2 Corinthiens 3, v. 17 : « Le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté… »

Dimanche 11 mai 2008 – par Michel Leplay

 

Chers amis, frères et sœurs,

Au cours du récent culte de l’Ascension dans cette Église votre pasteur, mon collègue et ami, avait annoncé à juste titre que « l’ascension est la possibilité de la liberté des disciples… le Maître s’efface et ils vont être désormais au premier rang… » Fin de citation.

Je continue donc sur cette lancée, c’est le cas de le dire, puisque la Pentecôte est envoi en mission des apôtres qui, rassemblés, ont reçu le Saint-Esprit. Et il devrait depuis en être toujours ainsi dans la communauté chrétienne, rassemblée pour nous disperser, le dimanche pour toute la semaine, enfin pour aimer comme l’Évangile nous rappelle que nous sommes aimés, mais unis plus encore dans la force de l’esprit et dans cette « liberté » que donne l’Esprit et du Seigneur. Et voilà lâché le grand mot de LIBERTÉ sur lequel j’aimerai ce matin réfléchir avec vous en toute liberté protestante, sinon évangélique ! Car la Réforme du XVIe siècle a commencé avec la liberté que prit Martin Luther d’interpréter les Écritures à l’encontre de l’enseignement et de la pratique de son Église. Son premier traité polémique s’attaque à la captivité de Babylone, entendez la curie romaine, et se poursuit par un rayonnant appel à la liberté du chrétien. Il y insère cette fameuse définition, que je vous relis : « Le chrétien est un libre seigneur et n’est soumis à personne, Le chrétien est un esclave asservi en tout et qui est soumis à tous. »

Et cette formulation équilibrée sinon contradictoire reste bien le programme des chrétiens et de l’Église – conduits dans la liberté par l’Esprit du Seigneur. La Réforme protestante n’a pas échappé à cette promesse de liberté et à ce commandement d’obéissance, à cette dialectique de n’être libre que pour devoir servir, et de ne servir qu’en toute liberté ; mais je prends une image, simple, dont vous excuserez l’imperfection, sinon la trivialité.

Car si au XVIe siècle la Réforme a été un immense mouvement de libération des consciences, Luther a en quelque sorte ouvert la porte des écuries ecclésiastiques, les chevaux sont partis en galopant dans les verts pâturages de la liberté chrétienne, avec les conséquences parfois extrêmes que l’on sait, de la révolte des paysans compromettant l’ordre social à l’extrémisme des illuminés qui menaçaient la cohésion ecclésiale. Luther a sévèrement réprimé, mais il faudra attendre quelques années avant que Jean Calvin ne prennent les choses en main, et comment ! avec l’Institution chrétienne et la Discipline du consistoire : les chevaux sont alors attelés à la charrette de l’Église et les anciens et diacres tiennent biens les rennes, même si l’attelage évangélique a le mors aux dents et rue parfois dans les brancards. Saint Paul avait prévenu les corinthiens de cette condition paradoxale faite aux disciples et à leur communauté : « Le Seigneur est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté… » Car enfin, le Seigneur, c’est le Seigneur, le maître, le dresseur et le conducteur, le cocher, si vous voulez, et cependant c’est un Esprit de liberté qui nous rend responsables de nos faits et gestes. La discussion n’est pas close sur la liberté obéissante du chrétien, sur la grâce prévenante et la foi libérée, et sans remonter aux fameuses Provinciales de Pascal, au temps des disputes entre jésuites et jansénistes, nous avons à nous interroger aujourd’hui encore, en tant que citoyens et que chrétiens, sur cet étrange attelage du Seigneur qui nous conduit et de la liberté qui guide nos pas. Il faudrait relire le livre des Actes des Apôtres pour mieux comprendre cette articulation des directives du Seigneur qui est l’Esprit et de ses serviteurs appelés à la liberté. Tel apôtre part en mission sur une indication de l’Esprit, mais elle est confirmée par l’envoi et la reconnaissance communautaire. Comme il est dit après le concile synodal de Jérusalem : « Il nous a semblé bon au Saint-Esprit et à nous… » (Actes 15 : 22-29) J’espère qu’il en fut encore ainsi pour le récent synode national de l’Église réformée. Mais c’est toujours difficile de conjuguer la liberté des personnes et la cohésion de la communauté, comme on le cherche aussi dans notre bonne République, liberté, oui, égalité d’accord, mais fraternité, qu’est-ce que ça veut dire ? « Où il est, le couscous ? »

Nous voici revenus, chers amis, frères et sœurs, à l’actualité de l’Église et du monde. Est-ce par crainte de nous diviser sur les problèmes contemporains que nous préférons nous réfugier dans les anniversaires, l’assassinat de Martin-Luther King, en 1968 – et je rappelle que sur sa tombe on a précisément gravé ces mots : « Free, at last free, thank God almithy, I ‘m free at last ». Le prophète non violent n’avait-il pas déclaré lors de la fameuse marche vers Montgomery : « nous sommes en route vers le pays de la liberté.. » ? C’était plus modeste et plus réaliste que la pancarte plantée à nos marches de l’est par les armées du Rhin : « Ici, commence le pays de la liberté ». Un autre anniversaire, actuel aussi et pour également 40 ans, est celui de Mai 68. Je peux dire « j’y étais » comme mon père à Verdun ! Mais c’était moins dangereux. On prenait l’Évangile au pied de la libération, de la liberté, « étant désormais interdit d’interdire » et tous appelés à courir, « puisque le vieux monde est derrière toi ».

Je conclus avec quelques considérations personnelles soumises à discussion. D’abord un point théologique, et non des moindres, puisqu’il s’agit de la doctrine de la Trinité élaborée par les conciles de l’Église ancienne. Si « le Seigneur c’est l’Esprit », si « le Père et le Fils sont un », comment rendre compte de notre foi en un dieu unique et Père d’une famille de trois personnes, avec le Fils et le Saint-Esprit ? Liberté chrétienne de penser autrement, communion fraternelle de confesser ensemble ? Les protestants sont très divers sinon divisés sur ces questions, encore qu’elles intéressent peu de gens, mais nos dialogues tant avec le Judaïsme qu’avec l’Islam appellent une nouvelle réflexion sur la doctrine chrétienne de la Trinité.

Ensuite, encore pour l’Église, à la Pentecôte 1968 un groupe de chrétiens a célébré la Cène eucharistique. Parmi les protestants : non des moindres comme Georges Casalis ou Paul Ricœur, et parmi les catholiques : quelques prêtres célèbres qui avaient d’ailleurs prévenu leur pauvre évêque réveillé de bon matin … Célébration prophétique là encore, sur le chemin de la liberté.

Enfin, les étudiants en théologie, pour lesquels j’étais propulsé à la commission des ministères : tout était politique, si la politique n’était pas tout, et on s’orientait vers les professions socio-culturelles. Aujourd’hui, tout est religieux, si la religion n’est pas tout, et nous sommes distraits des engagements politiques. Alors, en toute liberté chrétienne et par responsabilité évangélique, conjuguons autant que possible notre commune appartenance au Seigneur et notre parfaite dépendance de son Esprit. Là serait la liberté obéissante, la responsabilité courageuse, le miracle encore de la Pentecôte, de toutes les langues en une seule parole, de toutes les différences en un mutuel amour, et notre course effrénée vers le pays de la liberté, chevaux sauvages domestiqués et attelage libéré par son conducteur. Prions, donc, mes frères, pour que le char de l’Église ne retombe pas dans l’ornière et pour que le train d’équipage de ce monde conduise les enfants des hommes vers la terre promise du royaume de Dieu et de sa justice. « Terre trop promise », ou « rêve inachevé » ? Je ne sais, mais Dieu est fidèle. Je le crois.

Amen.