1 Corinthiens 2, 1-8 « Fides ratio et caritas, vérité du christianisme ? »

Dimanche 6 février 2011 – par François Clavairoly

 

1 Pour moi, frères, lorsque je suis allé chez vous, ce n’est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je suis allé vous annoncer le témoignage de Dieu. 2 Car je n’ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié. 3 Moi-même j’étais auprès de vous dans un état de faiblesse, de crainte, et de grand tremblement ; 4 et ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse, mais sur une démonstration d’Esprit et de puissance, 5 afin que votre foi fût fondée, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu. 6 Cependant, c’est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits, sagesse qui n’est pas de ce siècle, ni des chefs de ce siècle, qui vont être anéantis ; 7 nous prêchons la sagesse de Dieu, mystérieuse et cachée, que Dieu, avant les siècles, avait destinée pour notre gloire, 8 sagesse qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car, s’ils l’eussent connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire.

Chers amis, frères et soeurs,

Ces quelques versets posent sans conteste la question de la singularité du statut de la religion chrétienne parmi les religions du monde, et celle de sa spécificité au regard des discours de philosophie et de sagesse qui s’expriment en même temps qu’elle.

Les termes de ces deux questions du statut et de la spécificité de la religion chrétienne posent alors de fait, et comme en filigrane, le problème antique et classique de son originalité et de sa vérité.

Le mot est lâché : vérité. La religion chrétienne peut-elle prétendre être religion vera [1] ? Et si tel est le cas, quel est son argument, quelles en sont les conséquences ? J’aimerais par ces quelques mots introduire une réflexion sur la question de la vérité du christianisme et de son rapport à la raison et à la vérité. Introduire une réflexion et laisser chacun la poursuivre avec ses pensées propres, ses références et ses convictions…

Précisément, en Europe, depuis les découvertes savantes de la Renaissance et les affirmations critiques de la Réforme et des Lumières, depuis les processus d’émancipations intellectuelles de la Modernité proposant une refondation des discours des origines du monde, et des formulations scientifiques novatrices, le christianisme se trouve dans une crise profonde quant à sa prétention à la vérité.

Il apparaît, de plus, que se pose la question de savoir s’il est juste, devant cette nouvelle donne, d’appliquer la notion même de vérité à la religion, et si les hommes, par le truchement de la religion, peuvent avoir un quelconque accès à une vérité sur Dieu ou sur les mystères du monde.

Pour avancer, devant un tel questionnement, nous nous retrouverons sans doute plus à l’aise avec le récit de cette parabole venue de l’Inde, une parabole qui n’est pas biblique, certes, la parabole de l’éléphant et des aveugles, mais qui illustre notre propos : un roi réunit un jour tous les habitants aveugles d’une ville. Il fit passer devant ces aveugles un éléphant. Il laissa les uns toucher la tête en leur disant : « C’est cela un éléphant ». D’autres purent toucher l’oreille ou la défense, la trompe, la patte, la croupe, les poils de la queue…Puis le roi demanda à chacun : « Qu’est-ce qu’un éléphant ? ». Alors, selon la partie qu’ils avaient touchée, certains disaient : « C’est comme une corbeille tressée, c’est comme un pot, c’est comme la barre d’une charrue, c’est comme un entrepôt, comme un pilastre, comme un mortier, comme un balai… ». Là dessus, ils se mirent à se disputer en criant : « L’éléphant est comme ceci, comme cela… ! », et ils se jetèrent l’un sur l’autre et se frappèrent avec les poings, pour le plus grand divertissement du roi.

La querelle des religions, y compris celle qui concerne le christianisme en débat avec d’autres, ressemble un peu à cette querelle des aveugles-nés. Et le christianisme, en l’occurrence, ne se retrouve en aucune manière dans une situation privilégiée ou plus positive que les autres, bien au contraire. Sa prétention à la vérité, en effet, le rend particulièrement aveugle à la limite de toute notre connaissance du divin, et le marque parfois d’un fanatisme insensé, lui faisant prendre à lui aussi pour le tout, le petit bout touché par l’expérience personnelle.

Le scepticisme général à l’égard de la prétention à la vérité en matière de religion se trouve par ailleurs renforcé encore par tout ce que la science moderne a permis de soulever en ce qui concerne la question des origines de la vie : la théorie de l’évolution semble surclasser la doctrine de la création ; les connaissances de l’homme en matière de neurobiologie, de chimie, de psychologie, semblent surclasser la doctrine du péché originel ; l’exégèse critique relativise tout ce que nous croyions connaître de la figure même de Jésus et de sa conscience de Fils ; les origines de l’Eglise en Jésus apparaissent plus que douteuses et beaucoup plus complexes qu’une simple vision linéaire des choses laissait croire, etc.

La fin de la métaphysique et la rationalité ont rendu problématique le fondement philosophique du christianisme. Et quasiment conflictuel le rapport de la foi et de la raison.

Aujourd’hui, en réalité, il est plus facile de réduire les contenus chrétiens à un ensemble de discours symboliques, de ne leur attribuer qu’une vérité de même nature que celle des mythes de l’histoire des religions, et de les comprendre comme un mode d’expérience religieuse de même type que tant d’autres.

Dans cette perspective, il n’est plus possible de parler du christianisme comme d’une vérité qui serait pour l’homme, pour tout homme, quelle que soit son origine géographique et sa culture, une force qui s’imposerait à lui, telle une promesse fiable. Il faut en parler bien plutôt comme d’une expression culturelle particulière de la sensibilité religieuse générale, elle-même produit des aléas de notre origine européenne. Tout cela, nous le savons, a été formulé dès le début du XXè siècle par de grands intellectuels et de grands chercheurs, issus notamment de l’université allemande. En termes philosophiques et théologiques, on a décelé et décrit cette sorte de rétrécissement du champ du christianisme, ce retrait intérieur par rapport à une vision universelle originelle qui se fondait sur sa prétention à la vérité. L’on était presque arrivé à la conviction que, les cultures étant insurpassables et les religions étant liées aux cultures, le christianisme n’était, pour reprendre l’enseignement de la parabole de l’éléphant et des aveugles, que le côté du visage de Dieu tourné vers l’ Europe…

La raison aurait donc eu raison. La raison aurait eu raison de la religion. Du moins en Europe…Et ce qu’elle dit aujourd’hui, en toute rationalité, est effectivement ceci : la vérité en tant que telle, nous ne la connaissons pas. Certes, à travers des images les plus diverses, c’est au fond la même chose que nous visons, mais un mystère aussi grand, le divin, ne peut être réduit à une seule figure qui exclue toutes les autres. Il y a beaucoup de voies, beaucoup d’images, toutes reflètent quelque chose du tout, et aucune n’est elle-même le tout.

Autrement dit, il n’y a pas de certitude de la vérité, sur Dieu, mais seulement des opinions.

Et la porte s’ouvre, alors sur une forme d’indifférentisme, de tolérance et de cohabitation de toutes les croyances, où chacune s’insère paisiblement dans la symphonie polymorphe de l’éternel inaccessible. Écoutons comment s’exprime ce sentiment : « C’est la même chose que tous vénèrent, c’est une unique chose que nous pensons, ce sont les mêmes étoiles que nous contemplons, le ciel au dessus de nous est unique, c’est le même monde qui nous enveloppe ; qu’importent les espèces variées de sagesse par lesquelles chacun cherche la vérité. On ne peut parvenir par une unique voie à un mystère aussi grand. »

Ces mots ne sont pas d’hier, bien qu’ils résonnent agréablement à nos oreilles, et ils trouveraient chez nos contemporains, convenons-en, un écho manifestement favorable : ainsi parlait pourtant le sénateur Symmaque en 384 devant l’empereur Valentinien II, défendant le paganisme et voulant rétablir la déesse Victoria dans le sénat romain…

Où en sommes-nous, aujourd’hui ? Et que s’est-il passé pour que nous en soyons arrivés là ? Le christianisme aurait-il définitivement renoncé à se percevoir comme discours de vérité ? Et ce faisant, n’étant plus porté par cette quête exigeante de discernement du monde et du mystère divin, aurait-il renoncé à s’aider de la raison pour en exprimer avec rationalité les enjeux et l’espérance pour le monde entier, au delà de toute frontière culturelle ? Aurait-il divorcé avec la raison après avoir été humilié par elle ? La foi se réduirait-elle, au pire, à une expérience religieuse comme on le voit dans toute une partie du christianisme en plein développement et marqué notamment par le pentecôtisme ? Serait-elle, au mieux, un discours en forme de commentaire du monde et de l’histoire parmi d’autres, mais un commentaire seulement ? Ne pourrait-elle être le lieu d’une herméneutique exigeante, la proposition d’un message, le témoignage d’une interpellation critique et l’expression d’une vérité, en débat, justement, avec les sagesses de ce monde et se plaçant sans crainte sur le terrain de la raison, d’autant plus que l’un des mots clés de son discours est précisément celui de Logos ? L’apôtre Paul, écrivant à Corinthe, a un avis sur le sujet : sagesse contre sagesse, raison contre raison, discours contre discours, c’est bien avec des mots, avec un discours et avec la raison qu’il argumente. C’est avec la parole de la croix o& lovgoß tou’ stau’rou qu’il défend son point de vue. Il ne présente d’ailleurs que cet argument discursif, un argument qu’il nomme « Jésus-Christ crucifié ».

Trois mots seulement pour dire tout à la fois ce qui est de l’ordre du religieux et ce qui est de l’ordre de la raison, mais trois mots pour les lier l’un à l’autre : Religieux, en effet, est le nom de Jésus qui signifie sauveur, christ, messie et envoyé de Dieu ; et raisonnable, le fait qu’il s’agisse bien ici d’un homme et non d’un demi dieu, d’un titan ou d’un héros. Un mortel donc, puisqu’il meurt sur la croix. Jésus-Christ crucifié.

Le langage de Dieu, pourrait-on dire, est donc religieux, mystérieux, et il demande qu’on le croie, sans conteste, car il nous faut y entendre dans la foi que Jésus vient donc de sa part.

Mais ce langage, notre raison le comprend tout autant, le lit même, le déchiffre dans le texte, le critique et le cerne, l’examine, l’étudie, comme n’importe quel langage. Il est langage humain, inscrit dans une logique humaine, celle d’un homme du premier siècle de notre ère, dans un contexte précis, un homme au destin étonnant mais compréhensible pourtant, au regard des discours qu’il a prononcés et dont on a gardé trace, et des discours de ceux, prophètes d’Israël, qui l’ont précédé.

En Jésus- Christ crucifié, foi et raison peuvent se conjuguer pour qui prête une attention spirituelle et intelligente au récit et à la pensée, pour qui s’intéresse à l’homme.

Mais il y a plus que cela encore, et ce point est décisif dans notre réflexion qui se conclura ici de façon toute provisoire : la foi et la raison, devant cet homme Jésus-Christ crucifié dont parle l’apôtre aux corinthiens, la foi et la raison devant cet argument de « la parole de la croix », s’étonnent soudain d’y découvrir, outre l’envoyé de Dieu, pour l’une, ou le simple mortel au destin étonnant, pour l’autre, que la vérité que chacune d’elles cherche n’existera pas sans une troisième dimension, celle de l’amour.

Ratio (la raison) n’y avait pas pensé, en effet. Malgré toute sa sagesse, elle pour qui tout s’explique, en ce monde, par des processus et des logiques, des enchaînements et des probabilités, des causes et des effets, mais sans autre éthos que celui qu’autorisent les lois de la physique ou celle de l’évolution, pouvait très bien raisonner le monde et le destin des hommes sans faire appel à une éthique, sans introduire la dimension de l’amour.

Et Fides (la foi) non plus, n’y avait pas pensé. Elle qui se croyait comme en surplomb du monde et des hommes, n’ayant besoin de rien de plus que sa superbe et la force de sa conviction…

Voici donc une troisième invitée au débat de la vérité, en plus de Fides et de ratio :

Caritas, l’amour, qui préside à tout ce que fait et dit Jésus-Christ crucifié, caritas qui motive sa venue et l’initiative même de Dieu, qui oriente les actes et le comportement du Christ, ses paroles, sa vie même, jusqu’au dernier souffle : « Père, pardonne-leur… »

La religion chrétienne a ceci de bien singulier et sans doute d’original -et de vrai ?- qu’elle ose le pari de faire entrer en dialogue incessant la foi et la raison, et qu’elle soumet à chaque instant l’une et l’autre au regard bienveillant et critique de l’amour. Un amour qui aime jusqu’à l’abandon de soi, gratuitement, au-delà de toute loi et de toute raison…

Pour un discernement commun de la vérité,

Amen

[1] Voir particulièrement la communication de Joseph Ratzinger « Vérité du christianisme ? », in Christianisme : héritages et destins, LGF, Paris, 2002 (p.303 et ss) -et l’ensemble de l’ouvrage- dont je m’inspire largement