1 Corinthiens 6, v.12-20 : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile »

Dimanche 18 janvier 2009 – par Giovanni Musi, Etudiant en théologie

 

Que s’est-il passé à Corinthe, ville richissime, véritable carrefour entre les provinces orientales et occidentales de l’Empire ?

Que s’est-il passé à Corinthe, dans cette ville où toutes les divinités de l’époque étaient représentées, spécialement celles qui se consacraient à des cultes à mystère, comme ceux en faveur d’Isis, de Sérapis et de Cybèle ?

Que s’est-il passé à Corinthe, dans cette ville universellement connue pour la « dolce vita » qu’on y menait, à tel point qu’il existait un verbe – korinthiazein (vivre à la manière de Corinthe) qui évoquait les délices libertines promises aux voyageurs qui s’y rendaient ?

Il s’était passé que les Chrétiens de cette ville vivaient une situation de crise. Le catalogue des leurs difficultés et de leurs égarements est bien fourni : dissensions, querelles, procès entre frères, inceste, ascétisme et j’en passe. Il s’était passé, en particulier, que les chrétiens (ou bon nombre d’entre eux), pensaient qu’une adhésion au message de l’Evangile sur le plan purement intellectuel ou spirituel était plus que suffisante. Ils n’avaient pas compris, ou ils avaient oublié, que la foi chrétienne est pleine rupture avec le paganisme et ses rites. Aussi, étaient-ils des chrétiens seulement dans la « tête », comme si l’Evangile n’était qu’une nouvelle philosophie, une croyance quelconque, une SOPHIA, c’est-à-dire une connaissance.

Pour le reste, ils continuaient à mener la vie de tous les jours, ce qui comportait :

1) La participation aux sacrifices rituels du temple. Une bonne occasion pour manger gratuitement la viande des animaux immolés sur les autels et pour pratiquer l’ivresse sacrée et se sentir ainsi plus près des dieux païens ;

2) La pratique de la prostitution sacrée en hommage à la déesse Aphrodite, (Vénus en latin), la déesse de la germination, de la fécondité, de la beauté, dont à Corinthe existait un temple réputé par sa richesse.

Aussi, ces chrétiens pensaient-ils avoir trouvé un compromis acceptable entre la foi en Christ et les et vieilles habitudes de leur vie antérieure, celles qu’ils avaient héritées du paganisme et qui leur permettaient, grâce à la participation aux rites propitiatoires consacrés aux dieux de la ville, de maintenir des liens d’appartenance, à la fois familiers et culturels, avec le milieu d’origine.

Pour eux, la « résurrection » attendue, devait se résumer en un « dépouillement » du corps lors de la mort. Aussi, libéré de ce corps dont il était prisonnier, l’esprit incorruptible aurait-il pu s’envoler dans les sphères célestes, le siège d’un nouvel Olympe chrétien. C’est ainsi qu’ils pensaient d’entrer dans la vie promise, la résurrection de la chair n’étant qu’une sottise ou une extravagance. Et c’est bien cette conception du corps, ressenti comme un obstacle ou une menace, qui explique les débordements sexuels des uns – dont il est question en cette lecture – alors que s’autres refusaient « de toucher une femme », comme nous pouvons lire au chapitre suivant de cette même épître. Probablement, les corinthiens pensaient d’être dans la droite ligne de l’enseignement paulinien sur la liberté, se croyant déliés des lois morales ordinaires d’une part et des différents tabous alimentaires, d’autre part.

Voici Paul prendre la parole pour mettre les choses au point. Il s’écrie : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile ; tout m’est permis, mais moi, je ne permettrai à rien d’avoir autorité sur moi. »

Frères et sœurs, vous remarquerez qu’en cette invitation l’apôtre Paul raisonne et non pas fulmine ses interlocuteurs, ni même les condamne avec violence, mais il RAISONNE. Il ne fait pas non plus recours à une série d’interdits ou de permissions. Paul lui-même s’est affranchi d’un certain judaïsme rabbinique et de toute sa casuistique légaliste, qui comptait 613 commandements (Mitsvot) dont 248 positifs (fais-ceci !) et 365 négatifs (ne fais pas cela !). Paul fait appel à la liberté. Il fait appel à la liberté des enfants de Dieu, il fait appel à la liberté de tout un chacun, qui est celle d’être maître de soi-même. C’est au fond un appel à ne pas pervertir l’ordre de la création, à ne cas faire en sorte que le Tohu-bohu , le chaos, le néant d’avant, reprennent leur place. C’est un appel à ne pas se placer sous une autre autorité que celle du Dieu, révélée en Jésus-Christ. A partir de cette exhortation, plusieurs conséquences en découlent. Libre, bien sûr, mais libre surtout de ne plus aller voir ces prostituées païennes. Ce serait s’unir et communier à d’autres déesses ; ce serait rendre un culte aux dieux païens, un culte contraire à celui de Jésus-Christ. Or le Seigneur a uni à lui ses enfants pour qu’ils ne soient qu’à lui.

L’apôtre semble ensuite consacrer un statut à part au péché qu’on dit sexuel. Il n’est plus question de la prostitution sacrée, mais, si j’ose dire, de la prostitution tout court. Non pas parce qu’elle rendrait Dieu plus furieux que tout autre péché (le rapport perverti entre l’homme et l’argent est aussi destructeur de la relation avec Dieu et que Jésus fustige en rappelant que nul ne peut esclave de deux maîtres) mais parce que plus que tout autre, elle détruit psychologiquement et corporellement celui qui le commet. Pécher sexuellement, c’est d’abord pécher contre soi-même : il entraîne la perte de la maîtrise de soi.

Voilà pourquoi, d’après Paul, faut-il fuir la débauche. Parce qu’elle introduit une séparation entre l’esprit et la sexualité, le corps étant le lieu où un lien se construit entre le visible de l’homme et l’invisible de la présence de Dieu en lui. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’affirmation de Paul : LE CORPS EST LE SANCTUAIRE DE L’ESPRIT. Paul rappelle le fondement christologique de l’homme. De part sa mort et sa Résurrection, le Christ a scellé une relation filiale, charnelle, entre l’homme et Dieu. Ce que Paul met en cause en ce passage, ce n’est pas la sexualité comme telle, (ce n’est pas un traité sur les bons mœurs dont il est question en cette lettre), mais une sexualité instrumentalisée, séparée de l’ordre de la rencontre entre Dieu et l’homme.

Certes, les choses n’ont pas été toujours aussi évidentes pour l’Eglise. Quelques siècles plus tard, Ambroise, l’évêque de Milan et l’un des grands docteurs de l’Eglise Ancienne, exprime dans son commentaire de l’Evangile de Luc la position de bien des chrétiens à cet égard : « Il vaut mieux pour l’homme de se détacher du corps pour s’attacher à Dieu … »

Paul conteste énergiquement cette manière de refuser ce qui relève du corps. Dans la querelle entre les deux conceptions : celle qui veut hisser la vie spirituelle bien au-dessus du corps et celle qui exige toute liberté pour « les choses du corps », il prône le principe : « Glorifiez donc Dieu avec votre corps » (1 Cor 6, 20) par lequel notre lecture d’aujourd’hui se clôt. Selon Paul, le vrai culte ne peut être que celui rendu à Dieu, et cela dans l’unité du corps et de l’esprit (ou de l’âme si vous aimez mieux). D’ailleurs, qui peut se tourner vers l’autre, si ce n’est à l’aide du corps ? Paul se sert largement et librement des images tirées du sport professionnel de l’époque pour exprimer l’engagement exemplaire dont devra témoigner le chrétien dans sa vie de foi. Ainsi écrit il : « Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse ; eux c’est pour une couronne périssable, nous pour une couronne impérissable » (1 Cor. 9, 25).

Pour l’apôtre, les choses ne sont pas pures ou impures en elles-mêmes, mais tout dépend si et comment elles servent à l’édification de la vie chrétienne et de la communauté chrétienne.

Frères et sœurs, deux mille ans nous séparent de cet écrit de Paul, mais il ne semple pas que la situation a véritablement évolué.

« VOICI MON CORPS » : C’était le titre du numéro de l’été dernier du mensuel de l’économie « Les Echos », montrant un magnifique corps de jeune femme, nue. Dans notre société, le fait de monter des corps nus, jeunes et beaux, est désormais un fait banal. Dans le langage de la publicité et de la communication en général, le corps humain devient le vecteur d’une image de performance, de beauté, de jeunesse. Il évoque l’été, le sport, le mouvement, me fait d’être désinhibé et sans complexes, et donc LIBRES. Nous assistons de plus en plus à une esthétisation, voire une sacralisation du corps, ce qui explique l’utilisation d’un langage rituel, presque sacramentel, dans le domaine de la communication. Cette phrase « voici mon corps », collée devant l’image d’un corps féminin dans toute sa splendeur, synthétise à merveille cette nouvelle sacralité (ou idolâtrie) et, pour que ce message soit attrayant, percutant ou choquant, on n’hésite pas à faire recours à un message fort symbolique, comme celui de la Cène.

La nôtre, est donc une société qui, en apparence, et je souligne, en apparence, semble avoir réglé, une fois pour toutes, ses problèmes et ses rapports avec le corps humain. En apparence, disais-je, parce qu’en effet l’état de la question n’est pas si simple que cela.

Si d’un côté les corps jeunes et beaux sont exhibés sans pudeur et sans scrupules, ceux des vieilles personnes, des souffrants ou des mourants, sont cachés, refoulés, non pas pour une forme de respect, loin de là, mais parce que ces images ne sont pas « politiquement correctes » par rapport à la pensée unique d’une société soi-disant heureuse, qui voudrait être satisfaite d’elle-même. Elles sont jugées intenables, insupportables. A moins qu’il n’y ait quelques raisons d’ordre pratique. Voici alors que les images des enfants d’Afrique ou d’ailleurs en train de mourir de dysenterie ou de SIDA, nous sont crachées sur la figure, dans le but de collecter de l’argent pour telle ou telle autre action humanitaire.

Et ce n’est pas encore tout. L’image du corps que notre société reflète, a la tendance à donner une image pervertie de lui-même. Je fais référence à la pornographie qui est devenue de nos jours un secteur du commerce de masse, le sexe pouvant faire recette au même titre que la violence. En alternative à la prostitution, qui implique l’esclavage pour la femme (ou pour l’enfant) et le libertinage pour l’homme, la pornographie présente l’avantage d’offrir un produit qui excite la curiosité et l’imagination, tout en évitant le risque de la relation interpersonnelle. Tous deux, (prostitution et pornographie), partent toutefois du même principe, du même axiome : la réduction du corps humain à sa seule dimension charnelle, physique ou génitale. Comme s’il représentait un objet dont on pourrait disposer à sa propre guise : un produit destiné à produire de l’argent : une vache à lait. Aussi, l’homme devient-il exproprié de lui-même. Comme si une fracture entre la personne et le corps avait eu lieu. Aussi, l’homme, qu’il le veuille ou non, devient-il étranger à lui-même. Il devient l’esclave de lui-même ou d’un autre, mais toujours esclave.

Et nous, Frères et sœurs, réunis en ce dimanche de janvier, au commencement d’une nouvelle année, qu’est ce que nous allons retenir de cette lecture de Paul. Moi, j’en ai retenu trois, au moins :

1) NOUS SOMMES UN CORPS : Jeunes ou vieux, beaux ou laids, hommes ou femmes, malades ou bien-portants, nous sommes aimés de Dieu tels que nous sommes et, de la même manière, nous avons le droit d’aimer Dieu tels que nous sommes, dans notre fragilité et dans notre péché, sachant que nous tous, nous sommes au bénéficie de l’amour de Dieu, notre Père, qui est le père commun de l’humanité : « qui fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes », ainsi que nous lisons dans l’Evangile de Matthieu.

2) NOUS AVONS UN CORPS : Nous pouvons peut être faire référence à l’homme comme une catégorie philosophique totalement abstraite. En revanche, le corps comme réalité abstraite, n’existe pas. Seuls existent des corps : le mien, le vôtre, celui de tous nos conjoints et de tout autre être humain. Le fait qu’il existe une pluralité de corps, présuppose des liens de relation réciproque régis par l’amour fraternel, la compréhension réciproque et le service pour le plus pauvre ou démuni, ce que nous appelons la diaconie : le service. Celle de l’homme avec son corps est une relation fusionnelle qui engage les sens, l’intelligence, le désir, la sexualité et toutes les tentations qui vont avec. Celui qui use son corps comme s’il était un instrument, un outil quelconque, se trompe.

3) LA LIBERTE DANS LE SERVICE AUX AUTRES COMME CRITERE DE CETTE RELATION ET LA RESPONSABILITE COMME LIMITE : Frères et sœurs, j’ai ressenti cette exhortation de Paul : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas utile », comme un cri de liberté, un cri de délivrance et un cri d’engagement aussi. Je l’ai ressentie comme la vraie parole de Dieu : réconfortante, tonique, engageante.

« Tout m’est permis, mais moi, (Paul), je ne permettrai à rien d’avoir autorité sur moi ». Vous vous rendez compte que ce merveilleux passage où tout est fondé sur la liberté chrétienne n’a rien à voir avec cette piété moralisante par laquelle des générations et des générations des chrétiens ont été gavés jusqu’à les étouffer sous une chape de conformisme et de légalisme si peu évangéliques. Il faudra attendre Luther pour voir les choses d’une autre manière. Soin message, au début de la Réforme, a été précisément un message de liberté et de joie, oui de joie. « Sola gratia », c’est le cœur de la Réforme et de l’Evangile ; par la seule grâce de Dieu.

C’est l’intuition centrale de la Réforme, et qui fait de moi d’abord un chrétien et, ensuite, un protestant. Le protestant, un homme libre. Libre, mais responsable, selon la célèbre définition de Luther, dans ce petit libre admirable intitulé : « De la liberté du chrétien », qui est un vrai chant de joie, un véritable cri de délivrance : « Un chrétien – dit Luther – est un libre seigneur de toutes choses et il n’est soumis à personne. Un chrétien – ajoute-t-il – est un serviteur corvéable en toutes choses et il est soumis à tout le monde. »

Amen