour la vie y compris la vie dans sa finitude et ses drames, la vie et tout ce qui la constitue, avec ses commencements douloureux et ses fins exténuées ou brutales, la vie avec ses recommencements toujours possibles et son espérance toujours promise, malgré la mort qui la clôture à nos yeux incertains et timides.

Dire merci à Dieu qui nous accompagne et ne nous lâche pas mais nous donne, comme dit l’apôtre, réconfort et espérance.

Réconfort et espérance, deux mots clef pour ce matin, deux mots adressés à cette paroisse naissante de Thessalonique, la deuxième dressée en Europe, communauté si hésitante, en ces premiers matins évangéliques des années cinquante de notre ère, communauté impatiente aussi, impatiente de voir le messie se révéler enfin, impatiente comme une enfant à qui l’on a tant promis et qui ne comprend pas encore qu’il faille attendre, persévérer, et patienter.

La communauté de Thessalonique a donc besoin de réconfort. Et elle doit surtout faire l’apprentissage de la persévérance et de la patience, en même temps que de la découverte de l’espérance.

Elle doit apprendre à grandir, à devenir adulte, en quelque sorte, et à inscrire ses actes et ses convictions dans le réel de la vie et de la durée douloureuse, parfois, de l’engagement et de la foi.

La communauté de Thessalonique est à l’image de chacune et de chacun de nous.

C’est qu’entre l’annonce du salut qu’elle a reçue de l’apôtre et la fin des temps qu’on lui désignait de loin, s’ouvre pour elle un espace où se déploie son histoire : l’histoire humaine, l’histoire de celles et ceux qui, malgré tout, veulent déchiffrer une espérance et un sens à la vie, et non pas seulement vivre la vie comme une période, un moment, une parenthèse qu’il faudrait combler, occuper par des actions et des mots, par des choses à faire, par toutes sortes d’ « a-ffaires ».

Déchiffrer un sens et une espérance là où, à vues humaines, à vues humaines toutes raisonnées, il ne pourrait y avoir que logiques : logiques économiques, scientifiques, politiques et sociales, et enchaînements de faits, nécessités de destins ou pire, fatalités.

Déchiffrer un sens à la vie, au triple sens du mot de « sens » comme direction, comme signification et comme choses à goûter, sentir et expérimenter, cela veut dire rester aux aguets, se tenir telle la sentinelle sur les murs de la cité, ou comme l’interprète des signes et des textes, être toujours prêt à chercher et à comprendre, ne jamais accepter de se laisser désorienter par les événements apparemment incompréhensibles de la vie, sans connaître quelques repères utiles et sans aucune référence, sans même le secours de quelques mémoires nécessaires.

Déchiffrer, autrement dit, c’est faire le choix de croire que l’histoire est chiffrée -non pas comme un code secret qui, alors, resterait énigme- mais comme un parcours de vie offert à notre discernement, à notre intelligence, à notre curiosité émerveillée, à notre raison, un parcours de vie, le nôtre, dont nous pouvons attester le sens.

Cette vocation là, cette responsabilité que les disciples de Jésus revendiquent, peuvent se trouver fécondes là où le déchiffrement de ce parcours de vie se fait justement en référence à une parole : une parole qui n’est pas de nous mais qui nous vient d’un autre que nous, une parole dont témoignent à leur façon tous les textes bibliques, de la Genèse à l’Apocalypse, une Parole que la Réforme écrit depuis lors en majuscule et dont les textes bibliques qui en attestent sont compris comme références décisives et incontournables.

Déchiffrer un sens à la vie, c’est alors sans complexe tenter de faire le lien entre cette Parole, dont témoignent les textes bibliques dans leur immense richesse et dans leur diversité, et notre propre histoire.

Faire le lien entre la vie et les textes, sans s’agenouiller devant eux en une lecture ou une posture littérales, car alors au lieu d’en recevoir réconfort et espérance, on n’y rechercherait plus que confort et certitude ou réassurance qu’on s’empresserait d’asséner aux autres, mais en y puisant joyeusement, comme dans un trésor inépuisable, les richesses spirituelles, les interrogations et tous les possibles qu’ils offrent à leur lecteur.

Faire le lien entre notre vie et les textes, en découvrant le témoignage dont ils sont messagers, dans leur diversité libératrice et leur marge d’interprétation, c’est alors laisser un passage à l’espérance.

Non pas l’espérance apocalyptique qui pour convertir, fait peur à celui auquel elle s’adresse, qui raccourcit le temps, méprise et même anéantit l’histoire des hommes en annonçant sans rire, et souvent pour faire pleurer et grincer des dents, la fin du monde et le châtiment des impies par un dieu qui oublie sa miséricorde ;

Non pas l’espérance révolutionnaire qui, croyant bien faire, place l’homme et lui seul au centre de son projet, au début, mais peu à peu, ou soudain, en expulse d’abord les plus faibles qui ne font pas l’affaire, et puis les déviants, et puis finalement tant d’autres qui le compromettent ou le contestent ;

Non pas l’espérance ecclésiologique qui considère l’Eglise et ses dogmes comme sa préoccupation principale, et rêve à contretemps d’une societas christiana qu’on aurait perdue de vue, et où l’espace social serait enfin reconquis par elle, et finalement saturé par le religieux et ses prêtres ;

Non pas l’espérance prospective, plaçant toute sa confiance dans les prévisions des spécialistes, dans les courbes et les graphiques, et se projetant à tel point dans l’avenir que le présent, en son humanité et sa fragilité souffrantes, en devient comme facultatif, et même gênant, un présent déjà périmé, à vrai dire jetable, avec ceux qui s’y accrochent, les plus petits ou les plus pauvres qui n’ont plus que la force de vivre « au jour le jour », un présent à quitter et oublier le plus vite possible, pour « consommer demain » et s’enrichir,

mais l’espérance chrétienne, humble et tenace, qui critique toutes les volontés de puissances et toutes les prétentions humaines irresponsables qui bafouent le prochain et l’humilient :

Oui, l’espérance chrétienne qui rappelle qu’un autre que nous-mêmes oriente le monde, et qui maintient ferme l’idée que cet autre que nous-mêmes se laisse cependant déchiffrer. Et qu’il s’agit d’une personne, peut-être inconnue de beaucoup mais en tout cas reconnaissable en Jésus, cet homme dont nous parlent, précisément, les textes de la bible.

L’espérance chrétienne nous rappelle à sa façon la transcendance (cet autre que nous-mêmes que le théologien nomme le Tout-Autre), mais sans jamais nous inviter à nous y enfuir pour fuir dans un au-delà le monde d’ici-bas.

Elle nous rappelle la transcendance, l’altérité, un autre monde possible où règne la justice, mais elle nous le fait découvrir ici même et en même temps, et elle nous en donne le sens, dans tous les sens du terme : comment cela ?

En nous faisant « sentir », « goûter », « comprendre », « découvrir », dans l’émerveillement de la foi, le profond et réel mystère de la présence de Jésus, à partir des actes et des paroles que les textes racontent ; à partir aussi des paraboles et des signes que nous discernons dans notre lecture commune [3] , et que nous recevons comme étant les signes avant-coureurs du royaume.

Déchiffrer un sens à la vie, y déceler l’espérance qui se déploie et qui désigne ce royaume, c’est ce que chacun, dès lors, peut entreprendre de faire en relisant les textes, en reliant sa vie et ces textes, religere-religare (relire et relier), en faisant œuvre de religion…dans l’espérance de celui qui vient, déjà, dans nos vies blessées, aimées, réconfortées et sauvées, dans la persévérance de la foi qui traverse le temps, nous traverse nous-mêmes et nous fait traverser la vie, comme jadis les Thessaloniciens, sous la bénédiction de celui, comme dit encore l’apôtre à ses frères, qui est « digne de confiance », qui vous affermira et vous gardera »,

Amen.

[1] Au cours du culte a eu lieu la bénédiction nuptiale de Guillaume Franck et Susana Schroder

[2] Cf. le cantique de D. Bonhoeffer « Von guten Mächten wunderbar geborgen » (Recueil « Alléluia »n° 47/23, « Sur nous, merveille ! », écrit en 1944.

[3] Les groupes bibliques de l’Eglise (Dîner biblique, Formation théologique, Groupe de recherche biblique, …) ont cette fonction singulière de déchiffrer l’espérance que « recèlent et délivrent » les textes étudiés. Ils requièrent discernement, raison, intelligence et humour, autant que foi et spiritualité. Ils prennent au sérieux ce qu’atteste la bible : le projet de Dieu sur chacune de nos vies et sur le monde, et dont Jésus inaugure la dimension universelle…